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Chapitre 41 : Narhem - Malédiction

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Par Nathalie

Narhem rengaina ses armes et suivit le mouvement, l’esprit brumeux, comme s’il marchait à côté de lui-même. Il avançait encore dans le souffle glacé des terres sombres, le vent sec fouettant son visage, le sol dur et poudreux crissant sous ses bottes. Mais bientôt, quelque chose changea.

L’air devint moins coupant. Plus dense. Plus humide. À chaque pas, la morsure du froid semblait perdre un peu de son emprise. Une brise plus douce, tiède, glissa sur sa nuque, transportant avec elle des odeurs joyeuses – de l’eau claire, de la terre grasse, de la sève.

L’impensable surgit à l’horizon : au-delà d’un lac limpide, aux reflets d’argent, s’élevait une jungle d’un vert exubérant, vibrante de vie. Les cris d’oiseaux inconnus résonnaient, couvrant presque le râle rugueux des vents maudits qu’ils laissaient derrière eux. Des nuées s’élevaient au-dessus de la canopée, dans un ciel plus bleu, comme si le ciel lui-même changeait de peau.

Le contraste était net, violent. Les terres mortes s’interrompaient d’un coup à un lac, comme tranchées au couteau, cédant la place à un monde neuf. Un monde de promesses.

Le silence de l’armée fut rompu par la voix grave et posée de Khala :

- Tu es notre sauveur. Celui qui voit, qui guide, qui porte. Les femmes sont ici, j’en suis sûr. Nous les retrouverons, nous les convaincrons de revenir. Elles seront en sécurité. Tout pourra recommencer.

Il posa la main sur l’épaule de Narhem.

- Tu as porté ce peuple. Tu as masqué ta souffrance pour nous. Tu nous as menés jusqu’à l’espoir.

Il ajouta :

- Narhem, tu es notre roi.

Un bruit sourd résonna dans la poitrine de Narhem. Comme si le monde s’était désaxé. Ils n’avaient jamais prononcé son nom. Pas une fois. Toujours ce surnom : « cul à orc », lancé comme une insulte rieuse, un crachat habillé d’ironie. Même leurs « Majesté » avaient le goût de la moquerie. Voilà qu’ils se souvenaient qu’il avait un nom.

Son nom.

Il aurait dû s’en réjouir. Il aurait dû en être ému. Mais quelque chose s’était brisé, trop tôt, trop fort. Le goût du mot dans la bouche de Khala lui donna envie de vomir. Derrière lui, les cris montèrent. Des ovations. Une clameur.

Narhem ! Narhem !

Ses poings se crispèrent. Il sentit la tentation, la chaleur de l’adulation. Elle avait le goût du fiel. Trop tard. Il voulait les voir s’écrouler. Il voulait qu’ils crèvent tous. Ce nom qu’ils acclamaient, c’était celui qu’ils avaient piétiné. Le leur donner, maintenant, relevait du vol.

Quelques Tewagi s’approchèrent de l’eau, les mains tendues, prêtes à cueillir la promesse liquide.

Elle apparut, à quelques pas de Narhem et de Khala : une femme, seule. Peau d’ébène. Tunique blanche. Pieds nus.

Sa présence coupa net tous les élans. L’armée entière se figea, comme prise d’un vertige collectif. Les acclamations moururent dans les gorges. Même les oiseaux s’étaient tus.

La femme balaya l’armée du regard, plissa les yeux, fronça les sourcils. Sa voix, quand elle surgit, claqua comme un fouet dans le silence :

- C’est tout ce qu’ils ont trouvé ? Quelques combattants classiques et un humain ? C’est insultant et déshonorant pour eux. Ils croient quoi ? Que je vais me laisser attendrir parce qu’un humain est présent ? Allez vous faire foutre. Barrez-vous !

Khala tressaillit. Narhem resta figé, frappé comme par une bourrasque. Elle parlait amhric à la perfection.

- J’ai commis une erreur, d’accord, hurla-t-elle. Je le regrette. Je suis rongée de remords et oui, j’aurais dû les écouter. J’ai essayé de réparer mon erreur. J’ai dévoué ma vie à protéger ce monde et ils me méprisent de cette façon ?

