side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 47 : Narhem – Poison

visibility 0
article 1,9k
Par Nathalie

- Tu veux atteindre la sœur du roi, j’ai bien compris ? murmura la femme, nue sur le lit.

- Pour lui soutirer une information, confirma Narhem.

- Mais elle est très bien protégée.

- Son frère parano la couvre de gardes.

- On ne peut pas lui donner tort. Tu veux la torturer… observa-t-elle avec un calme dérangeant.

Narhem lui lança un regard noir, accompagné d’une grimace dégoûtée.

- Tu as juste besoin d’une diversion. Les gardes s’en iront si une menace plus grande survient.

- J’ai déjà tué un roi pour faire diversion, grogna Narhem.

- Recommencer ne devrait donc pas te poser problème, répliqua-t-elle, détachée.

Le régicide ne la troublait pas. Tous savaient que Narhem était immortel et avait vécu trop de saisons pour compter. En autant d’années, il avait accompli de nombreuses actions, bonnes ou mauvaises.

- La situation était différente. J’avais la possibilité de faire accuser quelqu’un d’autre à ma place.

- C’est important que tu ne sois pas désigné ?

- J’essaie de bien me faire voir là-bas. Si on m’accuse, je devrais m’éloigner pendant au moins une génération. L’anneau pourrait changer de main ou disparaître. Je ne peux pas prendre ce risque.

- Si son frère, le roi, meurt, est-ce une ouverture ?

- Difficile à dire. Les gardes chercheront le coupable… mais ils pourraient aussi protéger Laellia davantage.

- Elle montera sur le trône ? interrogea la femme aux yeux bruns et aux formes généreuses.

- Non. Yillane est reine. Elle est enceinte. La succession est assurée. Laellia n’est qu’une pièce rapportée, la sœur du roi par alliance.

- Ce sera vers Yillane que les gardes se tourneront, observa-t-elle.

- Très probable, confirma Narhem.

- Laissant ta princesse disponible pour tes questions, conclut-elle.

- Bran n’est pas un grand stratège, mais il n’est pas stupide. Son prédécesseur a été assassiné. Même avec le retrait des elfes noirs, il continue à protéger sa sœur… et lui-même. Il a du flair. L’atteindre sera difficile, voir…

- Guero te fournira le nécessaire, l’interrompit-elle.

- Guero ? répéta Narhem, intrigué.

- Un alchimiste. Ses philtres d’amour sont des arnaques. Ses poisons, en revanche…

Un silence tomba. Narhem la regarda avec attention. Son absence de trouble face à un meurtrier… faisait-elle partie du même club ?

- Tu veux que j’empoisonne le roi, comprit-il.

- Pour semer le chaos, sans que quiconque remonte jusqu’à toi.

Narhem se remémora le début de leur rencontre, quand elle lui avait proposé un verre de vin. Il l’avait refusé, n’ayant ni besoin de boire ni peur d’être ivre.

- J’ai des raisons d’avoir peur du contenu du verre que tu m’as proposé ?

Elle fit mine d’être outrée et but d’un trait.

- Ça ne prouve rien. Tu aurais pu avaler l’antidote avant, observa Narhem.

- Vouloir tuer quelqu’un d’immortel serait stupide.

- D’autres ont essayé, répliqua Narhem.

- Cela ne fait que révéler leur crétinisme, conclut-elle.

Narhem esquissa un sourire avant de redevenir sérieux.

- Où puis-je trouver ce Guero ?

- Dans les marécages à l’est d’Eoxit.

- À quoi ressemble-t-il ?

- Nul ne le sait. Il vit à l’intérieur et n’en sort jamais. Quiconque s’aventure dans les marécages s’y perd et y meurt : faim, soif, épuisement… ou avalé par un crocodile.

- Comment communique-t-on avec lui ?

- Par les oiseaux… des busards dressés pour faire l’aller-retour, porteurs de messages, d’argent ou de fioles.

Narhem sourit. Bien sûr que Guero devait sortir de temps en temps : sinon, que faire de l’argent gagné ? Il y avait forcément un chemin secret, connu de lui seul. Peut-être était-il célèbre sans que quiconque sache qu’il était un alchimiste hors pair.

- Il pourrait même résoudre ton autre problème, ajouta la femme.

