Pendant des jours, Narhem tourna en rond. Il creusa ses pensées, fouilla ses souvenirs, parcourut des centaines d’ouvrages à la recherche d’un début de solution. Rien.
Il sortit, marcha dans la ville, parla aux artisans, aux marchands, aux troubadours, aux miliciens. Tous avaient une anecdote à livrer, un conte à transmettre. Des légendes transmises d’oreilles en oreilles : les elfes étaient des bêtes craintives, simples à faire fuir, terrifiées par le feu. Ou bien des femmes d’une beauté à couper le souffle, aussi insaisissables que les brumes du matin.
Personne n’en avait jamais vu. Ou alors personne ne voulait l’admettre. Impossible de connaître leur nombre. Où commencer ? Par les riches, sans doute.
Restait à trouver des bras pour agir. Là résidait l’obstacle. Qui accepterait une mission aussi périlleuse, aussi invisible, aussi ingrate ?
Le regard de Narhem se tourna vers le nord. Il fallait des hommes prêts à tout. Des désespérés. Les Msumbi. Exilés au fond du désert après avoir pactisé avec les magiciens. Rejetés de tous. Isolés. Ils avaient une dette. C’était le moment de la payer.
Narhem, en marchant, construisait déjà son discours. Chaque pas affûtait ses arguments.
Les huttes se dévoilèrent, sèches comme les lèvres craquelées des enfants. Les silhouettes erraient, englouties dans des loques, à peine humaines. Narhem devina plus qu’il ne vit les visages tirés, les ventres creusés, les regards fuyants. Ici, l’espoir ne dépassait guère l’enfance.
Personne ne tenta de l’arrêter lorsqu’il souleva le pan de toile de la plus grande tente.
Les quatre anciens du clan msumbi l’attendaient, assis à même le sable chaud. Peau parcheminée, mains calleuses, yeux trop vivants pour des mourants.
- Vous savez qui je suis ? demanda-t-il en mbamzi.
L’un d’eux hocha la tête :
- Narhem Ibn Saïd, roi d’Eoxit.
Il ne laissa rien paraître. Narhem sourit. Être reconnu par les bannis. Presque jouissif.
- Je viens vous faire une proposition, dit-il. Un pacte. Rien d’imposé. Un choix.
Silence.
- Votre peuple paie pour les fautes de ses aïeux. C’est une chose. Mais il me semble qu’il a assez payé.
Il les observa. Attendant. Leur donnant à peine le temps de se sentir soulagés avant d’abattre la suite.
- Pourtant… il reste des victimes. Directes. Bien vivantes.
Regards échangés. Fronts froncés.
- À cause de vos ancêtres, les nôtres ont fui vers le nord. Vers ces terres. Habitées…
- Par les spectres, répondit le second ancien.
- Spectre ? répéta Narhem qui avait déjà entendu ce mot dans des chants de ce peuple sans jamais penser un seul instant qu’il pouvait s’agir des elfes.
Le chant les décrivait comme des ombres lumineuses, pouvant apparaître et disparaître à volonté, semant la mort sur leur passage. Pourquoi avoir nommé les elfes de cette manière ? Pourquoi les décrire ainsi ? Narhem laissa tomber. Il relia simplement les deux mots dans son esprit, obligeant son esprit à traduire « spectre » par « elfe ».
- Ils nous ont aidés, précisa l’un d’eux. Ils partageaient l’eau, le pain.
- Avaient-ils les oreilles pointues ?
- Nos chants parlent de leur esprit vif. De leur bonté.
Pas de leur apparence. Narhem comprit : leurs ancêtres n’avaient pas regardé. Ou n’avaient pas voulu voir.
- Et lorsque les Eoxans sont arrivés ?
- Ils ont attaqué les elfes. Sans sommation. Comme s’ils étaient possédés.
Narhem fronça les sourcils.
- Les femmes…
Le vieux hésita.
- Ont été violentées.
Il eut un rictus amer. Lui aussi avait vu l’ange blond. Il n’avait pas détourné les yeux. Il n’en avait pas eu la force. Le souvenir le hantait.
- Les elfes ne se défendirent pas ?
- Non. Quelques hommes ont disparu. Des bêtes sont venues. Insectes. Chauves-souris. Puis le feu a calmé tout. Elles ont peur du feu.
Narhem hocha la tête. Cela confirmait les légendes, les rumeurs, les contes transmis de bouches à oreilles.
- Et ensuite ?
- Les Eoxans nous ont réduit en esclavage. Travaux forcés. Routes. Forts. Palais…
Narhem ne répondit pas. Les livres d’histoire n’en parlaient pas. Un trou. Volontaire ?
- Puis, le roi est venu. Il a tué les responsables. Il a banni nos ancêtres. Ici, dans ce désert dont personne ne veut.
Le silence se fit. Il aurait pu durer des heures. Mais Narhem posa les mots comme des pièces d’or sur la table :
- Ce que je vous propose n’est pas de l’esclavage. C’est un marché. Une mission. En échange, votre bannissement prendra fin. Et vos enfants connaîtront autre chose que le sable brûlant.
