- Tu es persévérante, patiente et motivée, déclara l’eoshen.
Bintou sursauta. Elle sortit de méditation, le cœur battant. Elle ne l’avait pas entendu arriver.
- Ça, on ne peut pas te l’enlever, poursuivit-il. Mais m’occuper de toi me fait chier. T’as intérêt à être aussi rapide à fermer ton esprit qu’obstinée.
Elle frémit. Elle n’en avait aucune idée. Elle ignorait même ce que cela signifiait.
- Lève-toi.
Elle obéit. Il sortit un morceau de tissu et lui banda les yeux, sans douceur.
- Contacte le shen, ordonna-t-il.
- Je ne sais pas ce que ça veut dire.
Il soupira, déjà las.
- Ce que tu fais pour faire voler une pierre.
Bintou n’avait jamais réfléchi à comment elle s’y prenait. Elle voulait que ça marche, et ça marchait. Un miracle spontané. Elle tendit l’esprit, imagina une pierre. Demanda qu’elle vole, même si la pièce n’en contenait aucune.
- Bien, commenta-t-il.
Elle soupira, soulagée. Elle avait réussi. Elle ne savait pas comment, mais réussi quand même. Il s’éloigna.
- De là, je n’entends plus tes pensées.
Il devait être près de la porte. Peut-être même dans le couloir. Elle grimaça.
- Ton but est que la distance se réduise. Ne cherche pas à faire taire ton esprit. Dirige-le vers l’intérieur. Si tu y parviens, tu te concentreras mieux. Plus longtemps. Plus profondément.
Bintou hocha la tête, même si ça restait obscur. Comment on tourne ses pensées vers l’intérieur ?
- Attrape-les. Force-les à rentrer.
Elle fronça les sourcils. Toujours pas plus clair.
- Soit. On va jouer à un jeu. Je dis un mot. Ton esprit en dira un autre. Si je l’entends, tu as perdu. Tu es prête ?
- Non, dit-elle, avec honnêteté.
- Couleur. Rouge.
Une décharge fulgura dans son bras droit. Elle hurla.
- Oblige tes pensées à rester dedans. Contacte le shen. Sans lui, tu ne peux pas.
Elle réalisa que le lien avait disparu. Elle le rappela. Une bougie imaginaire s’enflamma dans sa tête.
- Arme. Dague.
La douleur jaillit dans son pied gauche. Elle grinça des dents.
- Shen, répéta-t-il.
Bintou l’appela, cette fois sans support. Ni pierre, ni flamme. Et là… elle le sentit. Pour de vrai. Pour la première fois. C’était autre chose. Elle en resta bouche bée.
- Ramène tes pensées vers toi, insista-t-il.
- Comment ?
- Porte. Sortie.
Une piqûre aiguë dans sa fesse la fit bondir.
- Aïe ! hurla-t-elle. Ça n’aide pas !
- Ramène-les.
- Tu t’amuses, hein ?
- J’avoue. C’est plus drôle comme ça.
- Pas pour moi.
- Je ne te blesse pas vraiment.
- La boule blanche non plus, et elle me terrifie quand même.
- Sol. Plafond.
Elle serra les dents, recroquevillée.
- Arrête de te répandre. Ramène tes pensées à l’abri.
- Tu ne voudrais pas m’expliquer comment ?
- La réponse est en toi.
- Tu ne sais pas, en fait. Tu sers à quoi ?
- Verre. Bouteille.
Une explosion la plia en deux. Ventre, cette fois. Elle gémit, à genoux.
- Putain… T’as augmenté la dose !
- Sac. Grain.
- Non ! Arrête !
Elle tomba au sol, tremblante.
- On recommencera demain.
Va te faire foutre, pensa-t-elle.
- Ça m’arrange si tu ne veux pas, glissa-t-il avec un sourire dans la voix.
- Non ! Je veux. Je suis juste en colère… Je ne le pensais pas.
- Si, répondit-il en s’éloignant, sifflotant comme après une balade.
Il avait pris son pied. Elle en était certaine. Elle arracha le bandeau. Frappa. Poing au sol. Os brisés, ressoudés d’un claquement d’esprit.
- Dégage de là, lança-t-il depuis l’entrée, escorté d’apprentis.
Elle s’éloigna sans un mot et s’installa à l’autre bout. Là où, apparemment, ils n’entendaient pas ses pensées qui se répandaient toujours.
Le cours débuta. Il plaisantait, expliquait, souriait. Pas de douleur. Pas de provoc. Juste de la bienveillance.
Elle grimaça. Puis se calma. Il s’amusait, oui. Mais il l’aidait. Ou peut-être pas ? Peut-être que tout cela ne servait à rien. Qu’elle ne progresserait pas. Qu’il la torturait juste pour se distraire. Elle soupira.
