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Chapitre 22 : Bintou - Épidémie

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Par Nathalie

Bintou et Aera passèrent une lune ensemble. Une pleine lune, puis une autre. Le temps filait sans qu’elle y prenne garde. Aera apprenait vite. Il retenait ses gestes, ses choix d’ingrédients, la manière dont elle triturait une racine ou écrasait une feuille. Et surtout, il ne posait jamais deux fois la même question. Il parlait peu, observait beaucoup. Son calme lui rappelait un peu celui de son maître, mais sans la majesté.

Il la mena de villages en villages, dans sa petite région. Les shamans, comme les shale, avaient une zone personnelle, bien plus restreinte que celle de leurs compatriotes aux oreilles pointues. Ils ne possédaient aucun don de télépathie. Les Msumbis ne pouvaient pas les appeler à distance. Il leur fallait marcher, guetter, écouter, espérer croiser l’un d’eux au bon moment.

Bintou plissa les yeux. Si quelqu’un disait son nom à haute voix, même fort, serait-elle capable de l’entendre, elle qui percevait les contacts mentaux sans effort ? Elle en doutait. Une simple parole ne franchirait pas les distances comme un appel télépathique.

- Salut, Rethal ! lança Aera vers une silhouette.

Un homme approchait par le sentier. Il avait une démarche assurée, plus souple.

Bintou se raidit. Un autre shaman. La coïncidence lui parut trop parfaite. Elle tourna la tête vers Rethal, puis fusilla Aera du regard. Bien sûr. Il avait envoyé un messager. Il avait créé cette rencontre de toutes pièces pour qu’elle ait lieu « par hasard ». Une tentative de manipulation maladroite. Elle n’en fut pas fâchée, mais blessée. Il aurait pu lui faire confiance.

Rethal s’était arrêté, planté devant elle. Il était à mi-chemin entre Aera et elle, dans tous les sens du terme. Moins voûté, moins marqué par le temps qu’Aera dont les tempes poivre et sel attestaient l’âge, mais plus mûr, plus ancré que Bintou. Ses traits étaient harmonieux, les pommettes hautes et les yeux sombres, vifs, attentifs. Il ne portait ni arme ni bijou, seulement une tunique longue en tissu grossier, écrue, serrée par une corde. Ses mains étaient propres, mais usées, ses ongles teints par les plantes qu’il préparait. Chaque détail en lui évoquait la fonction plutôt que l’apparat : il était là pour soigner, pas pour impressionner.

- Bonjour, Aera. Tu as dit qu’on devait venir te voir en cas de gros pépin…

Le ton de Rethal était tendu, les mots précipités.

- Quel est le problème ? demanda Aera, déjà sur le qui-vive.

Bintou secoua la tête. L'angoisse qui vibrait dans la voix du shaman lui glaça la peau.

- Faral est malade. Le village a été mis en quarantaine. Tous les habitants vont mourir, les uns après les autres. Ensuite, on brûlera tout.

Bintou fronça les sourcils. Cette coïncidence devenait de plus en plus suspecte. Aera qui connaissait Rethal. Rethal qui surgissait alors qu’un village voisin était en train de sombrer. Était-ce vraiment un hasard ? Se laissait-elle emporter par ses soupçons ? L’isolement l’avait peut-être rendue plus méfiante, voire un peu sauvage.

- Vous n’essayez même pas de les soigner ? demanda-t-elle, le ton dur.

- Et risquer d’être contaminés nous-mêmes ? Non ! répliqua Rethal sans détour.

Ses yeux s’écarquillèrent un bref instant, comme si la question même lui semblait absurde.

- Menez-moi à cet endroit, ordonna Bintou sans hausser la voix.

- Qui c’est, elle ? fit Rethal, les sourcils froncés.

Il désigna Bintou d’un mouvement du menton, l’air sur la défensive.

- Mène-nous, s’il te plaît, dit Aera. Je t’expliquerai après.

Bintou soupira, lasse. À L’Jor ou ici, c’était la même rengaine. On l’utilisait, on l’interrogeait, mais personne ne songeait à la saluer. Comme si son apparence ou son silence la rendait invisible.

Pendant la marche, elle activa le shen. L’assemblage de Rethal apparut. Une horreur de plus. Ses fils, englués dans une sève dense, opaque, d’un brun sale. Chaque tentative de mouvement ralentissait le tout. Un simple contact pourrait suffire à coller ses propres fils, à l’engluer avec lui. Bintou frissonna. Elle recula mentalement, écœurée. Elle ne pourrait rien faire pour lui. Pas sans y laisser une part d’elle-même.

