side_navigation keyboard_arrow_up

VII : Vaïos

visibility 1
article 4,7k
Par &douard , maelys

« Zane était le comédien le plus talentueux de son époque. Reconnu pour ses mille visages, favori des Podestà, idole du peuple, il savait tour à tour convier rires et larmes avec un talent inégalé. Il avait fait de son visage le cœur de son art et façonnait à chaque spectacle de nouvelles expressions. Sa voix basculait du ruisseau chantant au tonnerre. Son corps pouvait se déformer ou danser avec une souplesse féline.

Jouer à ses côtés le temps d’une scène fut du destin l’un des plus beaux cadeaux. Jamais je n’oublierai sa transfiguration des coulisses à la scène. D’homme à demi-dieu. Il incarnait la beauté des arts, l’âge d’or de Velymène, la figure de toute une jeunesse. Sa vie promettait d’être magnifique.

Mais les flammes les plus ardentes sont celles qui se consument le plus vite. »

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante

An 125 après les Premiers Pas, Mois de Syvyne

— Tire la voile ! hurla Aléone.

Vaïos s’exécuta comme une marionnette, balloté par les éléments. Sa tunique gorgée d’eau était lourde, ses muscles brûlaient, ses yeux piquaient et sa tête était douloureuse. Quand il acheva son nœud, sa main tremblait. Son corps hurlait sommeil. Il ne pouvait envisager de seulement penser à un lit, sous peine de s’effondrer. Il n’en pouvait plus.

Le déluge durait depuis cinq jours. Il avait commencé peu après leur départ, pour ne plus jamais s’interrompre. Vaïos n’avait jamais vu un tel déferlement climatique. C’était comme si la mer aspirait les nuages. Des trombes d’eau heurtaient leur coque et chaque variation du vent faisait trembler le mât. Sans l’agilité d’Aléone, le voilier aurait sombré cent fois. Ils avaient d’abord tenté de s’abriter sous la voile, puis leurs capes, avant de renoncer alors que le bateau menaçait de couler. Ils passaient leurs journées à rejeter des seaux, encore et encore, à la mer. Elle les aspirait, vorace, sans cesser de gronder.

Cette météo cataclysmique le désolait. Il avait espéré de profondes discussions avec Andophane, la découverte du passé mystérieux d’Aléone, s’enrichir de leurs vies et visions si fascinantes. Leurs conversations avaient été limitées au strict nécessaire alors que chaque mot était un effort calculé. Ils échangeaient le plus souvent par gestes, pour transmettre des messages ou des encouragements. Le sourire continuel d’Andophane laissait Vaïos pantois. Il ne comprenait toujours pas d’où le prêcheur tirait autant de force.

Lui regrettait de plus en plus la communauté, sa famille choisie. Cette camaraderie, ces innombrables moments de partage, tout ne prenait pleinement sens qu’une fois perdu. Vaïos réalisait avoir vécu l’exception et redoutait de s’être trompé. N’était-il pas le premier à avoir suggéré ce départ vers Asène ? Sans son conseil, la communauté se serait-elle divisée ? Peut-être, mais ils auraient eu quelques semaines de plus. Parmi tous les visages qu’il ressassait, l’un revenait sans cesse. Même lorsque leur coque s’était soulevée la veille, menaçant de sombrer, il ne pouvait la chasser de son esprit.

Érione.

Érione. Il regrettait de ne pas être à ses côtés à cette heure du soir où la saisissaient les angoisses. Ses sourires ironiques, ses grimaces moqueuses, ses yeux levés au ciel lui manquaient chaque jour davantage. Il redoutait les dangers qu’elle braverait autant que de ne pas l’avoir à ses côtés dans ce moment décisif de son existence. Songer à elle lui nouait le ventre. Cette sensation le déstabilisait. Il n’avait jusqu’alors jamais assez aimé pour connaître le goût de cette amertume.

La tempête qui agitait leurs navires ancrait ses doutes dans son environnement. Était-il à la hauteur de la mission qu’il s’était attribuée ? Saurait-il prêcher comme Andophane ? Convaincre des esclaves d’Asène de rejoindre leur communauté ? Construire avec eux son idéal de paix et de liberté ? Leur utopie pouvait-elle rivaliser avec la dureté du monde ? Sans la présence des compagnons les plus admirables de sa vie, Vaïos aurait envisagé de faire demi-tour.

