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Chapitre 6 : Elian - Alliance

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Par Nathalie

Elian traversa le couloir, descendit l’escalier et atteignit la porte ouverte du bureau avant que Laellia n’ait pu la rattraper.

- Il n’y a peut-être pas de commanditaire, lança-t-elle en s’adossant au chambranle.

- Elian ! Non ! Et merde…, souffla Laellia, à bout de souffle.

Les deux hommes se figèrent, l’un la main sur la garde de son épée, l’autre les sourcils froncés. Une gamine venait de s’inviter dans leur conversation comme si de rien n’était. Adolescente à peine formée, mais le port sûr, l’attitude tranchante.

Elle avait l’assurance de ceux qui n’ont pas encore appris à douter.

Son épaule reposait contre le bois, ses bras croisés sous sa poitrine. Ses yeux d’un bleu glacé fixaient tour à tour les deux hommes avec une intensité dérangeante. Son chignon haut tirait ses traits vers l’austérité, la vieillissant un peu - plus en tout cas que la noble qui se tenait derrière elle, bien que leurs âges soient proches.

Sa tenue, soignée sans excès, trahissait un statut flou. Riche mais discrète. Une dague pendait à sa ceinture, bien visible, mais son corps restait en retrait, verrouillant tout mouvement brusque.

Le capitaine Eldwen, en armure de mailles à peine teintée de sueur, la foudroyait du regard. Bran l’observait. Silencieux. Curieux. L’attention tendue comme un fil de lame.

Ses vêtements, d’une sobriété étudiée, faisaient tache dans la pièce. Pourpoint bordeaux, sans broderie. Lin apparent à la chemise, chausses et bottes dénuées d’ornements. Elian en sourit. Un homme qui voulait se fondre dans la masse… mais qui le faisait si ostensiblement que l’effet s’inversait.

- Laellia ? demanda-t-il sans quitter Elian des yeux. Qui est cette jeune personne que tu sembles bien connaître ?

- Je m’appelle Elian, répondit-elle d’un ton égal. Je suis la meilleure voleuse de la guilde.

J’étais, corrigea-t-elle intérieurement.

Un silence épais s’abattit. Le capitaine ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit encore.

- Et tu me le dis comme ça… sans crainte ?

- Je devrais avoir peur de quoi ? rétorqua-t-elle en haussant les épaules.

- Pas de commanditaire ? répéta Bran. Ce n’est pas possible.

- Pourquoi ? L’anneau d’Elgarath a été le premier objet que j’ai trouvé ici, quand je suis venue pour la première fois. Et ce n’était même pas ce que je cherchais.

Les mâchoires des deux hommes se crispèrent à l’unisson.

- Elian, je t’en supplie… murmura Laellia, blême, derrière elle.

- Tu es… venue dans mon bureau… pour…

Le capitaine peinait à formuler une phrase entière.

- Père, on a plus urgent, intervint Bran, la voix tendue.

- Si tu l’as vu, pourquoi ne l’as-tu pas pris ? demanda le capitaine.

- Parce que ma mission consistait à ne rien prendre.

- Tu es une voleuse. Si tu n’étais pas là pour voler…

- Ce n’est pas la question, trancha Bran.

- Ce bureau, expliqua Elian, c’est un rite de passage. Celui qui entre, prend, et repart sans se faire voir gagne son titre. Monte-en-l’air. Lucas est venu pour ça. Il est tombé sur l’anneau, planqué derrière des livres, dans un coffret fermé. Il s’est dit qu’il tenait quelque chose de précieux. Et il l’a pris.

- Tu sais que c’était l’anneau d’Elgarath ? s’étrangla le capitaine.

- C’est gravé à l’intérieur, répondit-elle, un peu agacée.

- Tu sais lire ?

- Moi oui. Le cambrioleur, non. Il ne sait même pas ce qu’il a volé. Ce qu’il voulait, c’était le titre.

- Tu sais qui c’est, alors ? tonna le capitaine.