Elle avançait, droite, tendue comme un arc. Sa colère semblait nourrir le vent lui-même.

- Retournez d’où vous venez et transmettez leur mon message : j’ai compris. Je reconnais mes erreurs. Protéger cette jungle est tout ce que je peux faire pour essayer de réparer le mal que j’ai fait. Puisque vous êtes là, c’est qu’ils possèdent la solution, alors qu’ils viennent me l’enseigner au lieu de tenter de me détruire d’une manière aussi pitoyable ! Ils valent mieux que ça et moi aussi !

Sans prévenir, elle se retourna, marcha jusqu’au bord du lac, posa un pied sur l’eau, puis un second. Et disparut. Avalée par la surface comme par un rêve.

Personne ne parla. Pas même Khala. Le silence avait pris le pouvoir.

Puis un cri. Un râle. L’éclaireur s’effondra à genoux, suffoqua, cracha du sang. Deux autres soldats se penchèrent vers lui - trop tard. Il convulsait déjà. Mort.

- L’eau est empoisonnée ! cria une voix.

- Cette jungle est maudite ! lança un Tewagi.

La panique explosa. Les rangs se disloquèrent. Les corps s’éparpillèrent. On courait dans tous les sens, on fuyait, on hurlait. Les armes tombèrent. Les cris se mêlèrent au vent.

Narhem resta planté là, médusé, jusqu’à ce qu’il réalise que Khala aussi avait disparu. Il le chercha du regard, l’aperçut loin déjà, fuyant sans se retourner, avalé par la pénombre des terres mortes.

Plus un elfe noir.

Il était seul.

Il laissa échapper un rire sans joie, sec et amer. Il avait gagné. Pas par la force. Par la peur.

Il leva les yeux vers la jungle. Le calme était revenu. Une sensation étrange l’envahit, un mélange de triomphe et de vide.

- Merci, murmura-t-il, sans trop savoir à qui.

Son corps ne jubilait pas. La fatigue l’écrasait. Son outre de Fenshy était vide. Il se sentait brûlé de l’intérieur. Ses jambes fléchissaient déjà. Il ferma les yeux un instant, puis se redressa avec effort.

L’est. Le fleuve Ruvuma. Les marécages. Seule direction pour survivre. Longer la frontière avec la jungle ensorcelée pour moins subir la météo ignoble sur les terres sombres.

- De quoi ? gronda une voix féminine près de lui.

Il se tourna pour constater la présence de la femme en blanc. Seul, Narhem ressentit le besoin de parler. Il venait de remporter une victoire. Il voulait le dire, le hurler. Garder cela pour lui seul le rongeait. Cette sorcière inconnue ferait l’affaire.

- D’avoir terminé d’exterminer les elfes noirs pour moi. Je ne savais pas comment me débarrasser de ces créatures maléfiques. Aujourd’hui, j’ai enfin davantage de vies d’elfes noirs sur les mains que d’êtres humains. La balance penche dans le bon sens et tu y as un peu contribué alors merci.

La femme resta muette de stupéfaction puis se reprit.

- Tu as… exterminé les elfes noirs ?

- C’était les derniers, indiqua Narhem en désignant les terres sombres dans son dos.

Il espérait bien que c’était le cas. Si les esclaves avaient agi comme il le leur avait demandé, L’Jor était désormais habité par des humains.

- Comment as-tu pu vaincre les eoshen ?

- Je les ai réduits au silence, précisa Narhem en souriant. La magie est contre nature. Elle ne sait que détruire, tuer, faire souffrir. Elle doit être contrainte à l’inexistence.

La femme ferma les yeux un instant. Lorsqu’elle les rouvrit, son visage était grave et sévère.

- Tu accuses la magie de tuer ? Les eoshen étaient dévoués à leur peuple. Ils les soignaient, les aidaient, résolvaient leurs disputes, guérissaient les malades et les blessés. Jamais je n’ai croisé d’être plus altruiste qu’eux.

- La magie engendre le mal, accusa Narhem. Vois ce qu’elle a fait à ces terres !

