Narhem se rendit dans la grande salle de bal, où l’attendait un gouverneur ce matin-là. La chancelière et l’intendant réclamaient un compte rendu écrit.
- Là, dit-il en désignant un lutrin. Tu écoutes, tu notes. Peu importe les fautes, peu importe les ratures.
Katherine hocha la tête et se mit en place. Elle resta debout toute l’heure, plume tremblante, à coucher sur le parchemin chaque phrase qui lui semblait importante. Quand le gouverneur se retira, Narhem tendit la main. Elle lui remit trois feuillets, couverts d’une écriture appliquée mais maladroite.
- Ça, dit-il en effleurant la première page, c’est inutile.
Elle se figea, les yeux agrandis.
- Je ne t’accable pas, reprit-il, voix égale. Je t’explique. Tu retiens, et la prochaine fois, tu t’améliores.
Un soupir de soulagement lui échappa. Narhem leva à peine un sourcil mais continua, implacable :
- Tu disperses ton énergie. Tu dilues ton encre et ton temps dans des détails sans valeur. Ce que je veux, c’est l’essence. Le cœur. Pas le tissu de paroles, mais la veine qui les alimente. Regarde ici : tu as noté une formule de politesse. Je n’ai que faire des courbettes. Je voulais la décision, la substance. Là, tu y es presque, mais tu t’arrêtes en chemin.
Peu à peu, il la guida, ratura, dicta. Au bout d’un moment, Katherine avait réécrit un seul paragraphe, dix lignes claires qui résumaient l’entretien.
- As-tu compris ?
- Oui… enfin… je crois. Mais je suis pas sûre d’y arriver toute seule.
- Tu apprendras, dit Narhem sans la moindre hésitation.
Elle hocha la tête, hésitante. Puis, dans un souffle timide :
- Vous… vous m’avez enlevée juste pour faire de moi… une sorte de secrétaire ?
Narhem éclata d’un rire bref, sans chaleur.
- Non. Je voulais une reine, pas une pâle ombre. C’est ta sœur que je cherchais. Que veux-tu que je fasse de toi ? Si tu ne me sers à rien, autant te trancher la gorge tout de suite, non ?
Katherine pâlit. Ses doigts se crispèrent sur le lutrin.
- Je… je vais mieux écrire. Très vite. Promis.
- Voilà qui sonne plus utile, trancha Narhem. On retourne à mes appartements. Passe devant.
Elle resta bouche bée, tremblante, puis gémit et se traîna dans le couloir. À la première intersection, elle s’immobilisa, perdue, les yeux fuyant tantôt à droite, tantôt à gauche.
- Droite, indiqua Narhem, calme comme une lame posée sur la gorge.
Katherine obéit. À chaque détour, il lui donnait la direction, et elle suivait, docile, sans rien reconnaître.
- Je… je sais pas me repérer dans les maisons, avoua-t-elle enfin, d’une voix basse. Mais… en forêt, oui. À Irin, je me suis jamais perdue.
- Même principe, répliqua Narhem. Ici, tes troncs sont des statues, tes rochers, des tapisseries, tes branches, des torches. Tu changes le décor, pas la méthode.
Elle hocha la tête, soumise. Ils entrèrent. Il referma la porte derrière eux.
- Que représente la tapisserie devant mes appartements ?
Katherine baissa les yeux.
- Je sais pas.
- Va voir.
Elle ressortit, puis revint.
- C’est une bataille.
- Excellent début, ironisa Narhem. Mais vois-tu, nous sommes dans un fort. Je suis combattant. Crois-tu vraiment que je m’entoure de scènes champêtres ? Ici, tout parle de guerre. Si tu t’en tiens à « une bataille », tu tourneras en rond comme une enfant. Décris-la.
Katherine inspira, les yeux fixés au sol.
- La cavalerie au nord essaye de contourner les archers par le flan tandis que les catapultes pilonnent les ponts pour empêcher les renforts et le repli des troupes ennemies.
Un silence tomba. Il ne s’attendait pas à cela. Katherine connaissait l’art militaire. Narhem laissa paraître un sourire.
- Parfait. Pense à toutes les regarder pour mieux te repérer.
