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Chapitre 7 : Elian - Adieux

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Par Nathalie

Une fois sur le toit de la demeure du capitaine, Elian observa la ville en ébullition. Du monde, partout. Une marée humaine agitée, bruyante, étrangère.

Elian se sentit à l’écart de ce vacarme. Elle n’appartenait plus à cet univers. Bientôt, elle s’envolerait ailleurs. Mais en attendant la délivrance, où aller ?

Les arbres l’appelèrent. Les feuilles lui murmurèrent de les rejoindre. Le ciel était clair, le soleil bienveillant. Dormir à la belle étoile, perchée sur une branche, comme avant… quand l’insouciance vivait encore en elle.

Sa décision fut prise. Avant de partir, elle fit un détour par une ruelle oubliée. Une pierre disjointe révéla sa cachette. Elle en sortit un petit pot d’argile contenant son trésor.

Les voleurs de la guilde claquaient leur or dans les tavernes et les bordels. Elle amassait son nécessaire de vie, un baume hors de prix dont elle ne pouvait pas se passer.

Son butin serré contre elle, Elian s’éloigna des bâtisses en pierre. Elle retourna à la source. Un retour en arrière doux-amer. Sous les arbres, elle flâna sans bruit, glissant entre les racines sans déranger une fourmi.

Une source claire l’accueillit. Convaincue d’être seule, elle défit son chignon. Sa chevelure s’écoula dans son dos, ruisselant jusqu’à ses fesses. Trempée dans l’eau, elle retrouva son éclat. Une lumière blanche, irréelle, que seules les grenouilles aperçurent sans s’en émouvoir.

Elian caressa ses cheveux. Ils étaient si beaux… et si dangereux. Les cacher lui coûtait. Elle aurait voulu pouvoir être elle-même. Laisser sa chevelure libre, assumer sa lumière. Mais la peur l’en empêchait. Si elle osait se montrer, ils lui feraient du mal. Eux. Les autres. Quelqu’un.

Un craquement lointain.

La panique.

Elian ouvrit précipitamment le pot d’argile et étala son contenu sur ses mèches, chaque filament brillant recouvert avec une précision forgée par l’habitude. Puis la capuche retomba sur la coiffure devenue stricte, banale.

Elle ravala ses larmes. Le sacrifice valait le résultat.

C’est nécessaire, se répéta-t-elle.

Un nouveau craquement. Plus proche.

Un bruit étouffé. Puis une chute.

Curieuse, Elian s’approcha à pas feutrés, choisissant avec soin son angle d’approche : toujours contre le vent.

Dans une clairière, des hommes étaient penchés sur une biche. L’un d’eux tirait sur la peau, les mains pleines de sang.

Un regard suffit à Elian pour comprendre. Elle était grosse. Jamais de véritables chasseurs ne s’en seraient pris à une femelle porteuse. Ces hommes-là… des braconniers.

Elle s’éloigna sans se faire voir. Facile. Aucun ne montait la garde. Ils n’avaient visiblement peur de rien, ni de personne.

Plus loin, un homme barbouillé de farine s’acharnait maladroitement sur un tronc. Sa hache déviait à chaque coup. À ce rythme, il y passerait la journée, s’il ne se blessait pas avant.

Il leva la tête, la salua distraitement, puis retourna à son œuvre comme si rien n’était anormal.

Les leçons de Laellia lui revinrent en mémoire : seuls les membres de la guilde des bûcherons ont le droit de couper les arbres. Les bûcherons respectaient la forêt. Ils savaient lesquels abattre, lesquels protéger. Ce meunier, avec sa farine plein les manches, n’aurait jamais dû être là. Il faisait n’importe quoi.

Elian poursuivit sa route. Liennes s’éloignait derrière elle. Les anomalies se multipliaient. L’équilibre se fissurait. Écologique, économique… tout était en péril.

Dégoûtée, intriguée, elle prit la direction d’Anargh, la ville voisine, où résidait le duc responsable des lois du royaume pour toute la région.

Elle exposa sa requête à un page.

Il ricana.

Sans un mot, il lui fit signe de déguerpir. Elian ne bougea pas. Il héla les gardes. Quand ils arrivèrent, elle n’était plus là.

À la tombée de la nuit, elle pénétra en silence dans le bureau du duc.

Les papiers s’accumulaient. Lettres de la guilde des chasseurs. Suppliques des bûcherons. Des dizaines de doléances, toutes restées sans réponse.

Le duc savait. Il laissait faire.

Elian secoua la tête. Elle vomissait les nobles qui détournaient les yeux.

À la sortie, la nuit était plus noire encore. Le monde des puissants était aussi pourri que celui des gueux.

Quelle route prendre ? Quel chemin suivre ? Où trouver sa voie, son équilibre, sa place ? Et auprès de qui ?