Fouetté de rafales incessantes, il resta accroché au mât, les paupières alourdies. Le vacarme, sa peau poisseuse, ses vêtements collants, toutes ses sensations perdaient en consistance. Il lui semblait que fermer ses paupières pourrait tout effacer. Sa tête ploya en arrière, ses bras s’engourdirent et sa main tomba contre son seau. Il plongea dans un demi-sommeil, terrain d’affrontement entre le chaos de la tempête et son épuisement.

Des pensées aussi furtives qu’étranges s’immiscèrent dans son esprit embrumé. Un Daashur plus jeune qui lui tendait la main. Ses pieds trempés dans une rivière glacée. Les pleurs de sa mère après son départ définitif de la maison. Le hurlement d’un chien blessé sur les pavés poussiéreux au pied de son insula. Il nageait encore en pleine confusion quand une main lui saisit l’épaule.

— Debout !

Vaïos se réveilla en sursaut, face à une Aléone dont le visage crispé contrastait avec un ciel enfin apaisé. Le soleil perçait même à travers les nuages amaigris, comme enfin vidés de toute eau. Il ne savait combien de temps il était resté inconscient, mais sa tête lourde l’appelait à fermer à nouveau les yeux. Il voulait dormir des jours entiers. Il fallut qu’Aléone répète son ordre pour qu’il parvienne à s’asseoir. Vaïos se frotta les yeux en bâillant. Il demanda d’une voix plaintive :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— On est presque arrivés. Regarde.

Aléone accompagna ces mots d’une main tendue vers la mer, invitation à la découverte. Andophane se tenait déjà accroupi au bord du voilier, le regard perdu dans le lointain. Ses cheveux dorés brillaient sous le soleil renaissant. Cette vision hypnotique aida Vaïos à trouver la force de se redresser pour à son tour chercher Asène des yeux. Il lui fallut plusieurs secondes pour discerner des ombres sur la ligne d’horizon. Leurs formes fines et répétées ne dessinaient pas une ville, mais des mâts. Hébété, Vaïos réalisa peu à peu qu’ils formaient une immense flotte de guerre. Venue pour assiéger les esclaves, reprendre la cité perdue. Il se mordit la lèvre et demanda :

— Passerons-nous ?

Au silence qui suivit, Vaïos sut qu’Aléone ne savait pas mieux que lui comment entrer dans une cité prisonnière. Qu’Andophane ignorait comment aller prêcher dans une cité en guerre. Il devait pourtant y avoir une solution à ce problème inattendu. Ils ne pouvaient avoir essuyé cette tempête pour attendre ou pour, pire, faire demi-tour. Leur mission n’attendrait pas. Il se tourna vers Aléone :

— Tu ne connais aucun moyen ?

Une légère grimace se dessina sur le visage de la jeune femme. Son sourire asymétrique déforma la ligne de sa longue cicatrice. Ses sourcils froncés trahissaient l’intensité de sa réflexion et de ses hésitations. Vaïos la regarda dans les yeux pour qu’elle leur partage la teneur de ses pensées. Aléone inspira avant d’enfin se livrer :

— Ils n’ont pas encore posé le siège. Notre meilleure chance est de gonfler nos voiles en espérant les contourner par l’est de la baie sans être vus, puis de débarquer sur les roches au pied des murailles. Nous n’aurons plus qu’à espérer que l’on nous lance une échelle ou une corde pour nous laisser entrer. Si les asenais ne nous ont pas interceptés d’ici-là.

C’était très dangereux, Aléone n’eut pas à le dire. Ce plan pouvait échouer et compromettre leur mission. Que leur infligeraient les marins asenais s’ils les capturaient ? On les accuserait de complicité ou d’espionnage. Et même s’ils passaient, quel serait leur destin si la flotte asenaise reprenait la ville ? On les massacrerait avec tous les révoltés. Vaïos frissonna. Jamais il n’avait pris un tel risque de façon délibérée. Jamais il n’avait envisagé une possibilité si grande de mourir. Ill voulut s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres possibilités :

— Et si nous attendons ?

