Elian, malgré son titre de comtesse, se rendit à Anargh à pied. Elle comptait bien prendre sa place, rendre leur monopole de la coupe du bois et la gestion de la sylviculture aux bûcherons, permettre aux chasseurs de retrouver leurs terres et aux forestiers de prendre soin des arbres. Il fallait que les mercenaires s’en aillent et que le duc de Phalté s’efface.
Duc, répéta Elian dans sa tête. Non, il ne l’était plus. Le roi l’avait destitué de son titre, offrant ses terres à Elian. Seulement voilà, de Phalté ne l’entendait pas de cette oreille. Être rejeté par son vieil ami lui restait en travers de la gorge. Il refusait de quitter son château. Elian allait devoir s’imposer… toute seule. Le royaume ne l’aiderait pas, Bran avait été clair sur ce point.
Comment obliger l’ancien noble à partir ? Le donjon fut en vue à l’horizon. De Phalté n’avait pas que des murs solides. Il contrôlait également des armées de mercenaires payés avec autre chose que l’argent du royaume car les comptes n’avaient pas montré le moindre dysfonctionnement. Où trouvait-il les liquidités ? Nul ne le savait.
Elian entra dans les cours extérieures aux côtés des paysans, des artisans, des artistes et autres badauds. Nul ne la connaissait. Elian, comtesse d’Anargh, quelle blague. Elle n’était personne. Elle put observer l’endroit, y manger, y dormir. On ne lui demanda jamais son identité.
Elle aperçut l’ancien duc, traversant une cour librement. Savait-on seulement ici qu’il n’était plus censé tenir ces terres ? Elle se rendit au pigeonnier en se faufilant car l’endroit n’était pas libre d’accès.
- Tu n’as pas le droit d’être ici ! File voleuse ! lui lança le dresseur.
- Je suis Elian, comtesse d’Anargh. Je suis chez moi, en fait.
- Oh… Je vois, dit-il. Je vais… Tu devrais faire attention. Ta présence n’est pas…
- Bienvenue, finit Elian à sa place. Donc, vous êtes au courant.
- Nous avons reçu les pigeons de Tur-Anion, oui, confirma le dresseur. Le duc ne…
- Il n’est plus duc.
- Nous ne pouvons pas nous opposer à lui. Il…
- Les mercenaires, je comprends.
L’homme hocha la tête.
- Je crains de ne pas pouvoir vous aider, indiqua le dresseur. De Phalté ne partira pas de son plein gré. Le royaume…
- Ne fera rien. Je suis seule.
Le dresseur ne répondit rien mais son visage indiqua qu’il considérait la situation comme perdue d’avance.
- Je ne peux que vous conseiller de retourner à Tur-Anion et de supplier pour que le roi vous prête quelques hommes, de quoi prendre le château et mettre la main sur De Phalté. Après tout, ses hommes ne lui sont pas fidèles. Ce ne sont que des mercenaires. Si De Phalté est éloigné, ils s’en iront.
De Phalté était le nœud du problème. Toutes les portes s’ouvriraient si… Elian secoua la tête. Et dire qu’elle avait refusé une proposition alléchante parce qu’elle l’obligeait à réaliser cet acte qui maintenant lui semblait être la seule option.
- Merci, dit Elian l’esprit torturé.
- Bon courage, répondit-il.
Elle secoua la tête puis redescendit. Elle passa quelques jours à observer, regarder, compter, suivre les allées et venues, les patrouilles, trouver les failles, les entrées secrètes, les parois non protégées.
Un soir nuageux, Elian décida que le moment était venu. Vêtue de noir, sa dague à la ceinture, son arc et sa corde défaits, quelques flèches à la ceinture, elle grimpa une paroi sans surveillance, parvint en haut des murailles, qu’elle contourna pour arriver sur le toit désiré. De là, elle avait une vue parfaite sur les appartements du maître des lieux.
Tranquillement, elle monta son arc, ajusta sa position, se saisit de la flèche, banda et tira. À aucun moment sa main ne faiblit ni ne trembla. Cela devait être fait, la seule option valable dans ce monde impitoyable. Le cœur transpercé, De Phalté tomba. Les mercenaires cherchèrent l’assassin toute la nuit, en vain. Elian repartit par là où elle était venue.
Le lendemain, elle se présenta à l’entrée. Cette fois, on l’accueillit en propriétaire.
Le dresseur de pigeons sourit en envoyant la nouvelle à Tur-Anion. Les mercenaires furent remerciés, les chasseurs retrouvèrent leurs sentiers, les forestiers repartirent au cœur des bois. Une vraie garde fut montée, sévère mais juste. Le monopole du bois fut réinstallé sans heurt.
Bientôt, la campagne retrouva son calme. Les rumeurs enflaient : la gamine d’Anargh, disaient-ils, savait gouverner. Charismatique. Ferme. Équitable. On louait sa douceur autant que son autorité.
