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Chapitre 40 : Narhem - Défis

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Par Nathalie

- Khala ! Mon ami ! Viens voir ça ! lança Narhem dès qu’il aperçut son second franchir la porte.

Il porta le violon à son épaule et entama un air sautillant, joyeux, enfantin.

- On a retrouvé leur trace, dit Khala à la troisième note.

Le violon se tut aussitôt. Narhem baissa l’instrument, les yeux fixés sur son ami.

- Les pêcheurs du lac Lynia les ont vues fuir vers le sud. Quatre saisons déjà. On est partis dans le mauvais sens…

Narhem serra les dents. Il fit un pas, les poings crispés, feignant la rage. Merci les cours de théâtre.

En vérité, la colère grondait aussi. Ce message tombait au pire moment. Sa pièce devait être jouée ce soir. Son spectacle de dressage dans une semaine. Des mois de préparation, de passion, de joie.

Allait-il y renoncer ? Pour une vengeance ? Pour une traque ? Il n’y avait même pas à hésiter. Il inspira, laissa la colère remonter, s’y appuya.

- Rassemble tout le monde. On part vers le sud.

- J’ai déjà ordonné le repli. Mais… il nous faudra traverser le royaume de Falathon.

Narhem cligna des yeux. Ce nom… Il l’avait déjà entendu. Dolove, oui. Dolove venait de là-bas. Une bouffée de tristesse l’envahit. Son regard se perdit. Le royaume voisin. Et lui, roi d’Eoxit, n’en savait rien. Aucune alliance, aucun échange, rien.

Rien. Il n’avait rien fait cette année.

Il avait joué, chanté, dansé, baisé, mangé. Mais gouverné ? Non. Pas une fois. On l’avait détourné du trône. On l’avait endormi de luxe, de caresses et d’applaudissements.

Il sentit une nausée lui grimper dans la gorge.

Il observa Khala, fidèle, solide. Son ami le regardait comme un chef, un guide. Pas comme le pantin qu’il avait été. Narhem hocha la tête, résolu.

- On traversera Falathon comme ici. Une démonstration. Des blessés au métal noir. Puis un ambassadeur, des mots bien choisis. Ils ouvriront leurs portes. Arrivés au lac, on prendra les embarcations de nos pêcheurs.

- Il faudra faire tout le tour du lac ! protesta Khala.

- Tu connais une meilleure solution ? On sait faire des bateaux ?

- Les Tewagi non. Pas moi en tout cas.

- Moi non plus.

Il avait appris mille choses en un an. Mais pas ça. Une brèche dans sa confiance. Un vertige. Tout lui semblait instable.

- Les humains ne pêchent pas sur le lac, je crois ? reprit-il.

- Non. Trop dangereux. Tourbillons, courants traîtres… En revanche, les elfes des bois ramassent les algues. Ils doivent avoir des barques.

- Doivent ? répéta Narhem.

- Je ne peux pas l’affirmer. Je ne les connais pas. Je suis Tewagi.

Narhem se frotta le visage. L’ouest. L’est. Des suppositions contre des certitudes. Il n’aimait pas les risques inutiles.

- On va à l’est. On sait que nos pêcheurs ont ce qu’il faut.

Khala acquiesça. Narhem quitta la pièce, se dirigea vers l’un des nobles.

- Je pars.

- Où cela, Majesté ?

- Loin.

Il ne donna pas plus de précisions. Ils s’en fichaient bien. Ils seraient soulagés de le voir partir, de ne plus avoir à l’occuper, à le flatter, à l’endormir. À se débarrasser du roi décoratif.

La traversée du royaume de Falathon fut aussi simple qu’espéré. Les portes s’ouvrirent, les vivres furent offertes sans discussion. La simple vue des elfes noirs et de leurs armes en métal noir suffisait à faire taire toute rébellion.

Le lac Lynia leur barra bientôt la route. Ils contournèrent la rive orientale, laissant à l’ouest les forêts profondes, les arbres dansants, les murmures sylvestres. Le lac s’étendait comme un piège. Aucun vent ne ridait sa surface, aucune île n’en brisait la monotonie. L’eau semblait les toiser. Une route sans fin.

Les pêcheurs finirent par apparaître. Ils acceptèrent de prêter leurs embarcations, trop peu nombreuses pour une armée entière. Il fallut organiser des norias, longues et chaotiques. Les orcs détestaient l’eau, chancelaient dans les barques, hurlaient à chaque tangage. La traversée prit cinq jours. Cinq jours de lenteur, de malaises, de querelles, d’attente interminable sur la rive. Cinq jours à voir disparaître les bateaux à l’horizon, revenir seulement rempli par les pêcheurs qui les manœuvraient.

Narhem et Khala prirent le dernier bateau.

Quand enfin la terre apparut à portée, l’espoir redressa les têtes. Mais à mesure que le rivage approchait, une angoisse sourde se leva. Rien ne bougeait. Le sol semblait figé dans une pourriture silencieuse.

