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Chapitre 17 : Narhem – Sauvetage

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Par Nathalie

Durant le voyage, Narhem en profita pour expliquer la situation : les elfes se trouvaient chez les riches. Quelques observations, écoutes, surveillances permettraient de les débusquer. Cela serait simple au début. Après quelques rafles, cela deviendrait plus ardu mais Narhem espérait que d’ici là, les traqueurs Msumbis auraient gagné en connaissance d’Eoxit et sauraient où frapper.

- Qui vit à Milyeuh ? interrogea Safary, la femme commandant l’unité.

- C’est le domaine de la famille d’Yvon, mon chef des armées. Il ne s’y trouve pas actuellement, étant à la capitale. Son frère aîné administre les biens.

- La famille de votre propre chef des armées possède une elfe et vous comptez la leur ravir ?

Narhem hocha la tête.

- Vous aimez vivre dangereusement.

- Je suis immortel.

- Une cage solide retient n’importe quoi, même le plus enragé des lions, répliqua Safary.

- Encore faut-il réussir à le mettre dedans, cingla Narhem.

- Tout bon chasseur sait trouver le bon appât.

Narhem dévisagea Safary. Elle ne le menaçait pas. Elle énonçait un fait.

Sur place, cinq traqueurs restèrent en dehors du domaine, à surveiller, en protection. Les cinq autres, après avoir observé les allées et venues des gardes, entrèrent, commandos silencieux, sautant d’ombre en ombre, atteignant sans difficulté l’étage voulu, entrant discrètement, pénétrant les appartements privés, vides en pleine heure du dîner.

Narhem montra comment trouver un passage secret, quoi chercher, où regarder, prestidigitateur dévoilant sans retenue les tours les plus confidentiels.

La bibliothèque s’ouvrit. Derrière, un couloir étroit, puis une pièce sans fenêtre, sans lumière. Et là, au centre, elle.

Une elfe.

Nue.

Enchaînée.

Narhem se figea. Un souffle le traversa, brûlant. Il sentit chaque muscle de son corps se tendre.

Elle était sublime. D’une beauté irréelle. Incandescente. Ses hanches fines, ses seins délicats, sa peau d’albâtre, ses yeux d’un bleu à faire trembler un empire. Elle était… tout ce que les elfes étaient. Inexplicablement attirante. Dangereusement fascinante.

Et pourtant, il ne bougea pas. Pas un geste.

Il resta debout. Droit. Maître de lui.

Ses yeux, certes, la parcouraient, mais il ne s’approcha pas. Il ne toucha pas. Il ne dit rien. Il savait ce que d’autres auraient fait à sa place. Mais lui… lui était au-dessus de ça.

Il observait, oui. Il admirait, d’accord. Il se laissait troubler - comment faire autrement ? Mais il ne cédait pas. Cela, à ses yeux, valait honneur. Maîtrise. Noblesse.

Il aurait pu faire ce qu’il voulait. Personne ne l’en aurait empêché. Il s’en abstint. Il en ressentit de la fierté. Un homme capable de se tenir ainsi, face à pareille vision, méritait un minimum de respect. Voire de reconnaissance.

Les traqueurs, eux, restaient de marbre. Ils ne voyaient rien. Rien de ce qu’il voyait, lui. La peau noire des Msumbis ne réagissait pas comme celle des Eoxans. Ils étaient froids, aveugles à cette beauté. Incapables de sentir l’appel qui vibrait dans l’air.

Lui, il le sentait. Chaque fibre de son corps en résonnait. Et malgré cela… il résistait.

Il détourna les yeux. Il se connaissait. Il savait ce qu’il était capable de faire. Là, à cet instant précis, une seule pensée, une seule faille, et il devenait eux.

Ses geôliers. Ses bourreaux. Ses esclavagistes à la peau noire et aux oreilles pointues. Des elfes aussi. Pas les mêmes. Des monstres. Des pervers. Enclos. Orc. Pilori. Douleur. Humiliation.

Il ne deviendrait pas comme eux. Il résista à ses propres envies. Il ne deviendrait pas le mal qu’il avait combattu.

Il se redressa, fier de ne pas avoir cédé. Il ne la toucherait pas, ni elle, ni une autre elfe. Jamais. Regarder oui, jamais plus. Ne jamais franchir la limite. Rester du bon côté.

Safary s’approcha de la prisonnière.

- Nous venons te libérer.

- Ne perds pas ton temps, intervint Narhem. Elle ne comprend pas ce que tu dis.

