Narhem se rendit à Dalak pour trouver les elfes noirs pansant leurs plaies. Il surveilla la ville, patienta jusqu’à l’arrivée des transporteurs de poisson, observa les hommes préparer leur cargaison, puis attendit que l’offrande soit déposée dans le sas avant de s’éloigner.
Les palais de coton, isolés au milieu des terres sombres, étaient vulnérables. Narhem pénétra sans difficulté dans le sas, répandit le poison sur le poisson, puis disparut comme une ombre.
Il partit ensuite pour Falathon, un sourire aux lèvres. Il ne comptait pas attendre le résultat : Guero avait fait son travail et Narhem avait confiance en lui. Il préférait se rendre à Tur-Anion, impatient de mettre enfin la main sur l’anneau d’Elgarath.
Au palais, il proposa ses services comme troubadour.
- Ça tombe bien ! s’exclama l’intendant. Nous préparons la fête. Vous êtes excellent ! Vous avez déjà dirigé une troupe ?
- Oui, répondit Narhem. Je gérerai la musique. Une fête ? répéta-t-il, surpris.
- La reine des elfes nous fait l’honneur de sa présence, expliqua l’intendant. La fête sera grandiose.
Narhem cligna des yeux. Une reine des elfes ? Une femme avait accepté ce titre ? Après toutes ces années de chaos et d’inaction, laquelle avait eu le cran ? Il n’en revenait pas. Il avait imaginé que l’assassinat d’Elian par la flèche de métal noir aurait déstabilisé les elfes des bois, les aurait privés de gouvernance, ou les aurait forcés à placer un homme sur le trône – Ceïlan, probablement.
- La reine des elfes ? répéta-t-il, incrédule.
- Toute la cour ne parle que d’Elian, matin et soir, précisa l’intendant.
- Elian ? s’étrangla Narhem.
Elle avait survécu ? Elle venait à Tur-Anion ? Impossible !
- Elle est… vivante ? bafouilla-t-il, abasourdi.
- Ceïlan est le meilleur guérisseur du monde ! Il l’a soignée ! Il est déjà au chevet de notre reine. Les médecins disent qu’elle ne survivra pas à l’enfantement. Ceïlan la sauvera, c’est certain.
Narhem cligna plusieurs fois des yeux. Si Ceïlan pouvait guérir le métal noir, un simple poison ne l’empêcherait pas d’agir. Il remercia l’intendant, rassembla sa troupe, monta les instruments avec méthode, puis, dès qu’il en eut l’occasion, fit appel à son appeau.
« Guero, tu avais raison. J’ai besoin d’une autre dose de poison contre les elfes. »
Si Ceïlan mourait, Bran resterait vulnérable. Tuer le guérisseur ne lui procurait aucun plaisir, mais c’était un moyen sûr de garantir sa victoire.
Le lendemain, un héraut annonça : « Notre reine est morte, mettant au monde deux adorables petites filles, Althaïs et Katherine. »
Narhem plissa les yeux. Ceïlan n’avait donc pas réussi à la sauver ? Il croisa le roi, froid avec son soi-disant meilleur ami. Bran devait lui en vouloir, et Narhem sourit à cette tension. À côté, le nilmocelva, l’elfe ayant assisté aux conseils de guerre lors du siège des elfes noirs, observait la scène. Narhem s’étonna de sa présence, sans chercher à l’expliquer.
Elian était attendue le lendemain. Tout le palais ne parlait que des jumelles et de la controverse : Bran, n’étant pas de sang royal, n’aurait rien à faire sur le trône. La coutume voulait qu’il reste régent jusqu’à ce qu’Althaïs soit en âge de gouverner, mais les nobles murmuraient qu’ils préféraient un homme de sang ancestral : Armand Thorolf.
Narhem étudia la situation et ne fut pas surpris : Armand Thorolf, un homme qu’il connaissait et appréciait, était le prochain sur la liste. S’il prenait le trône de Falathon, une guerre serait évitable et les morts qui allaient avec aussi. La régence ne suffirait pas : il fallait assurer la montée durable d’Armand. Deux nourrissons étaient des cibles faciles.
Le plan prit forme en un éclair. Les mercenaires engagés, motivés par la diversion créée par la mort du roi, élimineraient les filles. Ainsi, Armand monterait sur le trône, offrant à Narhem un allié fiable. La confusion éloignerait en prime les yeux de Laellia ; peut-être que sa disparition passerait inaperçue.