- Les eoshen connaissaient les limites et la manipulaient avec toutes les précautions néc…

- La magie engendre le mal, répéta Narhem en lui coupant la parole. Toute magie se doit d’être détruite, tout utilisateur tué, brûlé vif de préférence.

- Les elfes noirs sont morts parce qu’ils acceptaient l’usage de la magie ?

- Non, précisa Narhem. Ils sont morts parce que ce sont des démons maléfiques, des marchands d’esclaves aimant le sang et la mort.

- D’une minorité tu as…

- J’ai également permis que les orcs disparaissent.

- Les orcs ? répéta le femme abasourdie. Ces bêtes loyales, fidèles, fortes et puissantes ? Ce sont des animaux. Pourquoi as-tu…

- Elles sont sales, puantes, répugnantes, malsaines et perverses. Elles méritaient leur sort. Ce monde est enfin pur, débarrassé du mal qui l’habitait.

- Tu accuses la magie de tuer mais combien de morts as-tu sur tes mains ?

- Deux peuples entiers, se réjouit Narhem.

La femme blêmit puis son regard se fit noir et transperçant.

- La balance penche du bon côté, c’est ça ? Je vais te montrer que la magie ne tue pas.

Elle plissa des yeux, pencha un peu la tête de côté puis annonça :

- Je t’offre la vie éternelle. Ainsi, tu verras les humains mourir, les uns après les autres, impuissant devant le plus grand meurtrier au monde : le temps. Et pour être certaine que tu n’utiliseras pas ce cadeau à mauvais escient, tu porteras également la fidélité à la terre. Ainsi, toute personne qui te sera fidèle devra rester sur tes terres ou mourir. Va-t-en et vois les tiens périr, les uns après les autres. Reviens quand la balance penchera enfin dans l’autre sens. Peut-être alors accepterai-je de te libérer de ce fardeau…

Narhem regarda la femme qui se retourna et disparut sur le lac. Il cligna plusieurs fois des yeux puis décida de partir. Il n’avait plus rien à faire ici.

Narhem longea le lac vers l’est et se trouva nez à nez avec un fleuve large et paresseux. De l’autre côté s’étendaient les marécages, noyés dans une brume laiteuse. Étrangement, il se sentait en pleine forme. Les terres sombres semblaient glisser sur lui sans mordre. Il remonta le fleuve, le cœur léger, chaque pas plus vif que le précédent.

Il atteignit le lac Lynia en un temps record. À l’ouest vivaient les elfes des bois. Il préféra l’est, décidé à rejoindre les elfes noirs qui pêchaient autrefois sur les rives du lac. Pour cela, il devait traverser le fleuve.

Sans hésiter, il se dévêtit, roula ses vêtements et ses armes dans un baluchon qu’il cala sur sa tête, et se jeta à l’eau. Le courant l’accueillit sans lutte. L’eau, froide en apparence, ne mordait ni ses muscles ni ses os. Il nagea sans fatigue, les gestes fluides, précis. Quand il regagna la berge, il n’était ni transi, ni exténué, et ses affaires étaient sèches.

Il se rhabilla avec un sourire en coin. Chaque foulée semblait lui rendre un peu plus de sa vigueur ancienne. Son pas s’allongeait, ses épaules se redressaient. À la tombée du jour, il atteignit le village de pêcheurs.

Ou plutôt, ce qu’il en restait.

Tout avait brûlé. Les cendres formaient une pellicule noire sur le sol. Des poutres calcinées gisaient en travers de ce qui avait été des habitations. Quelques cadavres flottaient au bord du lac, lents et gonflés. Narhem sourit. Les rebelles avaient mené la tâche à bien.

Il poursuivit sa route vers Abeba, le cœur impatient d’entendre Dolove raconter la victoire. Il traversa des villages déserts, puis d’autres peuplés d’hommes, de femmes, d’enfants. D’où venaient-ils ? À sa connaissance, L’Jor ne comptait que des esclaves mâles.

Ce ne fut pas la population qui le frappa. Ce fut la ville elle-même.