— Les asenais s’installeront autour des murailles et nous n’aurons plus qu’à assister à la chute de la cité des esclaves, prédit Aléone.

— Nous y allons, affirma Andophane d’une voix posée.

Le prêcheur avait quitté son poste d’observation sans prévenir et son calme surprit Vaïos. Son choix sonnait comme une évidence sans alternatives. Il arborait encore cet éternel sourire qui inspirait l’assurance dont ses compagnons avaient besoin. Vaïos le regarda dans les yeux, pour se nourrir de cette sérénité à toute épreuve. Et peu à peu, le tourbillon de ses pensées s’apaisa. Andophane serait son pilier au milieu de tous les dangers. Avec lui à ses côtés, il ne pouvait que réussir. Il acquiesça. Aléone ne l’imita pas. Ses yeux baissés et ses poings serrés trahissaient ses doutes.

— Si nous sommes pris, ils nous tueront, soupira-t-elle.

— Notre combat vaut ce danger, répliqua le prêcheur sous sourciller.

— Il faut y aller, ajouta Vaïos. Tant que nous avons une chance.

— Êtes-vous si pressés de mourir ?

— Personne ne veut mourir, répondit Andophane, mais personne ne peut l’empêcher. Alors que notre mort soit au service de notre vision. Qu’elle apporte aux terres que nous avons habitées et aux gens que nous avons aimés.

Aléone secoua la tête plusieurs fois. Elle ouvrit la bouche pour dévoiler des dents serrées autour de sa lèvre inférieure.

— Mourir dans cette baie ne sert à rien.

— Alors c’est que nous mourrons ailleurs. Notre vie est trop courte pour être peuplée d’hésitations. Hissons la voile et notre message parviendra à Asène avant les premières lueurs de la prochaine aube.

Cette fois, Aléone ne répondit rien. Elle baissa la tête, réfléchit un instant, puis capitula en silence. Elle déplia l’entièreté de la voile et manœuvra pour orienter leur embarcation de façon à offrir la meilleure prise au vent. Le bateau trembla avant de se lancer vers la baie asenaise. Vaïos frissonna : le couperet ne tarderait plus. Il s’installa près d’Andophane pour voir grossir la flotte asenaise et les silhouettes des montagnes. Bientôt apparurent les imposantes murailles d’Asène et il se demanda comment des pirates avaient pu venir à bout d’une telle conquête. Il peinait à imaginer les combats qui avaient permis cet exploit, le sang qui avait coulé sur ces roches brunes assaillies d’écume.

Plus aucun d’eux ne parla, comme si chaque bruit pouvait les trahir. Ce silence donna à leur manœuvre l’ambiance d’un cérémonial religieux. Elle rappela à Vaïos le soir où il avait lié son âme à Daashur. Son cœur se serra. Il espérait que le vieil homme allait bien. Leur embarcation s’approcha assez des navires asenais pour qu’ils puissent discerner de minuscules silhouettes sur leurs ponts. Aléone leur murmura :

— Cachez-vous !

Andophane et Vaïos s’assirent au pied de la voile de façon à ce que seuls le bout de leurs têtes dépasse de la coque. Alors qu’ils s’installaient, Aléone tira le gouvernail et ils virèrent vers la pointe de la baie. L’instant décisif approchait. Vaïos sentit les battements de son cœur s’emballer, comme au départ d’une course. Mais au lieu des muscles tendus par l’effort, il n’y eut que l’attente immobile. Il entendit l’écho lointain d’éclats de voix des marins, crut se retrouver sur le pont du Syphéon, en route vers Brynène. Puis le vent se leva et chassa tous les autres bruits.

Chaque manœuvre des navires asenais lui faisait retenir sa respiration. Si on leur donnait la chasse, ils ne pourraient s’échapper. Par bonheur, le regard des vigies devait être tourné  vers Asène car leur trajet vers la pointe de baie se déroula sans encombre. La poitrine de Vaïos se détendit alors qu’ils s’éloignaient du danger de seconde en seconde. Il guetta les réactions de ses compagnons, mais leurs visages demeuraient imperturbables.