Elle allait devoir lui faire confiance. Elle n’avait guère le choix.
Elle médita un instant pour retrouver des forces. Une étincelle de concentration suffit. Elle revint à l'instant, à la salle, au cours. Elle décida de reprendre l’exercice : fermer son esprit. Elle contacta le shen. Un geste simple désormais. Au moins, il lui avait appris ça.
Une lueur blanche pulsa au fond de la pièce. Elle détourna le regard. Ce que faisaient les autres ne la concernait pas. Elle se recentra. Elle voulait capter ses propres pensées. En gardant les yeux ouverts, elle les aperçut : des filaments presque transparents, comme des traînées de poussière dans un rai de lumière, mais doués d’un mouvement souple, d’une vie lente. Des vers de brume. Ils flottaient autour d’elle.
Elle tenta d’en saisir un. Sa main le traversa. Aucun contact, juste une sensation de froid diffus. Depuis combien de temps flottaient-ils là ? Toujours peut-être. Elle n’y avait jamais prêté attention.
Elle les observa, fascinée, amusée, comme si ces orvets d’éther dansaient pour elle.
- Prête pour ta leçon du jour ? demanda la voix de l’eoshen.
Un jour ? Déjà ? Elle se tourna vers lui, les yeux ronds. Des fils blancs l’enlaçaient, l’enchevêtraient. Un filet de pêche effiloché : des nœuds trop serrés, d’autres déliés, des fils trop gros ou à peine visibles, écorchés parfois. Le filet ne bougeait pas, mais vivait.
- Esclave ?
Elle secoua la tête. Rien ne disparut.
- Un problème ?
- Non, non, mentit-elle.
- Alors mets le bandeau.
- Je peux faire sans ? J’ai besoin de voir.
Il soupira. Hésita. Puis hocha la tête.
- Ne te retourne pas.
Elle acquiesça.
- Même jeu qu’hier ?
- Non. Cette fois, tu penses à un endroit de ton corps. La douleur apparaîtra là.
- Il suffit de ne pas penser à…
- Œil ?
- Non mais attends, je…
Trop tard. Elle hurla, plus fort que la veille. Elle vacilla, vit une tentacule vibrer. Une brève lueur. Elle tendit la main, traversa le fil.
- Qu’est-ce que tu fais ? grogna l’eoshen.
Elle l’ignora.
- Comment je fais pour les faire rentrer ? haleta-t-elle.
- Si tu forces, elles fuiront. Tu dois leur demander de rentrer chez elles.
- Chez elles ? répéta-t-elle, hagarde.
- Évidemment. Elles préfèrent la chaleur de l’intérieur.
Chaud… feu… nourriture… estomac…
- Estomac ?
Une nouvelle vague de douleur la plia en deux.
- Mais arrête !
- Non. Je m’amuse trop. Cette méthode fonctionne. On me l’interdit avec les autres. Mais toi…
- Tu m’étonnes qu’on te l’interdit. C’est de la torture, ton truc.
- En attendant, tu contactes le shen comme une grande.
- Et je vois mes pensées.
- Quoi ?
- Rien.
Elle se releva en grondant. Un simple appel à son moi intérieur, et l’énergie afflua.
- Tu râles, mais tu récupères en un souffle.
- Ça reste désagréable.
- Moins que de subir le vacarme de tes pensées.
Bintou éclata d’un rire bref, nerveux.
- Arrête. T’es qu’un sadique. T’aimes faire souffrir, c’est tout.
- Oh, ça, c’est ton problème, ma chère.
- Mon problème ? De quoi tu parles ?
La douleur l’éventra. Elle s’écroula, plaquée au sol, haletante.
- C’est toi qui fais le lien entre sadisme et sexe, précisa-t-il, un sourire dans la voix.
- Putain de connard, cracha-t-elle, les jambes serrées, l’entrejambe broyé par la douleur.
- Tu as le droit de m’insulter, ricana-t-il.
- Tu prends ton pied, hein !
La douleur explosa dans son pied droit.
- C’était une expression, bordel !
- T’en as d’autres comme ça ?
- Va te faire foutre !
- T’en connais des insultes en amhric. T’as appris ça où ?
- Dans les champs, dit-elle. Je me suis promenée. Longtemps. Et toi ? Tu sors jamais d’ici, pas vrai ? T’as été enfermé dès l’âge de raison. Tu connais quoi du monde ?
- Je le vois par la pensée.
- Regarde-le en vrai. Tu verras. La théorie, c’est joli. Mais ça vaut rien sans la boue sous les pieds. Ah mais non, c’est vrai. T’as pas le droit de sortir.