Abeba avait changé de visage. L’amas de huttes en terre séchée, en argile craquelée, en bois rudimentaire ou en pierres grossières, coiffées de chaume ou de feuilles tressées, avait disparu. À sa place s’élevaient des bâtiments de pierre claire, d’un blanc irréel, taillés avec une précision inimaginable. Les murs lisses semblaient poli à la main, dénués d’aspérités. Certaines façades luisaient, captant la lumière mourante du jour pour la restituer avec éclat. Les maisons s’élevaient sur plusieurs étages, reliées par des escaliers larges, des balcons ajourés, des arches décorées de symboles qu’il ne connaissait pas.

Là où se trouvait jadis la modeste hutte du roi - une cabane de plain-pied adossée aux cuisines - se dressait désormais un palais colossal.

Il englobait l’ancien camp des esclaves et s’étendait bien au-delà. D’immenses colonnes soutenaient une toiture sculptée de formes animales et végétales. Des dômes d’onyx et d’obsidienne reluisaient au sommet de tours étincelantes. Une avenue pavée menait à une porte monumentale, si grande qu’un géant aurait pu la franchir sans courber l’échine. Des bannières rouges et or flottaient dans la brise.

Narhem s’arrêta, stupéfait.

Comment… ? Comment avaient-ils bâti tout cela ? En si peu de temps ? En plein désert ? Il avança, lentement, comme dans un rêve, les yeux grands ouverts, le souffle suspendu.

Narhem entra dans le palais, mais deux gardes lui barrèrent la route dès qu’il tenta d’approcher les couloirs.

- Bien le bonjour, dit-il en ruyem. Je souhaite parler à Dolove.

- Dolove ? répondit l’un, interloqué. Connais pas.

- De Mercath ? précisa Narhem, pensant que le nom complet raviverait la mémoire.

Le garde secoua la tête, sourcils froncés.

- Qui commande ici, alors ?

- L’empereur Arnouf Bellam, annonça l’autre, droit comme une pique.

Narhem n’avait jamais entendu ce nom. Il fronça les sourcils.

- Je souhaite m’entretenir avec lui.

- Qui dois-je annoncer ?

- Narhem Ibn Saïd.

Le garde eut un rictus puis s’éloigna derrière une porte massive. Il revint quelques instants plus tard, plus raide qu’à son départ.

- Son Altesse rappelle que les audiences ont lieu à chaque nouvelle lune. Vous pourrez y exposer votre… problème.

- Je n’ai pas de problème, rétorqua Narhem. Hormis le fait que l’empereur refuse de me recevoir. Je veux lui parler. Maintenant.

- Son Altesse ne reçoit pas les gens du peuple comme ça.

- Je ne suis pas le peuple.

- Sortez du palais.

- Sinon ?

Les deux gardes dégainèrent à peine. Ils s’effondrèrent avant d’avoir compris. Leurs cœurs transpercés en un souffle. Narhem, fort de ses entraînements auprès de Khala, maîtrisait le niveau 4 du Tewagi. Bien suffisant contre des soldats humains.

Des cris retentirent. Les gardes de la cour accoururent. Narhem fendait, frappait, tranchait. Il visait les organes, les points vitaux, d’un geste sûr, chirurgical. Deux hommes s’écroulèrent en hurlant, le corps ravagé de visions provoquées par sa lame en métal noir.

- Que se passe-t-il ici ?! tonna une voix grave.

Le tumulte se figea. Un homme s’avança. Grand, musclé, vêtu de brocarts dorés et bardé de bijoux. Un collier épais cerclait sa gorge. Des bagues étincelaient à ses doigts. Son épée brillait de pierres taillées. L’arrogance suintait de chaque couture de sa tenue.

Narhem le fixa avec mépris.

- Cul à orc ? s’exclama l’homme en éclatant de rire. Je te croyais crevé ! Où étais-tu pendant la révolte ? Planqué dans un terrier ?

- Où est Dolove ? répliqua Narhem.

- Dolove ? Connais pas.

- Un homme de ma brigade t’a livré un tonneau de soupe de poisson. Il t’a dit d’agir au coup de sifflet.

- Ah, ça ! s’exclama l’empereur. Oui ! Quelle journée ! Hurlements, sang, chaos ! Le plus beau jour de ma vie ! J’ai pris les rênes, personne n’a bronché. Normal, je suis le plus fort !