Elle ne répondit pas. Lucas voulait impressionner Narco. Il avait réussi. Cet anneau, même volé par hasard, venait de lui ouvrir la voie vers le titre de maître de guilde, rien que ça.

- La guilde n’a pas encore d’acheteur, intervint Bran. On a peut-être encore du temps.

- Faux, le contra le capitaine. Dès demain, ils vont claironner leur exploit et tout le monde voudra cet anneau. Avant midi, la guilde sera riche et l’anneau aura changé dix fois de main.

Elian plissa les yeux. Une question lui traversa l’esprit mais au lieu de la poser à voix haute, elle activa ses neurones. Après tout, pourquoi un anneau royal se trouvait ici, dans un bureau de garde provinciale ?

Elian, comme tout le monde, connaissait la légende d’Elgarath Faïmyr. La princesse maudite, la quête, l’anneau magique revenu des confins du monde… L’objet était devenu un symbole. Depuis, chaque épouse royale devait le porter lors de son mariage.

Que faisait-il depuis quelques années dans le bureau du capitaine de la garde d’une ville sudiste sans importance, loin de Tur-Anion ?

Elian assembla les morceaux. Depuis des semaines, les hérauts répétaient les annonces, reprises par les troubadours : le mariage imminent de la princesse Yillane de Baladon, fille de Sa Majesté Arthur de Baladon, ici, à Liennes. La délégation royale ne tarderait plus. La ville était en ébullition. Les marchands, artisans, jongleurs, voleurs… tous voyaient en la venue du roi une excellente occasion de s’enrichir.

Une seule information manquait : l’identité du futur prince, gardée secrète, avant tout pour sa sécurité à lui.

- C’est vous, le grand secret. Le futur prince de Falathon…, comprit Elian.

Voilà pourquoi il s’échinait à jouer les garçons ordinaires, sans grande conviction. Elian se tourna vers Laellia.

- Tu vas devenir princesse ?

- Je n’avais pas le droit de te le dire. Ne m’en veux pas, je t’en prie…

Elian ne répondit pas. Elle s’était déjà retournée vers les deux hommes. Laellia gémit derrière elle.

- Les nobles de l’Ouest voient ce mariage d’un très mauvais œil, indiqua Bran.

- C’est un mariage d’amour, comprit Elian à voix haute. Vous ne faites pas partie de leur cercle d’influence. Ils n’ont aucun pouvoir sur vous. Aucun moyen de pression. Ils risquent de perdre leur emprise.

Un bref silence suivit. Le capitaine leva les sourcils, bouche entrouverte, avant de lâcher, admiratif :

- Ils sont drôlement intelligents, les voleurs, de nos jours.

Laellia laissa échapper un nouveau gémissement. Si Elian s’exprimait ainsi, c’était parce qu’elle avait passé des heures à écouter ses cours de stratégie, assise sur le rebord d’une fenêtre ou vautrée sur un tapis, feignant l’indifférence.

- Le roi m’a confié cet anneau, il y a des années, poursuivit Bran d’une voix plus basse. Lorsque notre union avec Yillane est devenue certaine. Sa disparition me prive de tout. Du titre, du mariage, de ma légitimité.

- Un objet aussi important… laissé sur une étagère poussiéreuse, souffla Elian, suffisamment fort pour que tous l’entendent.

Les mâchoires se crispèrent. Personne ne releva.

- Combien ? demanda Bran en se tournant vers elle.

- Combien… quoi ? fit Elian, sur ses gardes.

- Combien veux-tu pour aller le chercher à la guilde et nous le rapporter ?

Elle leva les yeux. Son regard accrocha celui du futur prince. Un face-à-face muet, aussi franc qu’un duel. Voler l’anneau à Narco ? Il l’avait trahie, certes. Mais était-ce une raison pour lui planter un couteau dans le dos ? Pas sûr. Offrir l’anneau à Bran, en revanche… ce n’était pas rien. Ça, c’était un coup qui changeait une vie.