- D’accord, souffla Katherine.
- J’attends de mon assistante qu’elle trie mon courrier, annonça Narhem en désignant son bureau, recouvert de dizaines de parchemins encore scellés. Mais pour cela, il faut que tu comprennes mes besoins et mes objectifs. Prends-en un, au hasard.
Katherine s’exécuta, docile, et garda un visage neutre.
- Ça ne t’étonne pas ? fit Narhem, sourcil levé.
- Quoi donc ?
- Que je reçoive une lettre d’une haute famille de Falathon.
Elle haussa les épaules. Narhem la fixa, incrédule. Elle ne reconnaissait même pas le sceau. Était-elle vraiment la sœur de la reine ?
- Tu ignores les armoiries de ton propre royaume ? siffla-t-il. Que ta sœur ne meure jamais, car tu serais une reine pitoyable !
Katherine baissa la tête, honteuse.
- C’est le sceau des Thorolf, expliqua Narhem, voix tranchante. La famille la plus inf…
- Non ! protesta-t-elle. Les Thorolf ont un lion, pas un cerf ! Je le sais, au moins ça !
Narhem soupira, exaspéré :
- Tu confonds symbole et usage. La famille royale porte toujours le lion, même quand elle vient d’ailleurs. Armand Thorolf en arbore donc un, à tort mais officiellement. Ses cousins, ses oncles, ses frères… eux conservent leur emblème d’origine : le cerf.
Il parlait comme à une enfant attardée. Katherine, humiliée, se mordit les lèvres.
- Leur devise, tu la connais ? demanda-t-il, glacé.
Elle secoua la tête.
- Petite chose inutile, murmura Narhem en détournant les yeux.
- Je peux apprendre ! répliqua Katherine, droite, presque fière.
Elle ne tremblait plus, son regard se planta dans le sien.
Narhem la dévisagea. Ce n’était plus de la peur, mais une soif de combler ses manques. Elle venait de s’offrir à lui, inconsciemment : l’élève avait choisi le maître. Narhem esquissa un sourire.
- Soit. Lis.
Elle brisa le sceau et lut d’une voix claire :
- « Cher ami, je suis empli de tristesse. Mes deux sœurs sont mortes, assassinées cruellement au palais de Gjatil. »
Katherine pâlit. Rouk lui-même écrivait ces mots, le fils d’Armand, futur roi. Elle jeta un coup d’œil vers Narhem, interdite. Pourquoi un prince de Falathon écrivait-il à son ravisseur ?
- Rien de nouveau, trancha Narhem. Deux morts que je regrette. J’avais exigé un enlèvement discret, pas un bain de sang. Mauvais choix d’hommes. Continue.
Katherine reprit, la gorge serrée :
- « La nouvelle a été suivie d’une cruelle trahison : la suivante de ma chère Sylvie portait un faux nom. Il s’agit en vérité d’Althaïs Eldwen, la reine légitime de Falathon. Mon père m’a promise à elle depuis mon enfance, sans jamais me le dire. Je ne peux refuser. Demain je serai roi, et tous nos espoirs s’éteignent. Tu m’avais offert un rêve, il s’efface. Merci pour cette espérance. Prends soin de toi. Amicalement, Rouk. »
Katherine laissa tomber le parchemin, bouche bée.
- Rouk… il n’est pas content… de devenir roi ? bredouilla-t-elle, incrédule.
Narhem eut un rire bref, cruel :
- Rouk est un crétin. Son père le lui répète à longueur de journées, et il a raison. Mais c’est un crétin sensible. Il aime peindre, manier les couleurs. Tu lui tends l’oreille, il t’ouvre son cœur et te livre tout sans retenue. Une aubaine pour qui sait écouter.
Il se pencha vers elle, ses yeux brillant d’un éclat mauvais.
- Sensible ou pas, il reste incapable de régner. Quant à ta sœur… une reine qui se passionne pour les tournois et les machines de guerre… Le couple qu’ils forment est d’une ironie délicieuse. L’art et la catapulte.
Le sourire de Narhem s’élargit, cynique. Katherine resta muette, secouée par la révélation de ce qu’il savait, de ce qu’il osait dire.