- Et ma brigade ? Olivier ? Mynard ? Bryam ?

- Morts au combat, sans doute… ou pas. J’en sais rien. Ils ont peut-être rejoint un village, après être allés récupérer leur femme et leurs enfants, qui sait ?

- Vous êtes allés chercher… vos familles ? Et elles vous ont suivis ?

- La plupart, oui. Nos lois leur plaisent davantage que celles d’Eoxit. Ici, les femmes ont les mêmes droits que les hommes. L’Empire veille sur son peuple.

Narhem resta silencieux. Il regarda autour de lui : les gardes, le palais, cet homme. Personne ne savait qui il était, ce qu’il avait fait. Aucun ne voyait en lui un libérateur. Il secoua la tête, baissa les yeux. Puis s’inclina.

- Puisse ton règne être long.

- Merci, cul à orc.

- Narhem, souffla-t-il. Mon nom est Narhem.

Arnouf haussa les épaules et s’éloigna sans un mot. Narhem quitta le palais sans un regard en arrière. Il marcha droit vers l’ouest, le cœur lourd, ruminant la perte de ce pays qu’il avait rêvé de libérer.

Il lui restait encore Eoxit.

Le désert n’offrait ni ombre ni répit. Chaque pas soulevait un peu plus de poussière. Roi des elfes noirs ? Il ne l’était plus - faute de sujets. Roi de L’Jor ? Ce titre n’avait plus de sens sans reconnaissance. Roi d’Eoxit ? Il ne l’avait jamais vraiment été.

Que lui restait-il, sinon le sable sous ses pieds et le silence pour seul écho ? Il avait tout conquis par la force, la ténacité, le sang. Et maintenant ? Il retournait à la poussière, seul, déchu. Des larmes silencieuses roulèrent sur ses joues.

Quand il reviendrait à Eoxit, que verraient-ils ? Un homme seul. Sans armée. Sans escorte. Les nobles riraient, bien sûr. Il les imaginait déjà, goguenards, railleurs.

Et s’il les tuait ? Un exemple. Une mise à mort bien choisie, nette. Puis une autre. Et encore une. Il lui suffirait d’abattre, encore et encore, tous ceux qui oseraient s’opposer à lui, jusqu’à ce que plus personne n’ose…

Narhem se figea. Une nausée le prit. Voilà qu’il pensait comme un tyran. Comme eux. Comme ces chiens à la peau noire et aux oreilles pointues. Non. Plus jamais.

Les elfes noirs lui avaient appris la guerre, la cruauté, la domination. Trop de sang humain souillait déjà ses mains. Il refuserait d’en verser davantage.

Il allait devoir faire autrement. Prouver qu’il méritait ce trône. Écouter. Négocier. Observer. Attendre. Convaincre. Devenir politique.

Plus de guerre. Plus de morts. Juste… la patience. Les intrigues. La diplomatie. La corruption même, s’il le fallait. Les espions. Les alliances. Tous les outils dont il s’était toujours méfié, il allait devoir les apprivoiser.

Dolove lui manqua. C’était son domaine. La ruse, le verbe, la vision. Et lui, Narhem, allait devoir apprendre, seul, sans filet.

Une année perdue à apprendre l’art, la danse, la musique, le théâtre. À quoi bon ? Ce temps aurait pu servir. À se battre. À construire. À préparer.

Il cracha dans le sable et jura.

Il atteignit la capitale plein d’envies, de projets, d’illusions. Le désert ne l’avait pas brisé, il était encore debout. Il tenterait sa chance. Peut-être les nobles reculeraient-ils devant son nom. Peut-être n’oseraient-ils pas l’affronter. Et s’ils le rejetaient, il sortirait la tête haute. Il réfléchirait à un autre plan. Rien n’était perdu.

Les gardes ne dirent rien.

Narhem passa les portes du palais, traversa les couloirs qu’il connaissait par cœur. Ses pas résonnaient comme un mauvais présage. Il déboucha sur la cour intérieure.

Un trône, dressé là comme une gifle. Un jeune homme assis dessus. Narhem le reconnut sans retrouver son nom. Un visage déjà entrevu, sans importance. Il ne s’était jamais soucié des jeux d’Eoxit quand il était roi.