- Elle vit au milieu des humains depuis des siècles. C’est largement plus qu’il n’en faut pour apprendre une langue. Bien sûr qu’elle comprend le ruyem.

Narhem plissa les yeux, mais garda ses pensées pour lui. Il espérait qu’elle comprenne. Mieux valait qu’elle coopère - ça rendrait tout plus simple. Mais une question le rongea. Depuis quand voyait-il les elfes comme des bêtes, incapables de comprendre ? Depuis Yvon ? Depuis combien de temps pensait-il comme eux ?

Safary se tourna de nouveau vers l’elfe.

- Tu n’as aucune raison de me croire, je le sais. Pour garantir ta sécurité - et la nôtre -, nous allons t’attacher. Juste le temps du trajet. Il faudra faire vite et sans bruit. S’il y a combat, nous le mènerons. Mais nous préférerions l’éviter.

À son signal, les traqueurs passèrent à l’action. Une lame fut placée sous la gorge de l’elfe, ses poignets ligotés dans son dos. Elle se leva, les jambes tremblantes. Aucun mot. Aucune question. Rien qu’un regard hagard, fuyant, une terreur nue. Elle gémit, secoua la tête, cligna des yeux comme une bête aveuglée. Son corps cherchait les murs, les issues, les angles morts.

Arrivée au seuil du couloir, elle freina. Net. Refusant d’avancer. Sans doute avait-elle déjà été frappée, punie pour avoir tenté de sortir. Il fallut la tirer, sans brutalité, mais fermement. Elle résista à peine, passive, docile par peur plus que par compréhension.

Dans la chambre attenante, les attendaient des gardes. Armés. Prêts à se battre.

Narhem s’avança dans la pièce.

- Malik ?

Le seigneur du domaine apparut entre deux gardes. Le frère d’Yvon. Narhem ne l’avait jamais rencontré, mais il reconnut sans mal la même mâchoire volontaire, la même façon hautaine de redresser le menton. L’air de ceux qui ont grandi dans le confort, persuadés de leur légitimité.

- Narhem ? Que fais-tu ici ?

- Je libère ta prisonnière, répondit-il. Dis à tes hommes de s’écarter, et tu repartiras libre.

- Libre ? répéta Malik, un sourire moqueur aux lèvres. Tu te prends pour qui, exactement ? Je n’ai rien fait de mal. J’ai le droit de posséder un animal de compagnie.

Narhem sentit une bouffée de colère lui remonter dans la gorge. Un goût amer. Il s’avança d’un pas, se plaça entre les traqueurs Msumbis et le seigneur, sa main reposant sur la garde de son épée.

- Je l’emmène. Est-ce que tu comptes m’en empêcher ?

Silence. Tendu. Électrique.

Malik le jaugea, et Narhem vit l’instant précis où l’assurance du noble se fissura. Le masque glissa. L’arrogance céda sous la peur. Le souvenir de récits - immortel, invincible, intransigeant - passait dans ses yeux comme une ombre. Il leva une main vers ses gardes.

- Laissez-les passer.

Les soldats s’écartèrent. Aucun n’osa croiser le regard de Narhem.

Il fit signe au groupe de sortir. L’elfe tituba entre eux. Il ferma la marche, le pas lent, contenu. Droit. Heureux d’avoir bien agi. Fier de ce qu’il faisait. Enfin la justice !

- Ils nous ont laissés sortir ! s’exclama Safary.

Le groupe n’en revenait pas.

- Ils vont nous poursuivre, annonça Narhem, et guetter la moindre opportunité.

- Nous suivront-ils jusqu’à l’arrivée ? interrogea Safary.

- S’ils persistent, il faudra les semer ou les tuer. L’emplacement du refuge doit rester secret.

Safary hocha la tête.

- Partons, annonça Narhem et le groupe suivit.

Les cinq traqueurs et Narhem restèrent proches de l’elfe qui avançait dans le plus grand silence, affichant un visage inquiet, regardant à droite ou à gauche. Elle gardait ce visage fermé qui le rendait fou. Pas de joie en sentant l’air frais sur sa peau, pas d’éclat dans les yeux quand le soleil faisait danser la lumière dans ses cheveux. Rien. Juste ce silence méfiant, tendu, irritant.

Narhem ne put s’empêcher de l’admirer, son corps offert à cause des mains liées dans le dos, ses fesses se balançant à chaque pas, ses pieds glissant sur l’herbe, ses cheveux ondulant. Il aurait voulu s’approcher, frôler ces mèches d’or, les sentir couler entre ses doigts. Il se mettait face au vent juste pour capturer son odeur, cette senteur de fleurs qu’elle portait malgré elle.