La lune s’élevait dans le ciel. Demain, Bran se marierait. Elian ne voulait pas manquer ça. À l’aube, elle se tenait sur un toit, une pomme à la main. De là, elle devinait une partie des jardins intérieurs du château de Liennes.

Pas grand-chose. Juste assez pour voir l’estrade où les époux échangeraient leurs vœux.

Il avait approché sans bruit. Pourtant, elle l’entendit. Elle ne bougea pas. Elle savait qui venait. Il était seul. Il s’installa à ses côtés, non sans peine. Sa main crispée au bord du toit trahissait son inconfort. Il se faisait vieux. Ces acrobaties-là, ce n’était plus de son âge.

- Tu me le fais payer. Je comprends, dit Narco.

Pas de reproche. Juste un froissement dans la voix. Du regret ?

- Ils n’auraient pas compris. Pas accepté.

En contrebas, la cour se remplissait de monde. Une débauche de tissus rares, de perruques gonflées, de pourpoints chatoyants. Chacun voulait briller plus fort que le voisin. La musique s’éleva.

- À ta place, j’aurais fait pareil, admit Elian.

Ça lui coûtait de l’admettre, mais Narco avait fait le bon choix. Pour la guilde. Elle lui pardonnait.

- Moi aussi, à ta place, j’aurais fait pareil, ricana Narco.

Un anneau contre la dette d’un prince. Elian esquissa un sourire. Inutile de nier.

- Mais il est où, bordel ? lâcha Narco, soudain agacé.

Il baissa la voix, malgré tout.

- On te surveille depuis ton retour. T’as pas approché les Eldwen. Tu les as même pas cherchés.

Il marqua une pause.

- La maison du capitaine a été retournée. Lui, son fils, sa fille… tous fouillés. En vain.

Un souffle.

- Même le château du duc y est passé. Plus un seul coffre qui nous soit inconnu.

Il se tourna vers elle, mi-fasciné, mi-exaspéré.

- Je te déteste, tu le sais ?

La prime devait être énorme. Pour justifier une telle traque.

- J’ai eu d’excellents professeurs, répondit Elian.

Narco éclata de rire avant de se rembrunir.

- Autant d’argent. Qu’il portait sur lui, en pierres précieuses, plus que je n’en avais jamais vu.

Elian ne fit aucune remarque. Elle ne désirait pas devenir riche. Elle désirait… quoi exactement ?

- Un mec… banal. Même pas un noble. Personne. Pourquoi il voulait ce truc ? Aucune idée. Je m’en fous. Ça m’intéresse pas.

Un bon maître de la guilde des voleurs savait se montrer discret. Narco connaissait son métier.

- Tu fais chier, conclut-il.

Elle lui accorda un regard furtif. Puis reposa les yeux sur l’estrade, là-bas. Le moment était venu. La mariée tendait la main, prête à recevoir l’anneau. Bran ne l’avait pas. Il ne savait pas où il était. Elian imagina le futur prince, en bas, la gorge nouée, les tempes battantes.

Laellia s’agita. Non loin de son frère, elle attrapa sa somptueuse robe, souleva les couches de soie, de brocard, de tulle, et s’y empêtra jusqu’à atteindre… un vêtement de nuit.

Autour d’elle, les nobles détournèrent les yeux. Quelques dames choquées plaquèrent une main sur leur bouche.

- Voilà qui est fort inconvenant, souffla Narco.

- Tu t’en fous de leurs regards. Tu t’en fous du malaise, murmura Elian, pour Laellia. Tu vas mettre ton frère sur le trône. Calme-toi. Tu peux le faire. Ignore-les.

- On l’a fouillée, gronda Narco.

- Mal, répliqua Elian.

Laellia se redressa, un grand sourire aux lèvres, et tendit un bijou d’argent à Bran, ébahi. Il cligna des yeux, plusieurs fois, se reprit, puis, rayonnant, passa l’anneau au doigt de sa bien-aimée. Le roi scella l’union. La musique éclata. La fête pouvait commencer.

- J’espère que tu obtiendras ce que tu souhaites, souffla Narco.

Bran tiendrait parole. Elle serait bientôt l’apprentie de maître Moheel. Où cela la mènerait-il ? Elle n’en savait rien.

- Merci, dit Narco.

Elle ne répondit pas. Pas besoin. Elle était la fille qu’il n’avait jamais eue. Il avait été pour elle un mentor, un rempart. Elle lui sourit. Un dernier sourire. Puis elle sauta vers le toit suivant, disparut dans la lumière pâle du matin.