À l’aube, l’oiseau revint, portant un petit sachet de poudre. Parfaitement synchronisé, pensa Narhem. « La première dose n’a pas fonctionné ? » demanda Guero, inquiet. Narhem répondit : « Je ne sais pas. Je ne suis pas resté pour constater l’effet de la première dose. J’étais pressé. Cette fois, je le constaterai de mes yeux. Je te ferai un retour. Encore merci, Guero. »
Narhem se rendit à la cave, accueilli par le tonnelier, qui lui sourit après une nuit passée à parler bois, cerclage, cintrage et joints. Il fut simple de répandre la poudre dans le vin prévu pour la fête. Aucun humain ne subirait d’effet, mais Ceïlan et Elian ? Ils ne survivraient pas. Narhem observa le tonnelier lui montrer le vin destiné au roi. La fiole de poison se vida, silencieuse et implacable.
Narhem rejoignit la salle de bal et prit place devant son instrument. Les musiciens se mirent en cercle, et peu à peu, les notes s’élevèrent, claires comme des bulles de vin. Les invités affluaient sous les lustres, leurs pas glissant sur le parquet, leurs rires montant en contraste avec la gravité de la veille.
Les elfes entrèrent. Les regards des humains se fixèrent sur eux, avides, fascinés, mais Narhem n’eut d’yeux que pour elle. Elian.
Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules comme une cascade de lumière, et, dans le même mouvement, quelque chose en elle lui sembla fragile, presque trop mince pour porter ce poids. Ses yeux bleus le transpercèrent. Non pas des yeux de conquérante, mais d’une femme revenue de trop loin. Il resta suspendu, hypnotisé, incapable de jouer. Sa main caressa mécaniquement les cordes sans les faire vibrer.
Un coup de coude dans ses côtes l’arracha à cette transe. Un des violonistes lui lança un regard noir. Narhem se reprit, secoua la tête et la mélodie reprit, plus nerveuse, plus rapide, comme si ses doigts traduisaient l’agitation de son cœur.
Laellia fit son entrée, radieuse. Enfin, Bran s’installa sur l’estrade, roi sans couronne véritable. Tout était en place. Dans quelques instants, il plongerait sur Laellia, l’emportant au milieu du chaos. Déjà, il imaginait les mercenaires fondre sur les chambres des princesses. La musique, pourtant, continuait d’habiller la salle d’une légèreté mensongère, tandis que le poison attendait dans les coupes prêtes à être levées.
Bran leva son verre. Le moment décisif approchait. Narhem sentit son cœur cogner contre sa poitrine.
Ceïlan, habitué aux coutumes humaines, leva le sien. Les deux autres elfes mâles restèrent immobiles, étrangers à ces gestes. Puis vint Elian.
Elle saisit sa coupe… de la main gauche.
Narhem le vit, comme on entend une corde dissonante au milieu d’un accord parfait. Un frisson lui parcourut la nuque. Elian le sentit aussi : une grimace traversa son visage, et maladroitement, elle passa le verre dans sa main droite.
Alors il sut. Elle n’était pas guérie. Les elfes avaient menti.
Sous la cascade blonde, sous la grâce qu’on lui prêtait, son corps tremblait encore de ses blessures. Pâle, vacillante, elle lui parut tout à coup non plus intouchable, mais vulnérable. Et cette faille lui fit battre le cœur plus fort que le poison versé dans les coupes.
Alors qu’Elian portait le verre à ses lèvres, Narhem sentit son cœur battre à tout rompre. Encore quelques respirations, et le doryphore disparaîtrait, cette femme qui n’avait cessé de semer des obstacles sur son chemin. Le vin avalerait sa silhouette et son avenir s’éclairerait d’un seul trait.
Mais au moment précis où la coupe effleurait la bouche d’Elian, l’elfe assis à sa droite, son ombre protectrice, frappa d’un revers sec. Le cristal vola, se brisa au sol dans une pluie étincelante, éclaboussant les pieds des convives. Un silence de stupeur s’abattit sur la salle.
Narhem resta figé. Un vacarme s’éleva. Bran, le roi, s’écroula lourdement sur la table, suivi de Ceïlan dont le visage se figea dans une expression de stupeur avant de s’abattre sur le parquet. Deux cibles atteintes. Pas si mal, songea Narhem, même si l’échec avait un goût amer, une amertume plus tenace que le vin versé.