- Toi non plus, répliqua-t-il. Et ta petite vie au foyer ? Ça se passe bien ?
- Va te faire enculer. Aaaah !
- Tu te fais souffrir toute seule.
Elle ferma les yeux. Respira. Appela son moi intérieur. La douleur reflua. Elle se releva.
- Tu es douée, reconnut-il. Tu encaisses. Tu récupères vite.
Elle ne savait s’il se moquait.
- Je suis sincère, ajouta-t-il. Ce qui prouve que tu te répands toujours. C’est dommage.
- Dommage ? Pourquoi ?
- Tu renforces ta régénération. Tu rends la mort plus lointaine.
- Et alors ?
- La mort est ta seule porte de sortie du foyer et tu la repousses.
Elle le sentit sourire derrière elle.
- Les humains vivent trois, quatre générations. Toi, tu vivras…
Il donna un chiffre. Trop grand pour elle. Elle ne saisissait pas les nombres au-delà de dix. Elle traduisit par : beaucoup.
Elle n’y avait jamais pensé.
- Quel âge tu as ? demanda-t-elle.
- Tu ne comprendrais pas, répondit-il. Tu ne sais pas compter.
Elle serra les dents. Un poids lui tomba dans la poitrine. Une tristesse sourde. Pas pour elle seule - pour eux aussi. Ces êtres enfermés ici. À jamais.
- Je te remercie de ta prévenance, mais je suis très bien ici, précisa-t-il.
- T’es heureux dans ce trou pourri ? Sérieusement ? Tu passes tes journées à te toucher la bite ?
- Tu n’en as pas, alors tu m’en voudras pas de traduire.
La douleur la frappa sans sommation. Elle s’effondra. Cette fois, elle ne put même pas gémir. Clouée au sol.
- Ne pleure pas trop non plus, ricana-t-il. C’est juste le niveau de souffrance d’un accouchement.
Elle n’avait jamais mis un enfant au monde. Elle n’en doutait pourtant pas.
- T’en sais quoi, enfoiré ? T’as un ventre, toi ? Tu peux… aaaaah ! Salopard. Arrête !
- Requête refusée.
- Je t’en supplie…
- Non.
Le jeu avait viré. Elle ne contrôlait plus rien. Si ça continuait, elle… elle ne savait pas. Ce n’était plus un exercice. C’était un effondrement.
- Je t’ai jamais interdit d’essayer de me prendre à défaut, murmura-t-il. Tant que tu me tournes le dos.
- Pourquoi ? Pourquoi c’est si important que je ne te voie pas ?
Elle resta allongée, les joues plaquées contre la pierre. La douleur explosa dans ses yeux. Une aiguille brûlante vrilla son crâne. Elle appela son moi intérieur. Rien. La porte avait disparu.
- Je t’en supplie… arrête…
- Non.
- Pitié… je n’en peux plus…
Plus rien. Ni murs, ni sol. Le vide. Un noir sans fin. Elle ne voyait plus que les tentacules. Ces filaments qu’elle pensait imaginaires.
- T’en as pas, alors je traduis.
Ses bras cédèrent. Les os, un à un. Elle resta figée, les membres morts. Son corps n’était plus qu’une enveloppe creuse.
- Je t’en prie… cesse…
- Non.
- Je… je n’arrive pas à… empêcher mes pensées…
- Surtout pas. Ne lutte pas contre elles. Tu les rejettes en pensant ainsi. Pense fort. Mais pense dedans.
La voix n’était plus la même. Pas dure. Douce. Pas moqueuse. Bienveillante. Chaude. Calme. Comme une couverture dans le froid.
Des larmes lui coulèrent sur les joues. Elle ne les sentit qu’à peine. Ses bras ne bougeaient plus. Une démangeaison la rongeait au visage, et elle ne pouvait rien faire.
- Je viens de penser… à mes joues… Tu l’as entendu, hein ?
- Je n’ai rien perçu, dit-il. Tu me permets de te toucher ?
Elle hésita.
- Oui, souffla-t-elle.
Une main se posa sur son épaule. Toute douleur s’évanouit. Aussi vite qu’elle était venue. Elle sentit son souffle. Sa main se retira.
- Je peux t’enseigner bien d’autres choses… comme ça. Si tu reviens ici, c’est que tu es prête à apprendre. À ma façon.
Il s’éloigna en sifflant.
Bintou resta immobile un instant. Puis se releva. Son corps tremblait, mais il tenait.
Plus de tentacules. Elle avait réussi. Elle courut hors de la salle. Non. Non, elle ne voulait pas apprendre ainsi. La méthode était efficace. Mais le prix… bien trop élevé.