- Bonjour, dit une voix féminine près de Bintou lorsqu’elle ouvrit les yeux.
Du mbamzi, sa langue natale. Quel doux plaisir de l’entendre de nouveau !
Bintou était de retour chez elle. Ses forêts. Ses fruits. Sa langue. Ses fêtes. Ses chants. L’odeur du matapa lui chatouilla les narines, lui mettant l’eau à la bouche. Elle eut envie de raconter, de partager, de narrer sa première bouchée, de rire avec lui à l’anecdote du crabe volant parce que trop chaud.
Il n’était pas là. Le regard de Bintou se perdit dans le lointain. Cherchait-il à la retrouver ? Que lui ferait-il s’il parvenait à la localiser ? Avait-il eu le droit de sortir de L’Jor ? Se retrouvait-il pieds et poings liés, interdit de la suivre ?
Une outre d’eau passa devant les yeux de Bintou, la ramenant à la charmante petite fille qui lui tendait son bien.
- Bonjour, répondit-elle en souriant. C’est gentil, merci.
Elle profita du liquide clair et frais, lui redonnant quelques forces.
- Tu m’as amenée ici, en sécurité. Je te remercie.
- Mon frère t’a trouvée, indiqua-t-elle. Il patrouillait sur les frontières.
- Il est protecteur, comprit Bintou et la jeune fille hocha la tête. Moi aussi, indiqua Bintou. Il me tarde de retrouver ma tribu.
- Je comprends, dit l’enfant. Bon voyage alors.
Bintou se leva, demanda à l’enfant de remercier son frère de sa part puis sortit. Elle observa autour d’elle. Le soleil avait tourné dans le ciel. S’il avait été à ses trousses, il aurait eu le temps de la rejoindre. Il n’était pas là. Elle était en sécurité. Il ne serait jamais plus là. Son cœur se serra. Son odeur envahit ses narines, aussi sûrement que s’il s’était trouvé à ses côtés. Comment vivre sans lui ? Sans l’espoir de le revoir ?
Bintou essuya du revers de la main la larme qui se frayait un chemin sur ses joues d’ébène. Ne pas regretter le passé. Avancer.
Elle retrouva sans peine les limites de sa tribu. Elle s’avança sans rencontrer personne. Chaque tribu contrôlait un immense territoire. Cela était donc tout à fait normal. Il n’y avait pas de guerre à M'Sumbiji et pour cause : il y avait assez pour tout le monde. Nul ne désirait ce que son voisin avait, car les besoins de chacun étaient comblés.
- Bintou ? bredouilla une femme sans y croire tandis que la jeune femme pénétrait dans son village.
Tous les regards se tournèrent vers l’entrée pour découvrir la disparue.
- Bintou ! s’exclama plus fort la femme avant de courir vers elle.
Elle l’enlaça avant de grogner :
- Qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? Tu n’as pas chaud là-dedans ?
Bintou baissa les yeux sur ses vêtements : le noir des Eoshen, pris au foyer. La nostalgie la saisit comme une vague. Elle aussi s’était demandé, la première fois, comment il supportait cette chaleur. Elle crut entendre son rire au creux de sa mémoire. Il était là. Juste là. Comme un souffle sur sa nuque.
- Non, maman. Je n’ai pas chaud.
Chaud, froid, faim, soif, sommeil, fatigue… ces mots ne la touchaient plus.
- Où étais-tu ? Nous te croyions morte !
- J’étais… loin… indiqua Bintou. Où est papa ?
- Il… nous a quittés, annonça-t-elle. Il patrouillait avec ton frère. Les hippopotames…
Bintou se figea. Ses bras retombèrent le long de son corps comme deux branches coupées. Elle resta là, droite, muette, le regard planté dans un point qu’elle seule voyait. Une rafale de vent souleva la poussière mais elle ne cilla pas.
- Juma est à l’agonie, continua sa mère.
- Quoi ? Mène-moi à lui.
Ses jambes se mirent en mouvement, raides, comme mues par une volonté étrangère. Elle suivit sa mère jusqu’à une hutte où gisait Juma, son frère d’une saison humide son cadet. La blessure était profonde. Elle datait de plusieurs jours.
- Voici Aera, présenta la mère de Bintou. C’est le shaman venu nous aider.