Comme prévu, la panique éclata dans la salle. Des cris, des chaises renversées, des invités pris de spasmes cherchant à se purger, d’autres courant vers les portes. Narhem posa son instrument, s’élança et se fraya un passage. Laellia était là, à portée de bras. Plus que quelques pas et elle lui appartiendrait.
Soudain, le tumulte s’éteignit. Le silence tomba comme une chape de plomb. Les corps se figèrent, les visages se décrispèrent, les convives reprirent leur souffle comme si rien ne s’était produit. Narhem, haletant, cligna des yeux. Non… ce n’était pas naturel. Quelle puissance avait balayé ainsi la panique ? Quelle magie avait muselé toute la salle d’un seul geste ?
Une secousse l’arracha à ses pensées. Elian passa près de lui, pâle, escortée par deux elfes qui soutenaient Ceïlan, à demi inconscient. Dans son autre bras, elle entraînait Laellia. Narhem voulut se jeter à leur suite, mais la foule dense le coinça, chaque pas ralenti, chaque passage obstrué. En un souffle, ils disparurent de sa vue.
Fou de rage, il choisit un autre chemin et dévala les couloirs jusqu’à la pouponnière. Là, il découvrit l’impensable : ses deux mercenaires gisaient au sol, la gorge tranchée. Les berceaux étaient vides. Les nourrissons s’étaient volatilisés.
Narhem serra les poings. Tout s’écroulait. Ou pas…
Certes, Elian vivait. Mais que pouvait une gamine blessée contre lui ? Bran était mort, ses filles introuvables, et déjà Armand Thorolf se préparait à monter sur le trône. Un avenir paisible se dessinait, avec lui pour général. Il lui suffisait de le saisir.
Quant aux elfes noirs… qu’importait qu’ils respirent encore ? Le poison avait déjà dû vider les palais de coton. Le peuple elfe noir s’éteindrait. Pas demain, non, mais dans un siècle, deux peut-être. Quelle importance ? Le résultat serait inéluctable. Il suffisait d’attendre.
Il s’arrêta sur les murailles, prit une longue inspiration et souffla dans son appeau. L’oiseau vint aussitôt.
« La cible humaine est morte. La cible elfe s’est écroulée. Tu es remarquable. Encore merci, Guero. »
Il appela un autre oiseau, direction les experts d’Eoxit qui régnaient en son absence.
« Je cherche un anneau argenté. À l’intérieur est gravé le mot « Elgarath ». Si par hasard vous tombez dessus, gardez-le et prévenez-moi. »
Cela ne servirait probablement à rien. Après tout, ce bijou Falathen n’avait aucune raison de se retrouver à Eoxit. Deux précautions valant mieux qu’une, il ne voulait pas regretter d’avoir laissé passer la moindre opportunité. Il plissa le front puis traça :
« Je recherche également une elfe nommé Elian. Il s’agit de l’actuelle reine d’Irin. Elle n’a de cesse de se mettre en travers de mon chemin. »
Il allait cesser d’écrire puis réfléchit. Des elfes, à Eoxit, il y en avait dans chaque cave.
« Elle porte une cicatrice sur l’épaule droite, souvenir d’une blessure de flèches à pointe en métal noir ».
L’oiseau disparut. Dans quelques jours, l’information parviendrait à Eoxit.
Satisfait, Narhem quitta Tur-Anion. Il courut retrouver Armand Thorolf sur ses terres, arriva bien avant les pigeons et les porteurs de nouvelles. Ainsi, il se trouvait déjà à ses côtés lorsque l’annonce de la mort du roi parvint. Comme une évidence, il l’accompagna jusqu’à la capitale, assista au premier rang à son couronnement, puis, au conseil qui suivit, obtint le poste de chef des armées comme on cueille un fruit mûr.
La disparition de Laellia et des jumelles obsédait Armand, au point qu’il ne parlait presque plus d’autre chose. Narhem profita de l’inquiétude générale : tous les soldats lui furent confiés pour fouiller, surveiller, traquer. Pourtant, aucune trace, nulle part. Chaque rapport négatif lui serrait les mâchoires. Retrouver Laellia ou les jumelles consoliderait sa place au conseil ; échouer risquait de le reléguer à la marge.
Puis vint le message d’Eoxit.