Elian souriait, parfois. Elle répondait aux doléances, présidait les audiences, sillonnait les villages.
Mais les jours passaient sans la remplir.
Chaque matin, elle ouvrait les yeux sur la pierre nue de sa chambre, regardait la forêt s’éveiller en contrebas… et n’en ressentait rien. Aucune colère, aucun dégoût. Juste… l’absence.
Elle ne pouvait pas partir. Pour aller où ? À quoi bon ? Ailleurs n’offrirait rien de plus, tant que cette question demeurerait en elle, opaque et vivace. Tant que le sens de tout ça - de sa survie, de ses pertes, de sa place - ne se dévoilerait pas.
Elle avait obtenu. Mais rien trouvé.
Un page lui annonça qu’un forestier souhaitait s’entretenir avec elle. Elle le reçut.
- Il vaudrait mieux venir voir vous-même, dit-il. Il paraît qu’une promenade en forêt ne vous déplaît pas.
Elian hocha la tête. Elle n’avait rien contre l’idée. Depuis des lunes, les forestiers s’occupaient des arbres, et leur murmure s’était apaisé - pas encore serein, mais moins douloureux.
- Que dois-je venir voir ? demanda-t-elle en sortant.
- Un dessin vaut mieux qu’un long discours, répondit l’homme.
Elle les suivit plusieurs jours durant. Le groupe l’adopta sans effort. Ils étaient simples, francs, ni obséquieux ni distants. Elian dormait à la belle étoile, se levait au rythme des chants d’oiseaux, et s’adaptait sans mal à leurs usages.
- Nous approchons du fleuve Vehtë, dit Elian qui entendait les arbres chanter différemment.
- Quel flair ! s’étonna un forestier. Vous êtes déjà venue ?
- Jamais. Je ne l’ai jamais vu.
- Alors nous allons faire un détour afin que vous le voyiez. Ça serait dommage de venir si près et de rater ça, dit un autre.
Ils atteignirent le fleuve… et Elian sentit son estomac se nouer. Devant elle, la forêt s’arrêtait net. Une lande noire, dévastée, s’étendait à perte de vue. Terre morte. Aucun souffle. Aucun oiseau.
- Le fleuve empêche le mal d’avancer ? demanda-t-elle.
- Le mal n’avance pas car nous sommes dans le même camp, lui et nous, répondit le forestier. Nous haïssons la magie.
Elian acquiesça, troublée. Cette histoire corroborait celle racontée par ses parents adoptifs, les forains.
- Merci de m’avoir conduite ici.
- Nous ne sommes pas loin de la zone que nous voulions vous montrer. Venez.
Ils la menèrent plus loin. Elian n’eut pas besoin d’explication. La forêt, brutalement, cessait d’être. Arbres abattus, brûlés, arrachés. Le sol même semblait brisé, asphyxié.
- Ils ont même tenté de semer la terre morte ici, précisa le forestier. Pour tuer ce qui pourrait repousser.
- Ils ?
- Les orcs. Au moins quatre tribus, qui se relaient. Toujours la nuit. Jamais ensemble.
Elian fronça les sourcils.
- Pourquoi ?
- Pour percer, je pense. Traverser sans qu’on les voie.
Ils la conduisirent jusqu’à une longue trouée.
- Ils font ça depuis longtemps, dit un forestier. Avant votre naissance, sans doute. Ils ont bien avancé. On pense qu’ils ont déjà fait les deux tiers.
Elian sentit sa gorge se serrer. Comment était-ce possible ? Rien dans les archives du duc, aucune mention, aucun soupçon.
- Pouvez-vous les en empêcher ?
- Facilement. Ils sont gros, bruyants, maladroits. Une volée de flèches, un peu de feu, et ils fuient. Ce n’est pas le plus dur.
Un forestier s’accroupit près d’une souche calcinée.
- La forêt… elle, mettra des siècles à revenir.
Elian posa la main sur l’écorce morte.
- Je ferai le nécessaire.
- On dit que vous faites des miracles.
Les regards pesaient. Comme s’ils attendaient un prodige. Elian soupira.
- Gouverner, ce n’est pas tout faire seule. C’est s’entourer, demander de l’aide.
Les forestiers haussèrent les épaules. Leur affaire n’était pas celle du pouvoir.
- Il y a quelque chose que je ne comprends pas, dit l’un.
- Quoi donc ?
- Ils emportent les arbres.
Elian releva les yeux. En effet, seules les souches restaient.
- Pourquoi tant d’efforts ? Si c’est juste pour passer…
- Peut-être ont-ils besoin de bois ? proposa Elian. Il n’y en a pas là-bas.
- Pourquoi venir les chercher aussi loin des côtes où ils vivent ?
Elle n’avait pas de réponse.
Sur le chemin du retour, Elian se découvrit légère. Le chant des arbres vibrait plus fort qu’auparavant, intime. Une semaine de marche, et pourtant, elle se sentait fraîche. Pas fatiguée. Pas épuisée.