Bintou fixa l’homme aux cheveux clairsemés, striés de gris. Son visage : creusé de rides, tiré par le poids de nuits blanches. Une lassitude ancienne s’y lisait, mais aussi une sincère inquiétude.
- J’ai usé de tout mon savoir, dit-il, la voix rauque. Il est fort. Sa survie ne tient plus qu’à lui… et à la bienveillance des ancêtres.
L’odeur des emplâtres lui monta aux narines, dense et amère. Elle en reconnut les ingrédients : racines chauffées, écorces écrasées, résines mêlées de fumée. Ils étaient bien choisis, appliqués avec soin. Mais cela ne suffirait pas.
Bintou se pencha sur la plaie. La chair autour était enflée, luisante, zébrée de stries violettes. L’infection gagnait du terrain.
- Merci de lui avoir porté secours, dit-elle. Je prends le relais.
Bintou expira longuement, ferma les yeux et chercha le shen. Rien. Comme un silence derrière la porte. Verrouillée.
Il m’avait prévenue. Ses émotions. Cette faille ouverte en elle.
Joie vive du retour. Tristesse lourde du deuil. Peur poisseuse de perdre son frère après son père. Douleur coupante à l’idée de ne jamais le revoir.
Fermer. Couper. Vider.
Ses épaules se relâchèrent, ses doigts cessèrent de trembler. La connexion s’ouvrit.
Un frisson la traversa. Elle attendait les cris, les remontrances, les ordres. Il n’y eut rien. Pas de voix. Malgré son retour dans le shen, il ne tentait pas de la contacter. L’absence fit plus mal qu’un rejet. C’était pire. C’était l’oubli.
La connexion se rompit. Bintou jura entre ses dents. Sa mère et le shaman la regardaient, bouche entrouverte, ne comprenant pas ce qu’elle trafiquait.
Ne pense pas à lui. Ne pense pas à lui.
Respirer. Laisser passer la vague. Verrouiller. Elle se força à imaginer une plage vide, du sable lisse, une brise douce. Que disait-il, déjà, l’autre devant les jumeaux ricaneurs ? Là-haut, la vue est belle…
Une étincelle. Connexion rétablie.
Elle n’esquissa pas un sourire. Juste une inspiration lente. Contrôle.
Elle posa les yeux sur Juma. Elle n’avait pas le droit d’utiliser le shen en dehors du foyer. Elle l’avait déjà fait pour tuer, pour survivre. Et ça lui avait valu une condamnation à mort.
Cette fois, elle allait guérir. Qui oserait le lui reprocher ?
Bintou posa les paumes sur le torse brûlant de Juma et projeta le shen.
Ce fut un choc. Rien à voir avec les elfes noirs, entraînés dès leur plus jeune âge, dans les palais de coton, à augmenter leur régénération naturelle. Juma se débattait sans bouger. Son corps refusait l’aide, prenait l’énergie pour une agression, une intrusion hostile. Bintou dut forcer le passage, apaiser, négocier, insister. Elle entendait son propre souffle saccadé, sa gorge sèche, son esprit vaciller sous l’effort.
Elle donna tout. Jusqu’à sentir son cœur ralentir, ses jambes flancher, sa tête s’alléger dangereusement. Elle lutta pour rester consciente.
Quand Juma ouvrit les yeux, son torse était intact. La peau lisse. Aucune trace de croc, aucune plaie. Même la fièvre avait disparu.
Le silence qui suivit fut dense comme la boue du fleuve.
- Qu’est-ce qui se passe ? demanda Juma, fronçant les sourcils.
- Mon fils ! s’écria leur mère en le serrant contre elle. Tu nous as fait une peur...
- Où est papa ?
Un battement. Puis :
- Il n’a pas eu ta chance. L’hippopotame…
Juma se redressa à demi. Cligna des yeux. Son regard croisa celui de sa sœur.
- Bintou ? C’est toi ? Tu… tu es revenue ?
Elle allait répondre, mais Aera parla le premier :
- Bintou n’a plus rien d’une protectrice. Tu es shaman.
Le mot flotta dans l’air comme un verdict. Bintou baissa les yeux, sans répondre.
- Je suis… fatiguée. J’ai besoin de méditer.
- Méditer ? répéta Aera, en inclinant la tête.
Elle n’avait pas dit « dormir ». Ni « me reposer ». Le mot avait éveillé l’attention du vieil homme.