- Je ne veux pas d’argent, déclara-t-elle.

- Évidemment qu’elle refuse ! gronda le capitaine. Depuis quand un voleur trahit-il sa famille ?

- Elle n’a pas refusé, fit remarquer Bran. Elle a seulement dit que l’argent ne l’intéressait pas. Alors ? Que veux-tu ?

Il était vif, ce prince. Elian apprécia. Elle sentit Laellia se figer derrière elle. Un souffle haché. Des larmes qu’on ravale.

Elian sourit à peine.

- Une place auprès de Maître Moheel, annonça-t-elle.

- Maître… qui ? demanda Bran, lançant un regard circulaire.

Son père, sa sœur, même réaction : haussement d’épaules.

- Le meilleur archer de Falathon, précisa Elian. Il enseigne à Tur-Anion.

- C’est difficile de devenir son apprenti ? demanda Laellia, avec cette innocence désarmante qui faisait parfois mal.

- Sans titre de noblesse ? Inenvisageable. Sans… particularités anatomiques masculines ? Tout aussi impossible, énuméra Elian, le regard rivé sur Bran.

Un silence lourd. Il ne s’éternisa pas.

- Et si on trahit les siens pour offrir un titre de prince à un autre… là, c’est possible ? souffla-t-elle.

Bran baissa les yeux, mâchoire serrée. Il se tourna vers son père.

- Tu seras prince, rappela Valentin Eldwen. Tu auras assez de poids pour forcer la main d’un maître. Mais il ne sera pas coopératif.

- Il n’a pas besoin d’être enthousiaste, coupa Elian. Il verra ce que je vaux.

Bran hocha la tête.

- Marché conclu.

Elle redressa le menton, un sourire mince sur les lèvres.

- À tout à l’heure, dit-elle avant de tourner les talons.

Elle gravit les escaliers à toute allure, sans un regard pour la scène qui se dessinait derrière elle : le capitaine déjà lancé dans une tirade contre sa fille, la voix grondante, les reproches qui pleuvaient.

Elle accéléra. Le vacarme de la fête couvrait tout. Des rires ivres, des chants dissonants, des corps enchevêtrés dans des recoins ombragés. Parfait.

Elle longea le couloir, évita un couple enlacé, glissa une main dans sa poche pour en sortir un petit crochet. Le bureau de Narco était fermé, mais la serrure céda en deux battements de cils. Elle entra, referma la porte derrière elle sans bruit.

Le tiroir secret, elle le connaissait. Elle savait comment le faire céder, comment le dégager sans tout déranger. L’anneau était là. Posé sur un petit coussin de velours, comme une promesse. Elle le prit. Le poids dans sa paume était dérisoire.

Elle referma. Repositionna le mécanisme. Sortit.

Pas un bruit.

Personne ne la vit.

De retour chez les Eldwen, Elian trouva Laellia recroquevillée sur son lit, le regard perdu, la bouche boudeuse. Seule. Punie, sans doute. Jusqu’à la fin des temps, si l’on écoutait son père.

- Mission accomplie, dit Elian en refermant la porte derrière elle.

Laellia sursauta, les yeux soudain grands ouverts.

- Mais tu es partie il y a… à peine…

L’anneau roulait déjà entre les doigts d’Elian, brillant faiblement sous la lumière pâle des lanternes. Laellia se jeta dessus, le saisit avec précaution, tourna le cercle d’or pour lire l’inscription gravée à l’intérieur. Puis leva vers son amie un regard incrédule, à la fois fasciné et vexé.

- Mais comment tu fais ça ? piailla-t-elle, sa voix vrillant dans l’air comme un fil tendu de jalousie.

- Peu importe. Ce qui compte, c’est que l’anneau est de retour, et qu’il faut maintenant le cacher. Narco n’est pas idiot. Il comprendra que Bran a retrouvé l’objet. Il saura où chercher. Ce soir, peut-être même avant l’aube, toute la guilde fouillera cette maison de fond en comble.