- Le fantôme est de retour, lança le jeune homme. Tu es parti. Tu as perdu ce trône. Il est mien désormais. Je suis Jafry Zawj Karim Ibn Jayad. Tuez cet usurpateur !

Narhem n’eut pas le temps de réagir. Une douleur fulgurante le transperça. Les dagues s’étaient plantées dans son dos - mais… pas de sang. Il passa la main sur sa blessure. Rien. La douleur avait disparu. Il se redressa, hébété.

Une seconde dague lui transperça le cœur. Cette fois, ses jambes cédèrent. Il tomba à genoux.

- Ma lame est sèche ! s’écria l’un des assaillants.

- C’est un démon ! hurla une voix.

Des cris fusèrent. Des femmes s’écartèrent en hurlant.

- Aux oubliettes ! ordonna le roi. Qu’il disparaisse.

Narhem voulut se défendre, mais ses bras refusaient d’obéir. Il fut traîné, jeté. Sa tête heurta la pierre.

Le noir l’engloutit.

Il ouvrit les yeux. Rien. Pas même une ombre, pas même une lueur. Un noir total, absolu. Le vide. Il cligna plusieurs fois, sans savoir si ses paupières obéissaient. Le sol sous lui était froid, collant. Il tendit les bras, tâtonna. Un objet dur, sec. Un os. Il le lâcha aussitôt, le cœur au bord des lèvres. Il se figea. Ne plus bouger. Ne plus toucher. Ne plus penser.

Il ne sortirait jamais d’ici.

Pas de faim. Pas de soif. Pas de sommeil. Seulement l’immobilité. L’absence. Une éternité à pourrir dans l’oubli. C’était sa punition. Pour les elfes noirs. Pour les orcs. Pour les humains. Pour sa fierté. Pour sa rage. Il avait purgé le monde. Et maintenant le monde l’avait purgé, lui.

Combien de temps s’était écoulé ? Deux jours ? Deux ans ? Deux siècles ?

Il ne savait plus ce que signifiait « le temps ».

Il se leva, trébucha. Peut-être existait-il une sortie. Un trou, une faille. Il fallait bouger. Chercher. Il fouilla. Il rampa. Ses doigts rencontrèrent des crânes, des cages thoraciques, des vertèbres. Il les empilait pour marquer son passage. Il trouva un mur. Le longea, tâtonnant chaque pierre, chaque jointure. Une, deux, dix fois le tour, peut-être plus. Impossible à dire. Tout se mélangeait.

Il plaça un crâne au sol. Puis deux. Un cairn de mort, juste pour savoir s’il tournait en rond. Il revint au point de départ. Il pleura debout, comme un roi sans couronne, sans trône, sans lumière.

Le miel coula dans sa gorge. L’eau fraîche glissa contre ses lèvres. Des draps de soie effleurèrent sa peau nue. Un soupir féminin dans son oreille. Une lumière dorée dansait à travers les rideaux.

Non. Non. NON.

Il hurla.

Il ouvrit les yeux. Le noir. L’odeur de pourriture. L’humidité. Il heurta le mur. Sa tête cogna fort. Il recommença. Encore. Encore. La douleur n’était qu’un murmure, comme un souvenir. Il saignait ? Il palpa son cuir chevelu. Rien. Pas même une bosse.

Il se souvint.

La lame dans le dos. Celle dans le cœur. Et rien. Aucune blessure.

« Je t’offre la vie éternelle », avait dit la sorcière en robe blanche, ce jour-là, dans la poussière noire.

Il n’y avait prêté aucune attention. Il aurait dû l’écouter. Il ne mourrait pas. Il ne sortirait pas. Ce tombeau était sien. Son royaume. Pour toujours.

Il sortit sa dague. Non pour se blesser. Non pour s’échapper. Pour s’arracher à l’oubli. Pour éloigner les grattements. Il rasa sa barbe, à l’aveugle, traçant sur sa peau des lignes nettes, régulières. Ce fut le premier rituel. La seule chose qu’il pouvait encore maîtriser.