Safary ordonna l’arrêt pour la nuit. Narhem grogna mais ne s’y opposa pas. Les humains avaient besoin de repos. Les Msumbis commencèrent par faire un feu, ce qui mit l’elfe très mal à l’aise. Elle gémit et tenta de s’en éloigner malgré les liens. Narhem s’approcha, désireux de l’attacher un peu plus loin.

- Non, s’opposa Safary. Elle doit rester dans notre champ de vision. Dans l’ombre, il nous sera plus difficile de la surveiller.

- Je suis là. Je vois dans le noir et je n’ai pas besoin de dormir.

- Seras-tu toujours là ? interrogea Safary et Narhem secoua négativement la tête en grimaçant. Nous devons apprendre à faire nous-même. Laisse-la. Qu’elle gémisse si elle veut. Elle a probablement été torturée avec du feu mais sa sécurité exige qu’elle reste proche des flammes, bien visible. Que fais-tu ?

- Je lui donne à boire et à manger, expliqua Narhem.

- Non ! s’écria Safary sans cacher son agacement. Nous devons restreindre nos apports. Nous ne pourrons pas nous permettre de nous arrêter pour chasser ou cueillir des fruits. Nous devons nous reposer le plus possible afin d’avancer. Elle n’a pas besoin de manger. Cette nourriture est pour nous, à qui elle est nécessaire.

- Je voulais juste qu’elle se sente bien. Je voulais l’aider, s’expliqua Narhem.

Et peut-être qu’elle aurait enfin levé les yeux vers lui. Peut-être qu’elle aurait compris qu’il n’était pas comme les autres. Qu’il était... mieux.

- Et moi je veux lui offrir la liberté.

Narhem soupira, le cœur plein d’un vide douloureux. Il aurait voulu lui offrir le monde, la lune, tous les joyaux des grottes secrètes, chaque lumière, chaque musique. Mais elle ne le regardait même pas.

Il se retint. Encore. Je ne deviendrais pas comme eux. Il se contenta d’admirer. De rêver.

Par moments, il aurait voulu la plier. La forcer à le voir. À comprendre. Qu’elle sache ce qu’il était. Ce qu’il méritait. Il voulait la dominer. Il voulait ramper. Il ne savait plus. Il voulait... tout.

- Malik ne lâchera pas, maugréa Narhem.

- Le seigneur ne nous suit pas, annonça Safary après le retour d’un éclaireur parti surveiller leurs arrières. Il a envoyé ses hommes le faire à sa place. Les payer suffira à leur faire rebrousser chemin. À quel point pourriez-vous nous transmettre de quoi corrompre les gardes ?

Narhem réfléchit un instant puis lui tendit sa bourse.

- Garde-tout. J’en apporterai à ton peuple pour que les traqueurs puissent avancer sereinement en Eoxit.

Safary observa le contenu le visage neutre. Elle ignorait la valeur du cadeau.

- Il y a là de quoi acheter quinze domaines comme celui que nous venons de quitter, terres, bâtiments, serviteurs, gardes, chevaux… tout compris.

- On peut acheter combien d’elfes avec ça ? demanda Safary.

Narhem tressaillit. Il n’en avait pas la moindre idée. Il n’avait jamais songé à poser un prix sur une vie. Il ne voulait pas. Et pourtant, tout le monde le faisait ici, sans sourciller.

- Ce n’est pas grave, continua Safary. Je vais aller voir nos poursuivants.

Elle disparut dans la nuit pour revenir un peu plus tard, sa mission accomplie. Les gardes corrompus reviendraient au domaine, annonçant la tête basse leur échec, les poches plus lourdes d’or.

- Je veux quand même avancer rapidement, précisa Safary. Tout le monde la voudra. D’ailleurs, il faudrait la couvrir afin de la masquer. Elle va attirer tous les regards, toutes les envies, toutes les convoitises.

Au matin, les traqueurs tentèrent d’habiller l’elfe mais celle-ci se débattait. Une dague sous la gorge n’y suffit pas. Il fallut mettre la menace à exécution pour qu’elle se laisse enfin faire, du sang coulant le long de son cou.

Un manteau long, une capuche rabattue. Voilà tout ce qu’elle avait accepté, à grand-peine. Elle tremblait, ses yeux cherchaient une échappatoire, un refuge. Lorsqu’ils l’approchaient, elle se raidissait, prête à mordre, à fuir. Un animal traqué. Une bête brisée.