« Elian, reine d’Irin, est prisonnière dans un de nos donjons. Comment vous plairait-il que nous la tuions ? »
Narhem resta figé. Elian, prisonnière dans le nord ? Comment ? Quand ? Son esprit bégaya, incapable de raccrocher les fils. Puis, un sourire s’étira sur son visage. Enfin. Il prit le temps d’imaginer toutes les tortures possibles pour cette voleuse : elle qui lui avait arraché l’anneau d’Elgarath, elle qui avait fait d’un inconnu un roi, elle qui s’était taillée une place parmi les elfes, elle encore qui, une fois anoblie, avait abattu le duc de Phalté et rebouché sa trouée.
Le sourire se figea. Arthur ne la connaissait pas. Comment avait-elle obtenu ce titre de comtesse ? Bran était intervenu en sa faveur, sans aucun doute. S’il avait rencontré Elian, c’était parce qu’elle était amie avec sa sœur.
Narhem sentit la réponse éclater dans sa tête comme une évidence : Laellia. La princesse disparue était introuvable parce qu’Elian l’avait dissimulée, là où personne n’irait chercher une princesse.
Il attrapa la plume, tremblant.
« Elle sait où se trouve Laellia Eldwen. Usez de tous les moyens pour lui faire dire sa localisation. C’est sa meilleure amie. J’attends une réponse rapide. »
Narhem se mit à tourner dans la pièce comme une bête en cage. Ses doigts tremblaient. Ses pensées s’embrasaient. S’il retrouvait Laellia, il pourrait la torturer, lui arracher la localisation de l’anneau d’Elgarath, puis maquiller sa mort. Tout. Il aurait tout.
C’était parfait.
« Laellia Eldwen se trouve à la guilde des assassins de Tur-Anion. Attendons confirmation avant de tuer Elian. »
À la guilde des assassins ? L’évidence lui sauta aux yeux. Elle avait dû réussir à tuer l’un des assassins lancé par Narhem à sa poursuite, gagnant ainsi le droit de les rejoindre. L’emplacement brillait de perfection. Qui serait allé chercher une princesse chez ces tueurs aguerris ? Narhem sourit. Elian remontait dans son estime. La gamine serait un adversaire de valeur.
Quoi que… Elle venait de craquer face à la torture infligée par ses sbires. Pas si résistante que ça. Narhem fit la moue. Difficile de déterminer. Il décida de repousser cette réflexion métaphysique à plus tard. Pour le moment, Laellia. La guilde des assassins.
Il gagna la guilde, sans mal : il connaissait déjà la route, y ayant jadis mis la tête d’Elian à prix. Le maître, Arnaud, l’attendait. Pas seul. Vingt silhouettes se tenaient dans la salle, dagues en main, yeux braqués sur lui. Une chape de silence pesait.
- Elian n’est plus une cible, siffla Arnaud, doigts crispés sur son arme.
- Elian n’est plus un problème. Je ne viens pas pour elle, répliqua Narhem.
Un battement. Le chef tressaillit malgré lui, puis se redressa.
- Alors ? Qui devons-nous tuer ?
- Personne.
Le mot claqua, sec. Un frisson traversa la pièce. Narhem avança d’un pas, sortit une bourse et la lança aux pieds d’Arnaud. Le cuir s’ouvrit dans un tintement. Les pierres roulèrent, éclatant sous la lueur des torches. Rubis, saphirs, émeraudes. Un souffle parcourut les rangs.
- Je veux que vous fermiez les yeux. Et les oreilles. Après m’avoir montré la chambre de Laellia Eldwen.
Les assassins se figèrent. Leurs regards glissèrent des pierres scintillantes au visage d’Arnaud, puis revinrent aux pierres, avides. La tension vibrait dans l’air, épaisse, comme si chaque souffle risquait de déclencher une lame.
Arnaud pâlit. Sa mâchoire trembla, claqua presque. Enfin, il lâcha dans un souffle rauque :
- Troisième porte à droite.
Puis, plus fort, les dents serrées :
- Dispersez-vous !
Les silhouettes noires s’évaporèrent une à une, sans bruit, comme happées par les murs. Le silence retomba, plus menaçant encore que leur présence.
Narhem s’accorda un sourire mince, un fil de mépris. Il savourait les tremblements contenus d’Arnaud, ce maître qui venait de trahir l’un des siens pour une poignée de pierres. Un pacte brisé. Narhem n’aurait pas voulu être à sa place.
Il tourna le dos sans crainte, offrant sa nuque à un assassin qui n’osait plus lever la main. Ses pas résonnèrent dans le couloir qu’Arnaud lui avait désigné d’un mouvement sec du menton.