Enfin, leur coque heurta le rivage de graviers. Leur bateau se souleva et trembla avant de s’immobiliser, à demi-échoué. La pointe de la baie demeurait à l’état sauvage, avec une dizaine de mètres de terre sableuse où proliféraient les euphorbes et oyats. Les vagues s’y échouaient paresseusement de part et d’autre. Aléone sauta hors de son voilier, puis fit signe à Vaïos et Andophane de l’aider à le débarquer. Ils le tirèrent plusieurs minutes avant de pouvoir le hisser hors de l’eau.

— Il y a plus qu’à espérer que personne le trouve, murmura-t-elle.

Puis Aléone se détourna de son embarcation, comme si elle en avait déjà fait le deuil. Malgré tous les souvenirs qu’il devait inspirer, il valait peu face à ce qu’ils avaient quitté et face aux dangers qu’ils s’apprêtaient à affronter. Ils n’avaient pas le temps d’être triste.

— Ne perdons pas de temps, ajouta-t-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées.

Vaïos se retourna. Les premières galères asenaises arrivaient à l’entrée du port et s’apprêtaient à débarquer, à moins d’être arrêtées par les pirates. D’autres navires s’approchaient des portes latérales de la cité. S’ils n’arrivaient pas vite, on leur couperait la route. Ils coururent aussi vite que le permettait la végétation chaotique, mais leur rythme ne pouvait égaler celui d’embarcations aux voiles gonflées et poussées par des bancs de rame. Une galère accosta entre eux et la muraille. Des hommes débarquèrent. Leur course se mua en marche, puis Andophane s’arrêta et leur dit :

— Nous passerons cette nuit.

Ils n’avaient pas le choix. La rage au cœur, Vaïos rebroussa chemin avec ses compagnons, jusqu’à une cachette entre deux buissons. Il s’en était fallu de peu pour qu’ils prennent les asenais de vitesse. Rien n’était plus dangereux que cette soirée coincés sur une bande de terre aussi fine, sans autre échappatoire que leur voilier. Si on le voyait, il leur faudrait espérer qu’on le prenne pour une épave. Aléone et Andophane devaient partager sa frustration car ils demeurèrent silencieux un long moment.

Cette accalmie avant une tempête au déferlement repoussé plongeait Vaïos dans la confusion. Devait-il craindre le pire devant ce revers du destin ou maintenir sa confiance aveugle en Andophane ? La facilité de cette seconde solution le convainquit de ne pas trop réfléchir. Il se laissa bercer par le sifflement du vent au milieu des plantes et le clapotis rassurant des vagues. Il sentit ses paupières s’engourdir et regretta de ne pouvoir dormir. À ses côtés, Aléone cueillit un œillet des sables aux pétales violets. Elle le porta doucement à ses narines et le huma comme s’il s’était agi de la plus merveilleuse fleur du monde.

— Ça me rappelle mon amoureux de Brynène, murmura-t-elle.

Aléone avait changé de ton, et Vaïos s’étonna d’une si brusque confidence. Elle n’avait jusqu’alors livré que des bribes de son passé, seulement quand il l’avait questionnée. L’entendre évoquer ainsi des souvenirs si intimes avait quelque chose d’inquiétant. Comme si elle voulait se confier avant de risquer sa vie. Andophane demeura stoïque, se contentant d’offrir son regard et sa pleine écoute à Aléone.

— C’était quand j’étais à Brynène avec Nérion. La guerre avait éclaté depuis trois ans. Nous ne faisions plus de spectacles, nous n’avions plus de troupe. Je demeurais seule avec lui jour et nuit. Un soir, il m’a demandé de l’accompagner à la plage. Il voulait voir le soleil se coucher, mais s’est endormi juste avant. J’ai commencé à pleurer. Je n’en pouvais plus d’essayer de consoler Nérion alors que j’avais connu au moins autant de malheurs. Enfin j’arrivais à être triste.