- Mon autre problème ? répéta Narhem, intrigué.

- Guero fait des merveilles. Vous n’aimez pas les blondes ? Il peut créer un poison qui ne tue que les femmes aux cheveux clairs.

Narhem haussa un sourcil, circonspect.

- Pourquoi quiconque voudrait viser uniquement les blondes ?

La femme se leva, remit sa robe et se dirigea vers la porte. Elle se retourna, un sourire en coin, et lâcha :

- Les blondes, je ne sais pas… mais des créatures à la peau noire et aux oreilles pointues…

Puis elle disparut dans le couloir.

Narhem avala difficilement sa salive. Un poison ne touchant que les elfes noirs… voilà qui serait parfait. Sans perdre un instant, il se leva, s’habilla et partit, après avoir prévenu qu’il s’absentait pour un temps indéterminé. Nul ne lui fit la moindre remarque. Après tout, il n’était roi que de titre : Eoxit se portait très bien grâce aux conseillers et aux experts.

Il traversa son pays avec joie, profitant des paysages somptueux, échangeant quelques mots avec les badauds, discutant avec les patrouilleurs des frontières. Bientôt, il atteignit l’orée des marécages et repéra la volière. Sur un petit papier, il écrivit : « Je suis Narhem Ibn Saïd. J’ai besoin de vos talents. »

L’oiseau s’envola. Narhem s’allongea dans l’herbe tendre, observant l’horizon, écoutant le vent, humant le parfum des herbes, savourant la douceur de ce début d’automne.

Un battement d’aile le prévint du message retour. L’oiseau transportait non seulement un papier, mais également une fiole. Narhem déplia le message :

« Prouve-le. »

Il relut l’inscription plusieurs fois avant d’ouvrir la fiole. Rien ne se dégageait de son contenu, mais il était évident que le liquide était un poison violent. Pour vérifier l’identité du demandeur, quoi de mieux que de tester son immortalité ? Il avala la fiole entière, puis la retourna pour prouver qu’elle était vide.

- Bien le bonjour, Majesté, dit une voix à côté de lui quelques instants plus tard.

Le poison devait agir vite : Narhem n’avait ressenti qu’une légère fatigue, comme un picotement à l’estomac aussitôt disparu.

- Que puis-je pour toi ? demanda l’homme.

Il était âgé, aux longs cheveux blancs soigneusement peignés, droit et en pleine santé. Son sourire, calme et assuré, lui donnait l’air d’un simple troubadour ou d’un comptable, mais pas celui d’un alchimiste capable de créer des poisons mortels.

- Cela arrive souvent que des gens tentent d’usurper mon identité ? interrogea Narhem. Pour en arriver à de telles extrémités…

- Oui, admit Guero.

- Des noms ?

- Narhem Ibn Saïd.

Narhem grimaça. Forcément…

- Que puis-je pour toi, Majesté ? répéta Guero.

- J’ai besoin d’un poison.

- Ingestion, contact, blessure ? demanda l’alchimiste.

Narhem resta un instant interdit. Il n’avait pas réfléchi à ce détail.

- Que veux-tu dire ?

- Veux-tu que la victime meure en buvant, en touchant – un vêtement, par exemple – ou lors d’une blessure ? précisa Guero.

Narhem considéra les options. Le contact était risqué : il ne comptait pas apporter le poison lui-même et préférait agir par intermédiaire. Ses armes de métal noir suffiraient à assumer l’effet sur le terrain.

- Par ingestion… dans une boisson, indiqua-t-il.

Guero hocha la tête.

- Autre chose ?

- Oui… serais-tu capable de créer un poison ne tuant que les elfes noirs ? s’aventura Narhem.

Guero plissa les yeux.

- Les elfes noirs ? Qu’est-ce que c’est ?

Narhem grimaça. Dans cette partie du monde, leur existence semblait oubliée.

- Des créatures aux oreilles pointues, aux cheveux longs, à la peau noire.

Guero réfléchit un instant.

- J’ignorais que ça existait. Si tu me fournis un spécimen vivant, je pourrais te donner ce que tu veux.

Narhem frissonna. Apporter un elfe noir vivant relevait de l’impossible. Mais…

- Je dispose d’un hybride, mi elfe des bois, mi elfe noir.