- Le camp est désorganisé ! Pas de défense, les orcs font n’importe quoi ! gronda Khala. Mais… Quelle est cette horreur ? Où sont les arbres ? Les bêtes ? L’herbe ?

Il tourna les yeux vers les marécages qui s’étendaient devant eux, verts sombres, visqueux, immobiles.

- Pourquoi sont-ils là-dedans ? C’est un nid de bêtes venimeuses ! Ils vont m’entendre…

À peine ses bottes touchèrent la terre qu’il chancela. Son visage se contracta. Narhem sentit la nausée monter. L’air était lourd, chargé d’un sel rance et métallique, comme un souffle d’orage sans éclair. Le sol était glacial sous la croûte craquelée, comme si la terre rejetait toute vie. Chaque pas arrachait une part de leur énergie.

- Khala ! Reprends-toi !

- Cet endroit… ce n’est pas vivant. C’est... c’est comme si la terre criait en silence…

- Si c’est dur pour nous, ça l’est aussi pour les femmes. Elles sont venues ici. Elles doivent y être encore. Sonne le rassemblement. Il faut les retrouver. Il faut quitter ces terres au plus vite, tant que nous en avons encore la force.

L’armée se mit en marche.

Un pas, puis un autre. Ils s’enfoncèrent dans ce désert d’ombres, où même le vent semblait maudit. Il ne rafraîchissait rien : il tranchait. Sec, sifflant, brûlant ou glacé selon son humeur, il portait la poussière noire dans des tourbillons hargneux qui cinglaient la peau. L’horizon disparaissait sans cesse derrière un rideau de cendres mobiles. La lumière elle-même semblait hésitante. Ni vrai jour, ni vraie nuit. Une pâleur sale tombait du ciel.

Les lèvres se fendaient, la peau se fendillait. La sueur, pourtant présente, ne parvenait pas à s’évaporer, collant sur l’épiderme une pellicule de poisse et de cendre. Ils suffoquaient, sans chaleur ni fraîcheur, prisonniers d’un air trop épais, saturé de poussière et de silence.

Pas une pousse. Pas une graine. Rien que la terre nue, brûlée, stérile.

Et pourtant, ils avançaient. Par habitude, par orgueil, ou parce qu’il n’était plus possible de reculer. La colonne s’étirait, sombre, silencieuse, comme une plaie rampante sur un sol déjà mort. Leurs armures perdaient leur éclat, ternies par la suie, le sable noir, l’épuisement. Le métal grinçait au moindre mouvement.

La nuit ne leur offrit aucun répit. Elle ne tomba pas : elle s’abattit, brutale, sans transition, comme un voile poisseux tiré sur leurs yeux. L’obscurité les engloutit, sans étoiles, sans lune, sans même l’illusion d’un ciel. Le vent, jusqu’alors tranchant, devint coupant, glacial, s’insinuant sous le cuir, figeant leurs muscles et mordant les chairs comme des crocs invisibles.

Ils continuèrent pourtant à avancer, les membres raidis, les mâchoires crispées, en silence. Le froid ne leur laissait pas le choix : s’arrêter, c’était geler.

Leur vision nocturne n’offrait que de la cendre et des ombres. Le sol durcissait encore, comme figé par la morsure de la nuit. Certains glissaient, d’autres tombaient et ne se relevaient qu’avec effort. Les bottes gelaient aux chevilles. Le souffle formait de petites volutes blanches avant de disparaître dans l’immensité obscure.

Au matin, tout était pareil. Gris. Sec. Froid. Et le vent toujours là, implacable.

Personne ne se plaignait à haute voix. Cela aurait été gaspiller de la salive. Dans les regards, la colère se mêlait à la peur. Dans les gestes, l’instinct de survie se disputait à l’envie de fuir, de tout abandonner.

Narhem marchait en tête. Il s’humectait les lèvres avec le Fenshy dès que ses jambes menaçaient de céder. Cela lui suffisait. Pour l’instant. Les autres n’avaient rien.

Déjà, plus de la moitié des Tewagi avaient déserté. Les orcs semblaient moins affectés mais ils grognaient, réclamaient davantage de nourriture. Certains, frustrés, partirent à leur tour, sans ordre, sans but.

- Nous allons tous mourir ici… murmura une voix derrière lui.

Narhem n’eut pas besoin de se retourner. Il reconnaissait ce timbre - un de ses anciens gardes du corps.

- Si les femmes sont là, il faut continuer, répondit une autre voix, plus jeune.

- Sont-elles seulement ici ? Avançons-nous vers quelque chose ? Ou vers le vide ? Il ne reste presque rien à manger, les orcs ne tiendront pas deux jours. Et nous… Tu crois que nous pouvons rebrousser chemin ? Moi, je ne le peux pas. Je suis vidé.