Le soleil brillait encore haut dans le ciel lorsqu’ils atteignirent le village contaminé. Une odeur acre flottait dans l’air, mélange de sueur rance, de fièvre et de peur. Quelques chiens faméliques traînaient entre les huttes silencieuses, oreilles basses, queues immobiles.

- Attendez-moi là, dit Bintou en s’arrêtant net.

Sans attendre de réponse, elle s’avança.

- Elle est suicidaire ? souffla Rethal.

Elle n’entendit pas la réponse d’Aera, trop concentrée sur ce qui l’attendait. De toute façon, ces deux-là auraient le temps de discuter. Et si Aera pouvait transmettre un peu de ce qu’elle lui avait appris… ce serait déjà ça de gagné.

Les premières huttes semblaient vides. Puis une silhouette apparut : une femme, debout, les épaules rentrées, l’air à la fois soulagé et terrifié. Lorsqu’elle aperçut Bintou, elle recula d’un pas, levant la main comme pour l’arrêter.

- Va-t’en ! cria-t-elle, la voix éraillée. Tu ne pourras plus ressortir !

Bintou ne ralentit pas. Elle s’approcha, les bras le long du corps.

- Bonjour, dit-elle.

La femme la fixa, incrédule.

- Tu ne pourras plus ressortir… répéta-t-elle d’un ton las. Ce village est…

- Confiné, oui. Je sais. Tu n’as pas l’air malade.

- Parfois, ça prend plusieurs jours avant de… avant que ça se voie.

- Acceptes-tu que je te touche ? Le poignet, par exemple.

Un silence tendu s’installa. La femme hésita, les yeux écarquillés, puis tendit la main avec lenteur, comme on approche un animal dangereux.

Bintou activa le shen et projeta. Une impulsion, brève, précise. Elle scanna les fils de la femme, à la recherche d’irrégularités. Rien. Elle retira sa main.

- Tu n’es pas malade, conclut-elle. Tu peux sortir. Tu n’emportes rien.

Elle désigna le nord-ouest d’un geste sec.

- Là-bas, deux shamans t’attendent. Tu t’approches, sans les toucher. Tu retires tes vêtements… tous. Pas de pudeur. Tes seins et ton sexe, on s’en tape. Ce qui compte, c’est que tu restes en vie.

La femme acquiesça, le souffle court.

- Tu leur demandes de brûler tes habits. Ensuite, ils t’en trouvent d’autres. Qu’ils les prennent à un village voisin ou te donnent les leurs, peu m’importe. Ils se débrouillent. Après, tu pourras rejoindre un autre village. Pas avant.

- Mon fils… et mon mari… sanglota-t-elle. Ils sont malades, là-bas… dans cette hutte.

Elle montra une masure aux murs d’argile craquelés. Bintou suivit du regard, puis reposa les yeux sur elle.

- Je ferai de mon mieux. Prie pour que les ancêtres me donnent la force.

La femme baissa la tête, les larmes aux joues. Puis elle tourna les talons et s’éloigna en courant, sans se retourner.

Bintou commença par les valides. Douze, au total. Tous en état de marcher, tous indemnes - du moins en apparence. Elle projeta sur chacun pour s’en assurer. Le mal ne les avait pas encore atteints. Elle leur donna les consignes, les renvoya vers le nord-ouest, un à un, sans détour. Chaque instant comptait.

La première hutte à sa gauche était basse, faite de torchis et de branchages. L’intérieur sentait la terre humide et la mort. Deux corps y gisaient, déjà froids. Trop tard. Elle ressortit, sans un mot.

La suivante abritait une femme couchée sur une natte tressée. Elle délirait, les yeux roulants, la peau brûlante et poisseuse. À ses côtés, un homme tremblant, transpirant à grosses gouttes, tentait de lui faire avaler une soupe tiède dans une calebasse fendillée.

- Elle est enceinte, murmura-t-il sans détourner les yeux. Si elle prend des forces… peut-être… parfois les forts…

Sa voix s’étrangla. Les sanglots étouffés lui coupèrent le souffle. Il resta là, la cuillère suspendue, incapable de poursuivre.

Bintou s’approcha sans un mot, posa une main sur son épaule. Le geste se voulait apaisant - il fut d’abord perçu comme une intrusion. L’homme sursauta, mais ne recula pas. Elle en profita pour projeter.