Narhem aurait voulu la prendre dans ses bras. Juste ça. Sentir son poids contre lui, murmurer que tout allait bien. Mais il savait. Il savait que s’il posait la main sur elle, il ne s’arrêterait pas. Ses regards, il les sentait brûlants, pesants, déplacés. Et pourtant, il continuait à la regarder. Encore. Encore. Même quand elle détournait les yeux, terrifiée.

- Tes hommes n’ont pas de souci à se tenir proches d’elle ? interrogea Narhem à Safary, alors que le soleil se levait pour la troisième fois sur leur marche.

- Tu veux dire sexuellement ? Toi, elle t’obsède, donc tu projettes… Mais eux ? Non. Regarde.

Elle cria vers l’avant :

- Bravard ! Comment tu la trouves, la prisonnière ? Physiquement ?

- Très laide ! hurla l’éclaireur. Toi, t’es belle.

- Voilà, fit Safary en revenant vers lui. Ça répond à ta question ?

Narhem grimaça.

- Toi, en revanche, tu l’adores. Ça crève les yeux.

- C’est une déesse, murmura-t-il.

Safary ricana.

- Comme quoi… les goûts et les couleurs…

Narhem ne répondit pas. Il la regarda tout le reste du voyage, avide, insatiable. Elle restait prostrée, le dos voûté sous le manteau, incapable de croiser son regard. Il ne s’en lassait pas.

Quand ils atteignirent les montagnes, à la frontière du désert des bannis, il déclara :

- Je veux le faire.

- Tu es sûr ? s’étonna Safary. On aurait besoin de l’expérience, pour apprendre…

- Je veux libérer moi-même la première, coupa-t-il.

- Tu en es capable ?

Narhem sentit une tension douloureuse le traverser. Une chaleur. Une faim. Un besoin. Il le dissimula tant bien que mal.

- Oui.

Il s’approcha. L’elfe se figea. Il retira le manteau d’un geste mesuré, contrôlant sa respiration. Il avait gardé ses gants. Il évitait de respirer trop fort - son odeur le rendait fou.

Il défit les liens. Elle ne bougea pas.

- Aucun humain ne vient jamais ici, commença-t-il. J’ai conscience que l’endroit est… rude. Pas d’arbres, pas d’ombre, juste de la roche, de la poussière et des tremblements de terre. Le sol est mauvais. La lave remonte parfois. Personne ne vit ici. Personne ne viendra.

Il hésita.

- Ce n’est pas merveilleux mais c’est la seule liberté que je peux t’offrir.

- C’est déjà énorme, murmura Safary.

Elle se tourna vers l’elfe.

- Tu peux t’en aller.

L’elfe ne bougea pas.

- Dis quelque chose, implora Narhem. N’importe quoi. Insulte-moi, crache, mais parle. Je t’en prie. Tu es intelligente. Je le sais.

- Elle attend ta permission, souffla Safary. Elle a peur de toi.

- Elle a senti que j’étais le chef, répondit Narhem. Même un animal aurait compris.

Il tremblait. Il voulait la garder. Il voulait la prendre. Il voulait…

- C’est de sa liberté qu’elle a besoin, dit Safary, comme si elle lisait en lui.

Narhem pleura. En silence. Il hocha la tête et fit un geste. L’elfe recula, prudente. À quarante pas, elle s’arrêta. Se retourna.

Et là, tout changea. Elle se redressa. Fière. Sublime. Brillante. L’animal avait disparu.

- Merci, dit-elle.

Puis elle disparut derrière les rochers.

Narhem s’effondra à genoux. Il tremblait. Elle était intelligente. Il aurait voulu lui offrir des montagnes d’or, des palais, des diamants, des nectars divins.

- Tu viens de lui offrir le plus beau cadeau du monde, souffla Safary.

Narhem pleurait encore.

- Il y en a des milliers d’autres, dit-il.

Safary hocha la tête, grave. Oui. Et il faudrait les libérer. Une à une.

- En route, lança-t-elle.

Les traqueurs reprirent la marche. Les éclaireurs rejoignaient déjà le groupe principal.

- Où allez-vous ? demanda Narhem.

- Au village. Faut faire notre rapport aux anciens, comme à chaque mission.

Narhem hocha la tête. Ils avaient raison.

- Je ne viens pas. Vous êtes trop lents. Le temps que vous y soyez, j’aurai fait trois allers-retours. De quoi fournir une deuxième équipe.

- Très bien. À bientôt, Narhem.

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