- Cela suffira. Je pourrai créer un poison affectant tous les elfes, précisa Guero.

Narhem sourit. Le pion inutile retrouvait une raison d’exister. Il se félicita de ne pas l’avoir tué.

- Je t’apporte ça au plus vite, promit Narhem.

Il retourna à Bellast en courant, impatient de retrouver son prisonnier. Fils de Tewagi, Beïlan ne se laisserait pas mener facilement : Narhem ne laissa rien au hasard ; sac sur la tête, poignets entravés, collier d’acier autour du cou. Le voyage fut long, mais ils atteignirent enfin l’orée des marécages.

- Il a l’air dangereux, observa Guero en scrutant l’elfe.

- Il l’est, confirma Narhem. Un elfe du sud, capable de se servir d’une dague.

Guero grimaça.

- Je ne me sens pas capable de gérer ça. Suis-moi.

Narhem suivit, surpris que Guero lui fasse assez confiance pour révéler le chemin secret menant à sa hutte. Dans la petite maison ronde et chaude, au milieu de la brume humide, Narhem attacha Beïlan avec soin.

- Ne le détache jamais, conseilla-t-il. Je garde les clés. Il n’a pas besoin de boire, ni de manger. Ne te laisse pas apitoyer. S’il tente quelque chose, bâillonne-le.

Guero acquiesça et tendit une fiole.

- Voilà le poison par ingestion. Je vais créer celui pour les elfes grâce à ce spécimen.

- Parfait. Combien de temps ?

- Je l’ignore.

- Puis-je te regarder travailler ?

- Bien sûr, dit Guero.

L’alchimiste commença son œuvre. Il préleva le sang de Beïlan, puis des fragments de peau et des cheveux, les broya, mélangea, fit cuire. Narhem observait, incapable de nommer les gestes ou la discipline, mais confiant dans le processus. Beïlan resta muet, impassible, tremblant seulement face à sa captivité.

Guero travailla sans relâche, tandis que Narhem passait ses nuits dans les villages alentours, se mêlant aux paysannes ou aux tavernes.

- Je pense avoir cerné la situation, annonça Guero en plein jour brumeux. Je peux créer le poison demandé. Ingestion, contact, blessure ?

- Ingestion, répondit Narhem.

Guero plissa les sourcils.

- Quoi ? gronda Narhem.

- Les elfes ne mangent ni ne boivent. L’ingestion ne me semble pas appropriée.

- Je vise des elfes qui mangent, ceux portant la vie, expliqua Narhem. Les besoins sont plus importants.

Beïlan réagit pour la première fois, tremblant et grondant.

- Tu veux empoisonner leurs femmes ! comprit Guero.

- Putain de salopard, t’as pas d’honneur ! cracha Beïlan sous le sac dissimulant son visage et le rendant aveugle.

Narhem le fit taire : il délivra sa tête, glissa un morceau de tissu dans sa bouche et termina le bâillon avec une cordelette fine. Il remit le sac en place et retourna près de Guero, soulagé de ne plus subir les interruptions.

À l’aube, Guero lui tendit un petit sachet de poudre blanche.

- Un humain peut en consommer, annonça-t-il avant de désigner Beïlan. Mais s’il en prend, il meurt.

Narhem suivit le regard de Guero. Un test serait le bienvenu.

- Non, dit Guero. J’ai besoin de lui vivant. Il est un des ingrédients essentiels. S’il meurt, je ne peux rien te fournir de plus.

- Je n’ai pas besoin d’autre dose, répondit Narhem.

- Trop de choses peuvent arriver, murmura Guero. Le sachet se déchire facilement, le vent l’emporte… Tu pourrais regretter cette décision.

Narhem grimaça.

- Soit. Je pars pour Dalak, puis Falathon. Comment rester en contact ?

Guero lui tendit un appeau et un faucon.

- Ces oiseaux ont coûté une fortune mais traversent montagnes et vallées.

- Parfait, dit Narhem en serrant le sachet dans sa main.

Il tenait la solution. Presque trop facile. Beïlan, inutile désormais, avait trouvé sa place dans ce plan cruel. Les femmes elfes noires mortes, les autres suivraient. Cela prendrait du temps, mais Narhem avait toute la patience nécessaire.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.