Comme si la forêt elle-même l’avait portée.
Les forestiers reprirent leurs activités. De son côté, la comtesse envoya une série de missives à Tur-Anion. Toutes restèrent sans réponse. Exaspérée, elle finit par prendre sa décision.
La date du tournoi annuel approcha, et ce fut une Laellia exaltée qui l’accueillit au palais royal. Trois jours de marche lui avaient suffi, plus rapide qu’à cheval. Elle n’avait ni mangé, ni bu, ni dormi. Le chant de la forêt l’avait portée jusqu’à la capitale. Une fois en ville, elle laissa le fil des arbres derrière elle pour se concentrer sur sa mission.
Lors de la cérémonie d’ouverture, Elian se détacha discrètement de Laellia. Elle trouva sans mal la personne qu’elle cherchait.
- Que la lune et le soleil guident tes pas, Ceïlan, dit-elle en lambë.
L’ambassadeur elfe la fixa, glacial, avant de se détourner sans répondre. Elle savait qu’elle violait le protocole, qu’une simple comtesse n’avait pas à s’adresser à lui sans y avoir été conviée. Elle n’avait plus le temps d’attendre.
- Depuis des années, les orcs détruisent les forêts du sud. Ils brûlent, coupent, empoisonnent. Mes forestiers les ont repoussés, mais la forêt reste malade. Elle ne guérira pas seule. Les elfes sont liés à la nature. Accepteriez-vous de l’aider un peu ?
Ceïlan resta impassible. Elian serra les dents.
- Je suis désolée de t’avoir dérangé. Que la lune et le soleil guident tes pas, dit-elle avant de tourner les talons.
Elle rejoignit Laellia, qui ne s’était pas rendu compte de son absence. Les premières joutes à l’épée commençaient lorsqu’un page l’interrompit. Bran l’attendait, furieux.
- Tu lui as parlé ?! À lui directement ? Tu te rends compte de ce que tu as fait ?! hurla-t-il. Tu sais à quel point nos liens avec les elfes sont fragiles ? Ceïlan a bien voulu t’excuser. On a évité un conflit diplomatique de justesse ! Mais bon sang, Elian !
- J’ai besoin d’eux. La forêt est...
- Je m’en fous ! coupa Bran. Il y a une hiérarchie pour ça !
- J’ai envoyé des dizaines de pigeons, des centaines de formulaires pourris, répliqua Elian. Tu veux que je fasse quoi d’autre ? Personne ne m’écoute. Ce royaume regarde vers l’ouest et laisse tout le reste crever. Tu te plains des nobles de l’ouest ? C’est eux qui te possèdent. Ils t’obsèdent tellement que tu en oublies tout le reste.
Bran resta figé.
- Comtesse, je vous prierai de parler autrement au prince, intervint la princesse Yillane, sèche.
- Laisse, Yillane. Elle n’a pas tort.
- Ce n’est pas le fond que je condamne, c’est la forme, corrigea Yillane.
- La forme vous gêne, princesse ? ricana Elian. Quand j’ai dû planter moi-même une flèche dans le cœur d’un proche de votre famille pour reprendre ce qui m’appartenait, le royaume était où ? Vous croyez vraiment qu’un joli parchemin aurait suffi à convaincre De Phalté ? Allons donc.
Yillane pâlit.
- Non, je n’y ai pas mis les formes. Mais le problème est réglé. Alors ne venez pas me parler d’étiquette. Je ne veux pas ôter la vie, raison pour laquelle j’ai refusé d’entrer à la guilde des assassins. Le royaume m’y a forcé. Alors allez tous vous faire foutre avec votre putain de hiérarchie.
Bran inspira lentement, plusieurs fois.
- Elian, je comprends ta colère. Je suis désolé que tu te sois sentie seule. Viens. On va rédiger une nouvelle demande ensemble. Je la porterai moi-même au prochain conseil. D’accord ?
- Et les autres petits nobles, hein ? Ceux qui n’ont pas un ami prince ? Ils font comment ?
Bran ne répondit pas. Il attendit. Finalement, Elian hocha la tête.
- D’accord.
Ceïlan ne lui adressa plus un mot du tournoi. Armand Thorolf remporta l’épreuve d’archerie, aidé par un Anthy complaisant, ce qui laissa à Elian un goût amer. Elle repartit pour Anargh après avoir promis à Laellia de revenir plus souvent.
Une lune plus tard, un pigeon arriva. Les elfes avaient accepté. La trouée serait refermée.
Elian transmit la nouvelle aux forestiers. Son espoir restauré, elle reprit le chemin de la capitale à chaque saison pour passer quelques jours avec son amie. À chaque voyage, elle faisait halte à Liennes pour prendre les messages du duc installé là-bas. Plus rapide que les chevaux, plus fiable que les coursiers, elle offrait ses services sans rien demander en retour. Le duc les appréciait grandement.