Direction la forêt. Anargh. Le bureau du duc. Elle passa la nuit à éplucher les parchemins, le cœur serré. Ce n’étaient pas des braconniers. C’étaient des mercenaires. Payés par le duc. Payés pour quoi ? Détruire la forêt ? Elle ne comprenait pas. Pas encore. Mais elle comptait bien l’arrêter.

Toute la nuit, elle copia les documents, à la lueur hésitante d’une lune voilée.

Elle courut pour rejoindre Liennes, craignant d’arriver trop tard. Le convoi filait vers Tur-Anion. Elle accéléra, fonça à travers les sentiers, repéra la bonne voiture, guetta le bon moment. Depuis un bosquet, elle bondit. Les rideaux claquèrent, les chevaux hennirent, des cris jaillirent dans l’habitacle.

- Elian ! Tu nous as fait peur ! gronda Bran.

Le carrosse était plus que princier : capitonné de soie, odorant de lavande et rempli d’étonnement. Bran, Laellia, et Yillane s’y tenaient, visiblement choqués.

- Bran ? siffla Yillane en lançant un regard vers l’extérieur. Qui est cette jeune personne faisant irruption dans notre voiture d’une façon aussi... inconvenante ? Et pourquoi aucun garde ne réagit ?

- S’ils m’avaient vue, je me poserais de sérieuses questions, marmonna Elian.

- La meilleure amie de ma sœur, répondit Bran.

Yillane la dévisagea, des bottes poussiéreuses au chignon sévère. L’expression de son visage évoquait une citronnade trop acide.

- Tu viens me féliciter ? tenta Bran.

- Non. Je vais à Tur-Anion. Quelqu’un a une dette à honorer là-bas.

- Nous ne sommes pas une diligence ! s’écria Yillane. C’est un carrosse princier !

- Je voulais féliciter Laellia, répondit Elian, sans prêter la moindre attention à la princesse. Tu as été parfaite. D’un calme olympien. Madame la gardienne de l’anneau d’Elgarath.

Elle se tourna vers Yillane.

- D’ailleurs, vous ne le portez pas, princesse ?

- À mon doigt, tu veux dire ? s’étrangla Yillane, comme si on l’avait giflée.

Elian écarquilla les yeux. Bran fronça les sourcils.

- Que sais-tu de l’anneau d’Elgarath ?

- Qu’il a été forgé pour permettre à Elgarath Faïmyr de vaincre la malédiction que sa propre mère - une sorcière - avait jetée sur son père et elle, avant de mourir sur le bûcher.

- En quoi consistait la malédiction ?

- L’infertilité, répondit Elian. Si ni le roi ni sa fille n’avaient d’enfants, le royaume sombrerait dans les querelles de succession.

- Et alors ?

- Elgarath a porté l’anneau de la conception à la naissance de son premier enfant. Elle a prouvé qu’il contournait la malédiction. Le roi essayait d’engendrer un héritier avec toutes les femmes de la cour. Sans succès.

- Tu connais la suite de l’histoire ? demanda Bran.

- Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ? proposa Elian, haussant un sourcil.

- Le reste n’est connu que de la famille royale, indiqua Bran d’une voix plus basse. Elgarath, convaincue des bienfaits de l’anneau, refusa de s’en séparer. Elle mit au monde un deuxième enfant, mais la grossesse fut pénible. L’accouchement, un supplice. Elle faillit y rester. Et après ? Rien ne s’arrangea. Elle tenait le lit. Le moindre courant d’air déclenchait une toux qui durait des semaines. Elle, l’exploratrice intrépide, ne pouvait plus faire un pas sans chanceler. Elle mourut enceinte, au terme d’une troisième grossesse. L’enfant survécut. Par miracle. L’anneau fut confié à sa fille aînée, Giulia. Une gamine vive, rieuse, lumineuse. Le jour de ses huit ans, elle glissa l’anneau à son doigt. Un an plus tard, ses poumons recrachaient du sang.

Elian frissonna.

- Lorsqu’on le passe, on ressent quelque chose, ajouta Yillane. L’air devient lourd. On suffoque. Chaque geste demande plus d’effort. Comme si un orage approchait.

- Je peux essayer ? proposa Laellia.

Elian grimaça. Pour rien au monde elle n’aurait voulu tester ça. Bran sortit l’anneau de son aumônière.

- Votre aumônière ? Vraiment ? murmura Elian, mi-consternée, mi-dégoûtée.

Tandis que Laellia glissait l’anneau à son doigt - et confirmait d’un froncement de sourcils ce que Yillane avait décrit - Bran se pencha vers Elian.

- On s’en fiche qu’il soit mal caché. Je suis devenu roi, non ? Les nobles de l’Ouest ne peuvent plus rien contre moi. L’anneau n’a plus d’intérêt pour eux.

- Sauf que l’acheteur n’était pas un noble occidental, répliqua Elian.