Un frisson secoua Laellia. Elle blêmit.

- Ton père et ton frère ont prouvé qu’ils étaient incapables de protéger ce qui leur tenait le plus à cœur. C’est à toi qu’il revient de le garder maintenant.

- Moi ? couina Laellia, déglutissant difficilement.

- Tu vas y arriver, affirma Elian. Tu ne t’en rends pas encore compte, mais tu es bien plus forte que tu ne crois.

- Je n’ai pas ton courage, Elian… je… je ne saurais même pas comment le cacher…

Elian lui adressa un sourire tranquille, tendre, et posa une main sur son épaule.

- Bien sûr que si, murmura-t-elle. Et puis, ta mission ne demande pas de courir ou de mentir. Juste de tenir bon.

Elle attrapa le nécessaire de couture posé sur le guéridon, souleva la robe de Laellia avec assurance, dévoilant le jupon blanc.

- Qu’est-ce que tu fais ? demanda la noble, confuse, sans vraiment protester.

Sans répondre, Elian se mit à coudre, rapide et précise. L’anneau disparut dans l’épaisseur du tissu, entre deux couches, bien calé, bien fixé. Elle tira le fil d’un coup sec pour nouer un dernier point, puis tapota le tissu.

- Debout.

Laellia obéit. La robe retomba lourdement, masquant tout.

- Quand on fouille, on cherche ici, expliqua Elian en promenant ses mains sur les jambes, les bras, le dos, le cou. Mais jamais là, au centre du jupon. C’est une zone taboue. Intouchable. Jusqu’au mariage, tu gardes ce vêtement de dessous. Tu dors avec, tu te laves avec. Ne le quitte pas, quoi qu’il arrive.

Laellia acquiesça, muette.

- Le jour venu, tu restes proche de Bran et Yillane. Facile. Tu fais en sorte d’être là quand on demandera l’anneau. Pas avant. Pas après. Là, seulement, tu coupes.

Elle tendit à son amie un petit outil d’acier, fin et tranchant.

- Tu t’en fiche que ça fasse un blanc. Tu t’en fous du malaise. Ce qui compte, c’est que l’anneau soit là quand ton frère en aura besoin. C’est ça, ton rôle.

Un silence. Puis Laellia hocha la tête, les traits graves, transfigurée.

Elian se leva, s’ébroua comme après un combat gagné.

- Parfait.

Elle ouvrit la porte. Un souffle d’air froid s’engouffra dans la pièce. Elle disparut, sans se retourner, en direction du bureau du capitaine.

- Mission accomplie, déclara Elian en entrant.

Bran tendit la main. Elle le fixa, interloquée.

- L’anneau, précisa-t-il d’un ton agacé.

Elian éclata d’un rire sec, sans joie.

- Vous croyez vraiment que je vais vous le confier, à vous ? Après ce magnifique échec collectif pour le garder en sécurité ?

Le visage de Bran se ferma. À côté, le capitaine Eldwen se racla la gorge, mal à l’aise.

- Où est-il ? demanda Bran.

- Il sera là quand il le faudra. Pas avant.

Elle tourna les talons et franchit le seuil. Une main sur la poignée, prête à disparaître dans le couloir, quand la voix du futur prince s’éleva dans son dos :

- J’imagine que tu n’as plus d’endroit où dormir. Tu peux rester ici, si tu veux.

Elle s’immobilisa, le dos raide. Puis pivota lentement, à moitié, juste assez pour qu’il voie son sourire.

Dormir ici ? Dans la maison que les voleurs viendraient ratisser avant l’aube ? Où chaque recoin respirait la trahison et le danger ? Autant laisser la porte grande ouverte et une pancarte "égorgez-moi" accrochée au cou.

- Le futur prince a de l’humour, on dirait, glissa-t-elle.

Elle repartit en riant, le son clair et moqueur se répercutant dans le silence derrière elle.

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