Elle sentit l’assaut du mal. Une bourrasque glacée, puis une pression terrible, comme si elle enfonçait ses mains dans un étang de boue. Les fils de l’homme étaient rongés, effilochés, englués dans une substance vivante, mouvante, hostile. Il peinait à respirer. Elle aussi.

Elle tenta de canaliser, de purifier, mais le flot était trop violent. L’énergie vitale que cela exigeait la brûlait de l’intérieur.

Un souvenir s’imposa : celui de son maître, affairé à soigner une blessure causée par le métal noir. Il avait tenu une bonne partie de la journée, mangeant, buvant tout en projetant avec une maîtrise sans faille. Mais elle ? Elle n’était pas lui. Elle n’était même pas capable de se nourrir en projetant. Elle le savait, et cela la révoltait.

Enfin, elle relâcha le lien. Elle tremblait.

- Tu n’es plus malade, dit-elle, la voix rauque. Sors. Vite. Rejoins les shamans. Au nord ouest. Ils sauront quoi faire.

L’homme resta figé.

- Je ne partirai pas sans ma femme, grogna-t-il, la mâchoire serrée.

Elle planta son regard dans le sien. Le froid remplaça l’empathie.

- Va-t-en. Maintenant.

Quelque chose dans son ton le fit reculer. Il se leva, chancela, puis sortit sans un mot, les yeux éteints.

Bintou resta seule, face à la femme. Son regard dérivait dans le vide, ses mains crispées sur la natte. Deux vies, et plus assez d’énergie pour une seule.

Bintou ferma les yeux un instant. Elle sortit sans même essayer. Dehors, dans la rue principale, elle s’agenouilla. La terre était chaude. Elle posa les paumes au sol et ferma les yeux. Elle ralentit son souffle. Médita.

Il le fallait.

Dès qu’elle eut retrouvé assez de forces, Bintou retourna auprès de la femme enceinte. La hutte exhalait une chaleur pesante, une odeur aigre. Le corps était là, inerte. Trop tard. Le souffle s’échappa de ses lèvres dans un soupir bref - un adieu silencieux. Elle n’avait pas le luxe de pleurer.

D'autres vies l’attendaient.

Elle pénétra dans la hutte voisine. Deux adolescents s'y recroquevillaient contre le mur du fond, les yeux rougis, tremblants. Les cadavres de leurs parents gisaient à quelques pas, recouverts à la hâte d’une couverture. Bintou s’accroupit près d’eux. Elle sentit leur peur, leur solitude. Elle projeta, tour à tour, vidée mais déterminée. Les deux jeunes furent sauvés.

Chaque cycle de soin lui coûtait davantage. Elle le mesurait désormais : une séance de méditation lui permettait de sauver un adulte ou deux adolescents. Pas plus. Et il y en avait encore tant.

Elle entra dans une autre hutte. Un enfant y était assis au sol, au milieu des morts. Trop jeune pour mettre des mots sur l’horreur l’entourant. Autour de lui, la désolation : des corps, jeunes et vieux, certains encore tièdes. Il était seul survivant de tout un foyer.

L’enfant leva vers elle un regard noyé d’incompréhension.

- Tu veux bien me donner la main ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête puis tendit sa petite paume. Elle la prit avec précaution, comme on saisit une chose fragile.

Elle activa le shen. Et resta figée.

Ce qu’elle vit la sidéra. Les fils de l’enfant étaient parfaits. Alignés, fluides, d’une limpidité qu’elle n’avait jamais rencontrée ici. Aucun nœud, une ligne principale longue, puissante, d’une souplesse étrange. Si elle tirait à peine ce fil-là, il trouverait son moi intérieur.

Mais ce n’était ni le moment, ni l’enjeu. Elle refoula cette découverte avec violence.

Elle projeta.

La fièvre tomba en quelques battements cardiaques. L’enfant respira mieux, cligna des yeux, comme s’il sortait d’un mauvais rêve.

- Tu es guéri, dit-elle avec un sourire doux. Maintenant, tu vas faire comme les autres.

Elle lui donna les instructions, avec patience, puis ajouta :

- Reste auprès des shamans. Attends que je revienne. Tu peux faire ça ?

Il hocha la tête, sans protester. Il sortit sans un mot, laissant derrière lui un petit jouet de bois à moitié rongé. Même cela, il l’abandonnait. Il avait compris. À sa façon.

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