Aléone avait porté son regard vers le bout de mer que laissaient paraître les buissons, comme pour replonger toute entière dans cette soirée du passé. Elle arrachait distraitement les pétales de l’œillet, tout en racontant d’une voix monocorde :

— Un jeune homme se tenait à quelques pas de là. Il était aussi venu voir se coucher le soleil. Il a dû m’entendre pleurer et il est venu me voir, proposer son aide. Il m’a aidé à ramener Nérion et à le coucher. Nous avons continué de parler pendant la moitié de la nuit. Il s’appelait Adigos. C’était un réfugié comme nous, d’Épisène. Il avait perdu un frère et une sœur dans la guerre, son père s’y battait encore. Il vivait seul avec sa mère. Nous n’avons pas eu à nous dévoiler beaucoup pour deviner nos malheurs respectifs. Nous nous comprenions mieux que personne. Il est reparti à l’aube et j’ai repensé à lui toute la journée et la nuit suivante. Songer à son visage éveillait des papillons dans mon ventre.

Vaïos se demanda à quoi ressemblait cette sensation qu’il avait si souvent entendu décrite sans jamais la ressentir. Était-ce si étrange de ne l’avoir jamais connue ? Il ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine jalousie pour Aléone et pour tous ceux qui décrivaient le désir comme la sensation la plus merveilleuse du monde.

— Dès que j’ai pu laisser Nérion seul, je suis retournée à la plage. Il m’y attendait déjà, un bouquet d’œillets à la main. Quand il s’est retourné vers moi, j’ai croisé le plus beau regard qu’il m’ait été donné de voir. C’est la première fois que l’on me dévoilait des sentiments amoureux sans utiliser de mot. La façon dont il me considérait réparait tout le mépris de ceux qui m’avait vendue, achetée, possédée. J’étais importante. Même affranchie, je ne m’étais jamais sentie aussi libre. Nous nous sommes aimés. Jusqu’à en oublier la guerre et tous les malheurs du monde.

Le récit d’Aléone s’arrêta là, au firmament d’une romance dont l’issue ne pouvait être heureuse. Cet amant, elle l’avait perdu ou quitté, pour s’établir dans les cendres de Velymène. À la façon dont elle le décrivait, comme un défunt, Vaïos sut qu’elle n’envisageait pas de le revoir un jour. Poussé par un élan de compassion, il posa sa main sur celle d’Aléone et la pressa pour signifier son soutien. Daashur le premier lui avait offert ce genre de gestes. La jeune femme sursauta, mais ne retira pas sa main. Son regard se détacha des vagues pour revenir à Vaïos, comme si elle reprenait la raison. Quant à Andophane, il murmura :

— Je te souhaite d’offrir ou recevoir bientôt de nouveaux œillets.

Aléone secoua la tête :

— Ce n’est plus le moment.

— Ashaz disait toujours que les plus belles rencontres naissent quand on s’y attend le moins. Il est difficile de déceler parmi tous les gens que l’on croise ceux et celles qui changeront notre destin.

Vaïos se souvint de sa propre rencontre avec Andophane, de sa curiosité première pour ce prêcheur déchaîné. Il n’aurait pu imaginer alors partager avec lui tant de chemin.

— Qui était cette Ashaz ? demanda Aléone.

— La femme qui m’a élevé.

Ce fut au tour d’Andophane de se livrer. Alors que la nuit tombait, il raconta des bribes de son enfance dans la montagne entre Andène et Asène. L’étrange communauté de femmes de tous horizons dans laquelle il avait grandi. Ses premières années passées dans l’insouciance et l’ignorance du monde extérieur. Vaïos écouta avec fascination cette genèse d’une vie hors normes. Il offrit sa reconnaissance par la pensée à ces femmes qui avaient élevé un être si extraordinaire. À cette Ashaz qui la première, l’avait intéressé à la philosophie des Cent-Lacs. Puis le visage d’Andophane se referma.

— À mes six ans, la communauté s’est brisée. Ma mère et une autre femme se sont enfuies pour me confier à un ermite. Elles ne sont jamais revenues. Je n’ai revu qu’Ashaz, qui restait seule. Elle n’a jamais voulu me dire ce qui était arrivé. Nous sommes descendus nous installer dans un village de la vallée et elle a passé ses dernières années à s’occuper de moi. Quand elle est morte, je suis allé vivre chez l’ermite qui m’avait hébergé quand j’étais tout petit. J’ai vécu à ses côtés jusqu’à mon départ pour Velymène.