- Quoi ?

- Le maître de la guilde m’a dit qu’il ne le connaissait pas. Un inconnu. Ni titre, ni emblème. Juste un homme banal, mais plus riche que n’importe quel duc.

Bran se rassit, l’air grave.

- Un problème, mon amour ? demanda Yillane en lui tendant l’anneau.

Bran, peu désireux de la mêler à tout cela, secoua la tête, fourra l’anneau dans son aumônière, l’air contrarié.

- Où étais-tu pendant la fête ? lança Laellia. Personne ne t’a vue en ville.

- À Anargh. Le duc de Phalté est un vrai connard.

- Oh ! s’indigna Yillane. C’est un ami proche de la famille. Comment ose-t-elle… cette gourgandine !

- Explique-toi, ordonna Bran, un sourcil arqué.

- Il a embauché des mercenaires pour saccager la forêt du Sud. Les chasseurs n’osent plus y mettre les pieds. Trop dangereux. Les forestiers ont déserté. Les bûcherons râlent, mais le duc les ignore. Là-bas, tout le monde coupe, sans règle. C’est le chaos.

- C’est ridicule ! s’écria Yillane, outrée.

- Le duc de Phalté a toujours été rigoureux, dit Bran. Il respecte les lois, administre bien les finances, la justice… On n’a jamais eu à s’en plaindre. Les ducs de l’Ouest, oui. Mais ceux du Sud ? Jamais.

Elian sortit une liasse de parchemins de son aumônière et la tendit à Bran.

- Des copies, précisa-t-elle. Les originaux sont encore dans son bureau. Pas besoin de l’alerter.

Bran parcourut les feuilles. Yillane se pencha au-dessus de son épaule.

- Tu écris très bien, nota Bran, concentré.

- Elle aurait pu les inventer, fit remarquer Yillane, sceptique.

Bran ne répondit pas, continua sa lecture.

- Tu ne vas pas prendre ça au sérieux ? s’indigna Yillane. C’est une gamine ! Tu la crois, elle ?

- Je n’ai jamais dit que je la croyais, répondit Bran. Et même si je le faisais, ces documents ne prouvent rien, ce ne sont que des copies. Elle peut se tromper. Mentir. Être sincère et avoir tort. Peu importe. J’ouvrirai une enquête. Discrète, mais officielle. On verra.

- Notre énergie serait mieux utilisée vers l’Ouest, insista Yillane.

- Si Elian a raison, ce serait une catastrophe. Même nos piliers ne seraient plus fiables. Ça vaut la peine de vérifier. Je préférerais qu’elle se trompe. Ce serait bien plus simple.

Elian ne dit rien. Elle n’avait pas prévu que son accusation déclencherait pareil remous. Bran et Yillane échangèrent encore, longuement. La tension flottait dans l’air comme une vapeur âcre.

Elian se pencha vers Laellia.

- Demande qu’on s’arrête. Fais genre… t’as besoin d’aller pisser.

Laellia la fixa, perplexe.

- Fais-le, insista Elian du regard.

Laellia soupira, leva la main, et le convoi s’arrêta.

- Sors, va pisser, et compte lentement jusqu’à… cent ? proposa Elian, jetant un regard en coin aux jeunes mariés.

Yillane haussa un sourcil. Bran cligna des yeux.

- Mille ? tenta Elian avec un sourire innocent.

Silence.

- Laellia ne pourra pas faire croire qu’elle a besoin de plus de temps que ça. Faut que ça reste crédible. Allez, hop ! ordonna-t-elle à son amie. Et fais semblant d’être absorbée. Très absorbée.

Laellia sortit. Elian se glissa discrètement hors de l’autre côté du chariot et la rejoignit dans les taillis.

- Pourquoi tu m’as demandé ça ? J’avais pas envie de…

- Ben justement. Profites-en maintenant. Sinon faudra redemander, et ça paraîtra louche.

- T’es sérieuse ? Tourne-toi !

Elian s’exécuta, les bras croisés derrière le dos.

- Mais pourquoi ?! reprit Laellia en se soulageant.

- Ils sont amoureux. Et en désaccord. Tu sais comment ça se passe, non ?

- Non… ! s’exclama Laellia, horrifiée. Ne me dis pas qu’ils sont en train de…

- J’espère bien. L’ambiance était irrespirable. Il fallait bien détendre tout ça. Et un peu de détente, c’est pas toujours avec des mots.

Laellia poussa un petit cri outré, et un bruit de bouche écœuré. Elles remontèrent dans la voiture une fois le décompte terminé. Yillane fixait obstinément le paysage, soudain passionnée par les collines. Bran lança un « merci » muet à Elian. Malicieuse, elle répondit par un clin d’œil.

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