- Les terres vertes sont devant nous…

- C’est une histoire. Une légende. Il n’y a rien ici. Nous suivons un homme qui nous mène à notre perte !

- Cul à orc est un bon roi. Il…

- Tu crois ça ? Tu appelles “roi” un homme qui a passé une année à manger, baiser et jouer du violon ? C’est ça, ton roi ?

Silence. Narhem serra les dents. Il n’avait pas besoin de se retourner pour voir l’amertume sur les visages. Il la portait lui-même, comme un goût de cendre dans la bouche. Il avait brillé sur scène, mais pas sur le trône.

- Nous devons témoigner. Raconter à Khala. Il faut éjecter cet humain. Il ne...

- Tu veux me défier ? lança Narhem en se postant devant l’elfe noir.

Le silence se fit. L’armée s’arrêta. Tous virent le roi faire demi-tour.

- C’est du suicide ! s’écria le garde. Je refuse de suivre un...

- Tu veux me défier ? répéta Narhem, plus bas, mais plus tranchant encore.

L’elfe serra les mâchoires. Son regard glissa autour de lui, croisa celui d’un autre garde, hésita… puis il acquiesça d’un bref hochement. Narhem sentit son estomac se contracter. Il aurait préféré un refus.

Il dégaina. L’autre aussi.

Les lames s’entrechoquèrent dans une danse lente, épuisée, vidée de souffle. Chaque geste semblait volé à la terre. Le sol leur arrachait leur force à mesure qu’ils bougeaient. Narhem poussa, feinta, frappa. Une entaille. Juste une. L’elfe s’effondra en hurlant, convulsant. Les lames de métal noir avaient fait leur œuvre.

Narhem tituba. Le souffle court. Les jambes fléchissantes.

- Je te défie, lança un autre garde, un sourire aux lèvres.

Il fut tué. Un troisième s’avança.

- Assez ! tonna Khala, avant que les lames ne s’élèvent de nouveau.

Narhem profita de la diversion pour avaler une gorgée de Fenshy. Il sentit la vie revenir. À peine.

- Nous devons retrouver les femmes, reprit Khala. Nous battre ne servira à rien. Ces terres nous rongent déjà. Chaque vie compte. Pourquoi gaspiller ce qu’il nous reste ?

- Je refuse de suivre cet humain aveugle ! s’écria le dernier garde. Il nous mène droit vers la fin !

- Alors va-t’en, répliqua Khala. Fuis, comme les autres. Mais n’en rajoute pas. Pourquoi venir provoquer celui qui tient encore debout ?

- Parce qu’il nous conduit à notre perte ! Tu ne le vois pas ? Tu refuses de l’admettre mais...

- Est-ce lui qui a lancé l’assaut contre les palais de coton pour une histoire de baise ?

Le garde blêmit. Sa bouche s’entrouvrit, mais rien n’en sortit.

- Il... commença Khala.

Un cri le coupa net. Derrière eux. Tout le monde se retourna.

- Une jungle ! Des arbres immenses ! Des fruits sucrés, de l’eau… de l’eau claire comme du cristal ! Un jardin, un vrai jardin ! déclara l’éclaireur en pointant le sud d’un geste large, théâtral.

Ce n’était pas tant ses mots qui frappèrent l’armée, mais son allure. L’homme rayonnait. Sa peau n’était plus grise de fatigue. Son dos droit, ses yeux brillants. Il semblait... guéri.

- J’ai bu l’eau du lac, affirma-t-il en riant. Elle m’a redonné mes forces. C’est un miracle !

Un murmure parcourut les rangs. L’espoir, ce vieux compagnon moqué, venait de refaire surface.

Narhem restait figé. Ce qu’il venait d’entendre… Il connaissait cette histoire. C’était sonhistoire. Celle qu’il avait inventée pour manipuler les femmes elfes noires, pour nourrir leur marche, pour les pousser plus loin, pour les mener vers la mort.

Un paradis. Une terre fertile, pure, régénératrice. Un mensonge. Et voilà qu’on la décrivait. Elle existait ?

- Veux-tu encore défier ton roi ? lança Khala d’une voix dure, les yeux braqués sur le garde rebelle.

Celui-ci secoua la tête, sans dire un mot.

- En avant vers le sud ! hurla Khala.

L’armée, d’un même mouvement, reprit sa marche. Les pas se firent plus assurés. Les dos se redressèrent. Le silence laissa place à un frémissement d’espérance.

- Cul à orc ? souffla le maître Tewagi à l’oreille de Narhem, mi-inquiet, mi-fataliste.

Narhem ne répondit pas. Il regardait le sud. Sa gorge était sèche malgré la gorgée de Fenshy. Son cœur battait lentement, douloureusement.

Le paradis existait donc ? Il avait menti pour avancer... et maintenant le mensonge prenait corps ? Juste au moment où il touchait au but. Juste au moment où il allait les anéantir, tous.

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