Bintou ne répondit pas. Elle ferma les yeux. Se replia sur elle-même. Se plongea dans son moi intérieur pour retrouver des forces.
Quand elle rouvrit les yeux, la hutte était vide, à l’exception du shaman qui l’observait, immobile, les bras croisés. Ses prunelles ne la quittaient pas.
- Tu as accompli un véritable miracle.
Pour un M’sumbi, peut-être. Mais pour un elfe noir… elle revoyait les gestes sûrs, les blessures refermées sans effort, les corps relevés sans un mot. Là-bas, c’était quotidien. Ici, c’était miraculeux.
Elle eut un pincement au cœur. Les souvenirs affluèrent : ses mains à lui, sa voix calme, l’indifférence du monde face à ce qu’il accomplissait. Et pourtant, il continuait. Toujours. Sans jamais réclamer quoi que ce soit. Elle aurait voulu lui ressembler.
Elle grimaça. Elle ne voulait ni reconnaissance, ni louanges. Elle ne voulait qu’une chose : le retrouver. Être avec lui. Vivre une vie simple… à ses côtés.
Une chaleur familière monta en elle. Aussitôt, le shen se retira. Trop d’émotion. Encore. Toujours.
Elle se redressa.
- Merci pour ton aide envers mon frère, dit-elle. Mais je ne suis pas shaman.
- Bien sûr que si, répondit-il sans hausser le ton. Une autre âme a besoin de toi. Je lui ai demandé d’attendre - ton frère était prioritaire. Mais maintenant, c’est son tour.
Bintou fronça les sourcils, agacée. Elle aurait voulu refuser. Elle en avait le droit. Mais l’idée d’un être souffrant… la bloqua. Elle revoyait les yeux de son maître penchés sur les malades, son calme, sa patience. Elle voulait lui ressembler. Non : elle voulait le prolonger.
Elle hocha la tête sans mot dire.
Ils marchèrent jusqu’au hameau voisin. Une femme les attendait, tenant son bras contre elle. Une irritation violacée lui dévorait la peau.
- Tu peux la soigner ? demanda le shaman en mimant la projection, main tendue et paupières closes.
- Non, répliqua Bintou plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.
Utiliser son shen pour une simple irritation ? Impensable. Elle resserra les doigts comme si elle serrait contre elle une ressource précieuse. Gaspiller cela sur une égratignure ? Ce serait comme brûler un feu sacré pour cuire du pain.
- Pourquoi ? fit Aera, déconcerté.
- Une crème suffit.
Le shaman resta figé, désorienté. Elle n’attendit pas sa réponse.
- Montre-moi ton sac.
Ses gestes furent brusques. Elle vida le contenu sur une natte, tria, renifla, examina. Certains ingrédients furent écartés d’un revers du poignet, atterrirent dans un coin avec un bruit mou. Finalement, elle conserva cinq basiques et trois mélanges. Mais rien d’utile. Elle se redressa en soupirant.
- Viens.
Elle prit la direction de la forêt sans même vérifier s’il lui emboîtait le pas. Aera la suivit, silencieux, notant chaque geste, chaque détour. Elle ne reconnaissait aucune plante. Ce monde, qui était pourtant le sien, avait d'autres parfums, d’autres couleurs. Rien à voir avec L’Jor. Elle ignorait tout de sa propre patrie. Elle allait devoir tout recommencer à zéro.
Elle ferma les yeux, inspira. L’odeur des feuilles, du sol, du vent. Là. Un fil ténu de shen lui frôla l’esprit. Elle le suivit comme on suit une intuition.
Elle revint au village les bras chargés, sans un mot. Elle quémanda un feu, quelques ustensiles. Entourée de visages intrigués, elle pila, découpa, frotta, touilla. Elle pesta à voix basse. Sans alambic, sans instruments adaptés, le résultat serait bancal. Une odeur piquante lui monta au nez. Elle plissa les yeux, douta. Puis elle appliqua sur le bras de la femme une pâte verte tiède.
- Demain, tu n’auras plus rien.
Aera s’approcha.
- Apprends-moi, s’il te plaît.
Elle croisa son regard. Trop insistant. Trop humble. Elle détourna les yeux. Elle n’était pas son maître. Elle n’était même pas élève. Elle n’était rien de tout cela. Rien.
Elle soupira.
- D’accord.