- Lis le suivant, ordonna Narhem.
Katherine hésita, puis demanda d’une voix prudente :
- Quel était cet espoir dont parlait Rouk ?
Un sourire effleura les lèvres de Narhem. L’ingénue osait questionner. Voilà qui l’amusait.
- Un passe pour Eoxit, où il rêvait de diriger une troupe d’artistes et d’exposer ses toiles dans la plus grande cité du royaume.
Katherine écarquilla les yeux.
- Il voulait abandonner Falathon pour venir… peindre ici ?
- Au moins a-t-il conscience de son inaptitude à gouverner, répondit Narhem d’un ton sec.
- Espérons qu’il écoutera son père, reprit-elle. Armand est un excellent roi… dommage qu’il soit un usurpateur.
Narhem ricana.
- Je te parie que Rouk renverra son père loin de lui au plus vite. Il est rancunier. Cette trahison, il ne l’oubliera pas.
- Vous perdez votre accès au trône de Falathon, et vous semblez… indifférent, remarqua Katherine.
Le sourire de Narhem s’élargit. Son véritable sésame l’attendait dans les geôles : la prisonnière brisée par le métal noir. Avec l’anneau d’Elgarath, il n’aurait plus besoin d’intrigues diplomatiques. Il prendrait Falathon par le fer et le sang.
- Rouk sait-il seulement à qui il écrit ? demanda Katherine.
Narhem se pencha, son regard brillant d’un éclat malicieux.
- Qui suis-je, selon toi ?
- Narhem Ibn Saïd, le roi de ce pays, répondit-elle avec aplomb.
- Et comment s’appelle mon royaume ?
- Eoxit, dit-elle, un sourire de victoire sur les lèvres.
- Tu écoutes bien, la félicita-t-il d’un ton qui oscillait entre l’éloge et la condescendance. Mais dis-moi, où se trouve Eoxit, par rapport à Falathon ?
Katherine serra les dents. Elle n’en avait pas la moindre idée. Lors de son enlèvement, un sac lui couvrait le visage. Impossible de dire si elle avait été conduite vers le nord, l’est ou l’ouest.
- Est-il plus vaste, plus petit, équivalent à ton royaume ? insista Narhem.
Elle haussa les épaules.
- Rouk en sait à peu près autant que toi, conclut Narhem. Peut-être moins, car tu connais mon nom véritable, ce qui n’est pas son cas.
Katherine fronça les sourcils.
- Vous lui promettez une exposition permanente dans la plus grande ville d’un pays dont il ignore tout - la taille, la position, la puissance - et il accepte d’abandonner un trône en échange de cette chimère ?
- Dis-moi, Katherine, accepterais-tu de quitter Falathon si l’on t’offrait une vie au sein d’un territoire immense, peuplé uniquement d’elfes ?
Elle soutint son regard.
- C’est une chose que vous ne pouvez pas me donner, dit-elle d’un ton ferme.
Narhem inclina la tête, sourire aux lèvres.
- Si tu le dis…
Katherine plissa les yeux, tentant de discerner si ce sourire était une simple provocation ou la promesse d’une vérité cachée derrière un rideau de brouillard.
- Le message suivant, s’il te plaît, dit Narhem.
Elle s’exécuta. Chaque lettre ouvrait une nouvelle plaie dans le cœur de Katherine. Aucune maison n’était épargnée. Partout, Narhem avait ses relais : courtisans, dames d’honneur, intendants, servantes. Chaque missive dévoilait une toile d’influences où chacun avait son rôle, ses faiblesses, ses ambitions. Narhem commentait, précis, tranchant, décrivant ce qu’il exigerait de tel noble, ce qu’il offrait à telle famille, comment il briserait ou soutiendrait un rival.
Enfin, il posa tous les parchemins devant Katherine.
- Classe-les.
Elle dut le faire sans plus d’indication de sa part. Elle prit son temps, hésita, reclassa, puis rendit la pile. Narhem observa le résultat et un sourire rare effleura ses lèvres.
- Voilà une chose où tu excelles : le raisonnement, la tactique, la politique. Tu as parfaitement assimilé ce que je t’ai expliqué, et tu en as tiré les bonnes conclusions. Peut-être n’es-tu pas complètement inutile.