Vaïos sentit son cœur se nouer en apprenant le destin de cette utopie au milieu des montagnes. Une part de lui considérait cette existence recluse comme la plus heureuse possible. Il ne put s’attrister longtemps car déjà, Andophane leur décrivait sa découverte des merveilles de Velymène avec Zane, leur passion commune pour l’art, son apprentissage de la philosophie et de la rhétorique. Une existence au rythme effréné que Vaïos peinait à associer au prêcheur. Le jeune homme de ses récits avait tant changé. Peut-être était-ce pour cela qu’il en parlait si peu. Vaïos se sentit privilégié.

Les dernières couleurs du soleil cédaient au crépuscule, le bruit des navires asenais s’était tu. Seule une brise légère se mêlait à la voix d’Andophane. L’heure décisive approchait. Vaïos préférait ignorer ces signes pour s’immerger dans cette douce conversation dans la pénombre, qui lui rappelait toutes celles qu’il avait partagées avec des membres de la communauté. Tant qu’il demeurait aux côtés de tels compagnons, la joie qu’il avait découverte sur la route de Brynène à Velymène se perpétuerait.

Le récit d’Andophane s’acheva avec la description de la sépulture qu’il avait bâtie pour Zane. Une stèle où il avait passé des semaines à graver des passages de ses plus beaux poèmes. Un silence recueilli accueillit cette conclusion tragique.

— Et toi ? Quel a été ton premier amour ?

Vaïos sursauta, surpris par la question d’Aléone. Il réfléchit à la meilleure manière d’esquiver ce sujet dérangeant, mais les regards intenses de ses compagnons lui enlevaient toute échappatoire. Il ne pouvait se dérober, il ne pouvait mentir. Pas alors qu’on venait de lui livrer tant de secrets. Mais de réponses à cette question, il manquait. Pouvait-il avouer n’avoir jamais été amoureux ? Ne même pas savoir ce que cela signifiait ? Pouvait-il révéler son étrangeté ? Il remercia l’obscurité de cacher ses joues brûlantes et un regard qui aurait trahi son malaise.

— Tu as connu d’autres femmes qu’Érione ? D’autres hommes ?

La voix d’Aléone comprimait l’étau dans sa poitrine, le poussait à des confidences dont il ne voulait pas. Il avait l’impression de se retrouver au milieu de la masse moqueuse des jeunes hommes du gymnase, après avoir avoué qu’il n’avait jamais fait l’amour. Vaïos inspira doucement. Il était en sécurité, entouré d’amis chers. Rien ne lui arriverait. Il parvint à balbutier :

— Non. Je n’en ai jamais eu envie.

Ces mots transmettaient mal l’ampleur de sa confusion, mais il n’avait su en trouver de meilleurs. Ses efforts ne pouvaient dissimuler le malaise dans sa voix. Aléone dut le sentir, car elle orienta la conversation dans une autre direction :

— Et Érione ? Comment tu l’as rencontrée ?

Jamais Vaïos n’avait répondu sincèrement à cette question. Il l’esquivait toujours en décrivant un coup de foudre sur le chemin du stade, au marché. Il déglutit, puis raconta leur véritable histoire d’une voix lente. Et à mesure qu’il revenait sur tout ce qui avait constitué cette relation hors du commun, il sentait sa gorge se nouer.

Malgré deux années de vie commune, il n’avait jamais su définir leur lien. Ils se voyaient peu, ne se touchaient pas, vivaient deux existences aux antipodes. Érione ne lui avait jamais inspiré les élans de désir brûlants que confiaient certains athlètes dans les vestiaires du gymnase. Avec elle, pas de ces jeux de séduction ou de domination qui lui avaient toujours paru étrangers.

À Érione pourtant, il avait partagé ses journées, ses ambitions, ses rêves, puis ses vulnérabilités, ses doutes, ses peurs. Elle avait fait de même en retour. Ils s’étaient soutenus dans la pauvreté, la fatigue, la maladie, les crises et les cauchemars. Pendant ces années, ils avaient traversé toutes les épreuves ensemble. Leur relation était devenue un des fondements de son bonheur et de son identité. Il s’entendit finalement avouer :

— Elle a été ma première amie. Ma meilleure amie.

C’était étrange d’apposer un seul mot sur des sentiments si complexes.

— Il y a autant de façons d’aimer qu’il existe d’âmes, commenta Andophane. Votre histoire est magnifique.