Elle lui montra ce qu’elle avait fait, comment, pourquoi. Il écouta avec grande attention jusqu’à ce qu’il annonce :
- Je suis épuisé. Je vais me coucher. À demain, Bintou.
Elle l’observa emprunter une hutte et y disparaître. La lune était haute. La nuit sombre, supposa Bintou qui y voyait comme en plein jour. Quitte à ne pas dormir, autant en profiter. Bintou retourna en forêt et continua ses emplettes. Toute la nuit, elle réalisa des produits.
- C’est fantastique, dit une voix féminine dans son dos.
Bintou se rendit compte qu’il faisait jour. Sa patiente était là. Son bras ne montrait plus aucune irritation.
- Comment te remercier ? demanda-t-elle.
- J’ai besoin d’un grand sac pour transporter tout ça, annonça Bintou en montrant les innombrables pots qui l’entouraient.
Elle comprenait maintenant pourquoi les shale avaient une aumônière, mais également la raison pour laquelle ils revenaient souvent au foyer : ils venaient refaire leur stock, leur évitant le dur labeur de tout préparer eux-même. Les herboristes du foyer offraient leur temps pour que les shale en aient davantage à offrir aux habitants de L’Jor.
La patiente guérie revint avec l’objet demandé. Bintou la remercia. Elle venait juste de finir de ranger lorsque le shaman sortit de la hutte.
- On peut reprendre ? demanda Bintou.
- Non. Je vais manger d’abord, indiqua-t-il avant de disparaître de nouveau mais cette fois vers le centre du village.
Bintou soupira. Que de temps perdu ! Elle avait tellement l’habitude de vivre avec des gens n’ayant plus ces besoins primaires. Elle plissa des yeux. Il lui suffisait de faire en sorte qu’il ne les ait plus. Elle se leva et le rejoignit.
Tandis qu’il mangeait, elle activa le shen. Quelle horreur ! Jamais Bintou n’avait vu un assemblage aussi atroce. Même les elfes noirs à Ketema en avaient des plus jolis. Un roncier dense dressé d’épines maintenait les fils dans des positions inconfortables. Certaines les transperçaient, les déchirant, à la limite de la cassure.
Bintou pourrait-elle parvenir à un quelconque résultat dans un cadre aussi mauvais ? Elle secoua la tête. Non, elle n’y arriverait jamais. Cela ne ressemblait à rien. Quoi que puissent faire les femmes elfes noires aux palais de coton, elles offraient à leurs enfants un sacré cadeau de départ dans la vie.
Pour Aera, elle ne pourrait jamais rien. Elle observa les gens autour d’elle et ne put retenir ses larmes. Les assemblages mauvais se succédaient, certains comme Aera plein de ronces, d’autres collés hermétiquement, d’autres englués dans un liquide visqueux, d’autres encore emmêlés à un niveau que Bintou n’aurait pas été capable d’imaginer.
- C’est bon, j’ai fini de manger, annonça Aera en revenant vers elle. Tu peux reprendre tes…
Il s’interrompit en voyant ses larmes.
- Ça ne va pas ?
Elle cligna des yeux, incapable de répondre. Comment expliquer ? Par où commencer ?
Elle ne pourrait jamais aider ses compatriotes. Ils mourraient tous de vieillesse avant qu’elle n’ait pu atteindre un seul fil… quant au fil principal, des vies entières n’y suffiraient pas.
Jamais elle n’aurait cru constater une telle différence entre les humains et les elfes noirs. Elle comprit qu’elle serait à part jusqu’à sa mort dans très, très, très longtemps.
Ses pensées fusèrent vers son maître. C’était avec lui qu’elle voulait passer l’éternité. Où était-il ? La recherchait-il pour la tuer ? Se contenterait-il de la punir puis de l’enfermer au foyer ?
Penser à lui la plongea dans une immense tristesse. Elle hoqueta, submergée par ses émotions, perdant son accès au shen et les assemblages disparurent.
- Bintou ? Qu’est-ce qu’il y a ? s’exclama Aera, inquiet.
Bintou essuya ses larmes d’un revers de la main.
- Rien, assura-t-elle. Reprenons la leçon de plantes.
Ce savoir-là, au moins, elle pouvait l’enseigner. Si elle formait assez de shamans, ils perfectionneraient leurs produits puis se transmettraient le savoir. De quoi bien améliorer le quotidien des Msumbis.