Katherine s’illumina, un éclat de fierté sincère dans le regard.
- Ceci dit, poursuivit Narhem, cette démonstration t’a coûté un repas. Le dîner est passé. Tant pis, tu mangeras mieux demain. Plume, encre, parchemin.
Elle obéit sans discuter et prit sous sa dictée les réponses aux lettres. Narhem corrigeait chaque phrase au cordeau.
- Quatre fautes, annonça-t-il en parcourant le premier brouillon. Trois excusables : je ne t’ai pas encore exposé ces règles. Mais la quatrième…
Avant qu’il ne termine, Katherine arracha le parchemin de ses mains. Elle le scruta, les sourcils froncés, ses lèvres serrées. Ses yeux brillaient, pas de peur mais de rage. Les lignes dansaient devant elle tant sa colère brouillait sa vision. Tremblante, elle dut reconnaître sa faute. Lentement, elle corrigea.
Narhem la regardait comme un maître devant une élève insolente.
- Que cela ne se reproduise pas, dit-il, et la menace vibrait dans sa voix.
- Je croyais que vous ne vouliez plus de sang humain sur vos mains, osa Katherine, provocante.
Un éclat glacé passa dans les yeux de Narhem.
- Si tu ne m’es pas utile ici, tu le seras sans doute à la maison de passe devant le fort. Toute la garnison y fait halte. Tes journées seraient… bien occupées.
Katherine blêmit, resserrant instinctivement les jambes.
- Pardon, souffla-t-elle. Je veux apprendre. S’il vous plaît.
Alors seulement, Narhem changea de ton. Avec une patience tranchante, il expliqua les règles manquantes, lui fit recommencer, encore et encore. La nuit s’étira. Katherine, affamée, la main tremblante, voyait ses fautes augmenter à mesure que l’épuisement l’écrasait.
Enfin, Narhem posa la plume.
- Il te faudra apprendre à écrire plus vite, si tu veux dormir davantage les jours prochains. La salle de bain est là. Tu y trouveras des vêtements plus… appropriés à ta nouvelle condition. Tu te laves, tu enfiles uniquement ce qui est posé, puis tu dors ici.
Il désigna une simple couche de paille au sol. Katherine déglutit.
- Vous… vous allez dormir dans ce lit, à côté ?
- Je ne dors pas, répondit Narhem sans lever les yeux.
Elle murmura pour elle-même :
- Vous ne mangez pas non plus…
Il ne répondit rien. Le silence, plus effrayant que n’importe quelle menace, emplit la pièce.
La jeune femme disparut dans la pièce voisine. Narhem accrocha à la poignée un collier d’ambre. Geste anodin pour certains, mais ici, tout le fort connaissait la signification : sa nuit commençait.
La première venue se présenta, mordillant sa lèvre, hésitante mais désireuse. Narhem l’accueillit d’un sourire calme et referma les lourds baldaquins sur elle, non pour cacher, mais pour enfermer ce moment dans une bulle chaude, intime, loin des regards.
Quand la dame ressortit, les joues encore rougies, Narhem jeta un œil vers l’ombre du sol. Katherine dormait, roulée dans sa robe de chanvre trop large, la joue collée contre la paille. Sa respiration paisible contrastait avec la dureté de la journée qu’elle venait de vivre. Le sourire de Narhem s’adoucit. Cette enfant offrait un spectacle touchant dans son abandon.
La porte grinça de nouveau. Un soldat se tenait là, gauche, nerveux, le regard fuyant. Un gamin, à peine formé, qui n’avait encore jamais franchi ce seuil. Narhem inclina la tête et l’invita à entrer. Qu’importaient le sexe, l’âge, la fortune ou le rang. Ici, seules comptaient l’envie et la sincérité du corps offert.
Le soldat s’avança, maladroit. Narhem l’accueillit avec la même aisance, comme s’il guidait un élève, comme si donner du plaisir n’était qu’une autre leçon, aussi naturelle que corriger une lettre ou enseigner une règle. Dans ses bras, le garçon cessa de trembler.