- Quelle mission ?
- Libérer les elfes. Les femmes. Elles sont prisonnières. Utilisées. Certaines depuis des siècles.
Les anciens blêmirent.
- Immortelles, précisa Narhem. Les mêmes. Toujours.
- Mais vous êtes roi…
- Justement. Je sais ce que valent mes hommes. Ils n’iraient pas. Ou feraient semblant. Il me faut quelqu’un d’autre. Je mettrai un terme à votre bannissement lorsque toutes les elfes prisonnières à Eoxit seront dans les montagnes à l’est du désert.
- Ces terres sont instables, dangereuses…
- Justement. Aucun humain n’y ira jamais. Ce sera leur sanctuaire. Pas de confort, non. Mais la liberté. Et vous, la rédemption.
Il les regarda dans les yeux, un à un. Allaient-ils mordre à l’hameçon ? Après tout, Narhem savait qu’ils n’atteindraient jamais l’objectif. Autant tenter de vider l’océan. Des elfes prisonnières, il y en aurait toujours. La taille d’Eoxit rendait la tâche impossible. Il sauverait les elfes sans avoir à gracier les traîtres. Parfait.
Les anciens se concertèrent un instant. Le premier prit la parole.
- Comment sommes-nous censés libérer ces prisonnières ?
- Je fournirai des laisser-passer. Pas plus de deux cents msumbis ne seront autorisés en Eoxit. Davantage ne passerait pas. J’armerai vos hommes : épées, dagues, vêtements si besoin.
Les anciens hochèrent la tête.
- Vous ne serez pas payés. En revanche, vos combattants ne pourront plus nourrir leurs familles. Ce sera une perte énorme. En contrepartie, vous recevrez de la nourriture d’Eoxit. J’y veillerai.
Un silence. Puis le second ancien demanda :
- Comment trouver ces elfes ?
- Je guiderai et formerai le premier groupe. Ensuite, il formera les suivants. Acceptez-vous la mission ?
- Les Eoxans s’opposeront… tenta le premier.
- J’ordonnerai aux miliciens de ne pas intervenir. Les propriétaires d’elfes sont hors-la-loi. S’ils ne s’opposent pas, ils seront graciés. Sinon… ils paieront. Les premiers à se rebeller serviront d’exemple. J’appliquerai moi-même la sentence. Ensuite, ce sera à vos hommes.
- Quelle sentence ?
- On coupe la bite des violeurs, annonça Narhem.
Les anciens se tortillèrent de malaise, mais acquiescèrent.
- Pour les premières missions, je veux deux groupes de cinq. Vos meilleurs. Combien de temps pour les réunir ?
- Une lune.
- Parfait. Je reviendrai d’ici là, avec dix épées, dix dagues et dix vêtements.
Narhem se leva et partit. Dans chaque ville traversée, il réquisitionna armes et tissus. Une épée et une dague à chaque fois. Il voulait brouiller les pistes. Que personne ne connaisse le nombre exact de Msumbis engagés.
Au cinquième ensemble, il s’embarrassa. Non par le poids, mais par l’encombrement. Il revint aux anciens, déposa les premiers dons, puis repartit chercher les suivants. Lorsqu’il revint pour le dernier dépôt, une femme lui barra la route. Elle s’inclina.
- Bonjour, dit-il en mbamzi.
- Bien le bonjour, répondit-elle en ruyem. Chez nous, le sexe n’a pas d’importance. La moitié de vos unités sera composée de femmes.
- Tant mieux, répondit-il.
- Les vêtements fournis ne conviennent pas.
- Eoxit ne produit rien pour les combattantes. Vous devrez les adapter.
- Alors nous ne pourrons pas tenir les délais.
- Faites au mieux.
- Merci, Monsieur.
Elle s’éloigna sans un mot de plus. Narhem tourna les talons.
Quelques jours de retard plus tard, l’unité était fin prête. Il n’avait eu le temps d’apporter que cinq ensembles d’armes supplémentaires. Le reste attendrait. Une chose à la fois.
- Où allons-nous, Monsieur ? demanda la femme qui semblait mener le groupe.
- À Milyeuh. Tout à l’ouest, au bord de l’océan.
- Pourquoi là-bas ?
- Parce que je sais qu’une elfe s’y trouve.
Un silence. Puis :
- Et en votre absence, comment saurons-nous les repérer ?
Narhem esquissa un sourire.
- Je vais vous apprendre. Ne vous inquiétez pas.
Ils partirent. Narhem n’avançait plus seul, et ça l’agaçait. Chaque pause – boire, manger, dormir – le tirait hors de ses pensées, de son rythme. Mais il ne disait rien. Le groupe se donnait à fond. Rien à redire. Ils respectaient son rasage matinal. Ils faisaient ce qu’ils pouvaient. Ils étaient simplement humains.