Vaïos se crut sorti de la tourmente. Ces confidences avaient été moins douloureuses que prévu. Se livrer si pleinement constituait une forme de libération. Partager ses vulnérabilités, son intimité et ses craintes était la plus belle marque de confiance qu’il pouvait offrir à ses compagnons. Aléone pourtant, en voulait encore plus :

— Et tu n’as jamais envie d’essayer autre chose ? De rencontrer quelqu’un d’autre ?

Vaïos soupira. Avec ces questions revinrent l’écho des mots d’Érione. Si tu venais à rencontrer quelqu’un, à tomber amoureux, rien ne me rendrait plus heureuse. Il ne savait comment les recevoir. Cela faisait des années qu’il avait cessé d’aspirer à une histoire d’amour romantique. Enfant, elle avait représenté un objet de violentes moqueries, puis au gymnase, une pression insoutenable. Il fallait fréquenter les filles, il fallait l’avoir fait. Son mariage avec Érione avait coupé court aux humiliations sur sa virginité, sur sa timidité. Enfin, il répondait aux normes. En apparence du moins. Cette tranquillité lui avait convenu. Et voilà qu’on lui proposait un futur différent, empreint de possibilités qu’il n’avait jamais envisagées.

— Je ne sais pas. Pour l’instant, je ne pense qu’à Asène.

Aléone acquiesça et dans l’obscurité, il ne put lire ses émotions. Vaïos peinait à chasser l’angoisse irrationnelle d’être rejeté pour ce qu’il venait de confier. Il s’en extirpa en se levant.

— Il faut qu’on y aille.

Andophane hocha la tête. La nuit était pleine, la lumière lunaire masquée par les nuages. Ils quittèrent leur abri de fortune pour marcher vers la muraille. Vaïos s’efforça d’être aussi silencieux qu’une ombre. À chaque craquement de branche, à chaque pas trop appuyé, à chaque froissement de sa tunique, il se figeait pour être rassuré par le silence de la nuit. Ses compagnons le suivaient sans un mot. Le navire asenais qui leur avait barré la route se tenait dans le mouillage de la baie, ancré au pied de la porte est de la cité. Aucune silhouette ne se tenait sur le pont.

Vaïos se demanda où étaient passés les hommes débarqués la veille. Au pied de la muraille, il ne voyait ni feu ni sentinelle. Ses muscles se tendirent un peu plus à chaque nouveau pas. Il orienta sa trajectoire vers l’extrémité-est de la muraille, au bord du roc où naissaient les premières montagnes. Ils parvinrent sur une plage balayée par des rafales de sable, qui fouettèrent leurs jambes. Il ne leur restait plus qu’une poignée de pas. Enfin, ils parvinrent au pied du rempart.

D’en bas, il paraissait plus haut que jamais. Inatteignable. Vaïos chercha des yeux une silhouette sur le chemin de ronde. Son cœur battait la chamade. Ils y étaient presque. Il suffisait qu’on leur lance une échelle, une corde, n’importe quoi, et ils pénètreraient dans Asène. Il demanda d’une voix juste assez portée pour être entendu d’en haut :

— Il y a quelqu’un ?

La réponse ne vint pas de la muraille. Le souffle de Vaïos se bloqua. Un cri résonnait dans la nuit. Il se retourna. Une dizaine de soldats couraient sur leurs traces, torches à la main. On les avait repérés. Il n’y avait plus de temps à perdre. Déjà, Aléone et Andophane criaient au secours. Il joignit son cri aux leurs, sans retenue désormais :

— Lançez nous une corde, faites-nous entrer ! Nous voulons parler à Casse-Fers !

Malheureusement, les murailles demeuraient vides. Désespérément vides. Leurs poursuivants les rattrapaient à toute vitesse. Dans une poignée de secondes, ils seraient sur eux. Il hurla de plus belle :

— Sauvez-nous !

Mais c’était trop tard. Même si les occupants de la cité les voyaient, ils ne pourraient les secourir à temps. Tout était perdu. Vaïos serra les poings. Ils avaient été si près de réussir. Soudain, Andophane lui pressa l’épaule et cria son nom. Il fixa ses yeux dans les siens et lui intima d’une voix qui n’admettait aucune réplique :

— Cours !

Commentaires

forum Fond et forme doux
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.