Il tenta d’allumer un feu. Un temps infini passa, ou bien un instant. Enfin une flamme. Une lueur. Il vit.

Les murs griffés jusqu’à l’os. Le plafond suintant. Les cadavres. Des dizaines, entassés comme du bois mort. Certains recroquevillés. D’autres hurlant encore.

Tous avaient eu la chance de mourir. Pas lui.

Narhem crut apercevoir une issue.

Grâce à la faible lueur du feu, il chercha des prises, escalada. Il chuta. Recommença. Retomba encore. La fumée l’enveloppa. Il suffoqua, les poumons en feu. Il perdit connaissance dans un râle. Enfin.

Quand il rouvrit les yeux, l’air semblait moins vicié. La fumée avait chassé la puanteur. Il respira à pleins poumons, un instant d’illusion. Un rai de lumière filtrait d’en haut. Il leva la tête, plissa les yeux. Une silhouette, minuscule, tomba en chute libre. Il roula sur le côté à temps.

Un bruit mou. Un corps s’écrasa tout près de lui.

Il recula, muet.

Un gémissement. L’autre vivait. Pas pour longtemps, pensa-t-il. Il ne dit rien. Il connaissait chaque caillou de cet enfer. L’autre découvrait. Ils ne tarderaient pas à se croiser.

Des pleurs montèrent, puis un flot de paroles, confuses, trébuchantes. Une prière, peut-être. Un nom, des excuses. Un appel au père, ou à un dieu.

Narhem soupira. Il ne voulait pas lui parler. Ne pas s’attacher. Ne pas tuer. Mais dans cette geôle, le silence était pire que les cris.

- Tu n’es pas seul, lança-t-il dans un murmure rauque.

Un hurlement. L’homme sursauta, recula.

- Qui est là ? Montre-toi, démon ! Je t’entends ! Qui est là ?

- Je suis un prisonnier, comme toi.

- Menteur ! Personne n’a été jeté ici depuis des années ! Tu mens ! Tu veux m’arracher l’âme ! Tu es un démon !

Narhem trembla. Des années. Il le disait. Des années. Pas des jours. Pas des mois. Des années. Ici. À tourner en rond, à gratter les murs, à espérer une mort qui n’arrivait jamais.

L’autre se rua vers lui, à l’aveugle.

- Crève, créature des ténèbres ! Tu ne m’auras pas ! Je meurs en homme libre !

Narhem s’esquiva, se glissa dans son dos, posa les mains. Un craquement sourd. Silence. Le corps tomba.

- Je viens de t’offrir ce que je n’aurai jamais, murmura-t-il. La fin.

Il resta là, un moment, incapable de bouger. Les tremblements prenaient tout son corps. Il voulait hurler. Vomir. S’arracher la peau. Il sentait déjà l’odeur du cadavre se mêler aux autres. Il alluma un feu. Utilisa ses vêtements, ceux de l’autre, ses réserves, tout. Jusqu’à ce que les flammes montent haut, joyeuses.

Il entra dedans.

Le feu le mordit. Le caressa. Sa peau boursouflée se refermait aussitôt. La douleur se dissolvait. Son corps se guérissait, contre sa volonté.

Quand il en sortit, nu, fumant, noirci, il sut. Définitivement.

Il était seul. Pour toujours.

Il s’assit dans l’ombre, le regard vide. Puis, il prit sa dague. Il rasa sa barbe. Les gestes étaient précis, répétitifs, tendres. Cela ne servait à rien, il le savait. La repousse était rapide, absurde. Mais c’était devenu son seul ancrage. Un fragment d’humanité qu’il refusait de laisser mourir.

Il courut en hurlant. Se heurta aux murs. Mâcha des os. S’enfonça les dents dans la main. Se trancha un pied avec une arête. Sentit la chair repousser.

Il se rasa. Encore. À tâtons. Comme chaque fois. La lame contre sa peau, c’était son seul repère, son dernier luxe. Mais même ce geste n’avait plus de sens. Son reflet n’existait nulle part. Personne ne verrait son visage net, sa peau glabre. Alors à quoi bon ?

Il ferma les yeux. Les rouvrit. Se rasa. Toujours là. Encore. Et encore. Et encore.

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