“Pendant de longues années, Pysctas craignit de ne jamais avoir de petits-enfants. Malgré les innombrables prétendants attirés par la richesse et le prestige de son nom, ses deux fils refusèrent tous les partis. Pelias délaissait les jeux de séduction de ses amis, préférant l'appel de la mer. Quant à Réfus, il disparut mystérieusement avant sa majorité.
Ce ne fut qu'en l'an 118 que son fils aîné répondit à ses espoirs. Il ramena d'un voyage une jeune femme sans nom dont il était tombé amoureux. Comme son père avait désespéré de le voir se marier un jour, il accepta cette union. Nul ne sut jamais vraiment d'où venait Amenis, comment Pelias l'avait rencontrée. Les envieux et les méprisants apprirent cependant vite à la respecter.
Elle prit le siège de son mari à l'Assemblée pendant chacune de ses expéditions et on comprit que des Orphane, elle n'avait pas pris que le nom. Cette arriviste comprenait les rouages du pouvoir de Clytène comme si elle y avait intrigué pendant des décennies. Manipulatrice déterminée et éloquente, elle gagna d'année en année un pouvoir sans précédent pour une femme de sa condition. Elle se révéla être la véritable héritière de Pysctas, la porteuse des ambitions que ses fils n'avaient su incarner. “
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Syvyne
Jamais Pelias n’avait haï la mer. Elle avait toujours été pour lui l’expression la plus tangible de la liberté. Jamais la terre ne lui avait offert autant de confort, jamais il ne s’était senti autant chez lui que sur le pont de son navire, entouré de son équipage, bercé par les vagues, l’air iodé emplissant ses narines. Les marins la décrivaient souvent comme sauvage, indomptable, parfois inhospitalière. Pourtant, il avait toujours su s’entendre avec elle. Plus d’une fois, la grande Syvyne avait récompensé sa ferveur en le sauvant des pires tempêtes. Debout sur le pont de sa chère Hécate, face aux vents furieux, il lui était même arrivé de se sentir maître de l’océan.
Jamais il n’avait haï la mer. Jusqu’à présent.
Elle l’avait malmené durant toute la traversée d’Asène à Clytène, et manqué à plusieurs reprises de briser sa pitoyable embarcation, poussée par la colère incompréhensible de Syvyne. Chaque nuit, il avait levé les yeux vers la voûte étoilée, avait supplié Zuasyn d'apaiser son épouse, prié qu’elle le mène à Clytène sain et sauf.
Ces derniers jours lui avaient laissé un goût amer. Outre ses douleurs physiques, il avait été profondément heurté dans son ego. Lui qui s’était toujours cru privilégié par la déesse de la mer, il avait réalisé que, privé de sa splendide Hécate, il lui fallait trimer chaque jour comme un vulgaire mousse pour ne pas sombrer.
Oh comme il l’avait haï dernièrement ! Chaque nouveau jour qui se levait sur cette étendue vide de vie et d’espoir l’accablait un peu plus profondément. Aujourd’hui encore, rien ne s’offrait à sa vue que cette immensité bleue, indifférente à sa détresse.
Alors qu’il se redressait, il se sentit à nouveau pris de vertiges et il dut se rallonger. Tout son corps ne lui semblait que souffrance. Sa tête était prise d’assaut par de terribles migraines. La faim lui tordait l’estomac. Il avait cru la connaître autrefois, lorsqu’il avait été prisonnier des pirates, mais rien n’avait jamais été si terrible que ce qu’il éprouvait à présent.
Pelias avait perdu le décompte des jours depuis son évasion, mais il avait dû s’écouler plus d’une semaine. Il n’avait emporté dans la hâte de sa fuite qu’une outre d’eau, aucune nourriture. Une fois sur l’eau, il avait tenté d’attraper des poissons à main nue, bien sûr sans succès. Pourtant, il les aurait dévoré crus sans le moindre dégoût. Il aurait mangé n’importe quoi, n’importe quoi pour combler ce vide atroce. Pour tromper un peu sa faim, il avait été jusqu’à mordre dans ses vêtements trempés de sueur. Il saisit l’outre et la porta à ses lèvres. Il attendit un long moment jusqu’à ce qu’enfin, une goutte d’eau croupie roule sur sa langue. Sa gorge était aride comme le plus sec des déserts. Il laissa échapper un gémissement de désespoir. Si la terre ne se montrait pas bientôt, il mourrait de soif.
Autrefois, sous les tortures d’Ulya, il avait souhaité la mort plus que tout, la voyant comme l’affranchissement de ses souffrances. Pourtant, depuis, il s’était trouvé animé d’une rage de vivre folle, plus forte que tout. Il avait beau avoir atteint l’âge de vingt-sept ans, avoir vécu de nombreuses expériences en mer, il lui semblait qu’il n’avait même pas accompli la moitié de ce pour quoi les dieux l’avaient destiné. Il s’était senti appelé à plus que Clytène et il était parti en mer. Mais à présent, il se sentait appelé à plus qu’au commerce maritime. Quelque chose de grand l’attendait. C’était pour cela qu’il s’était enfui, malgré ses faibles chances de survie. Il devait vivre.
Il passa une main sur son crâne où subsistaient par endroits quelques touffes de cheveux crépus. Sa peau était aussi sèche que l’écaille du serpent et son œil gauche n’était plus qu’un trou béant. Parfois, dans ses cauchemars, il revoyait Ulya approcher son sabre de son visage, un sourire sadique étirant ses lèvres. Il ressentait la terreur qui l’avait envahie, les larmes brûlantes qui avaient dévalé sur son visage. Il entendait ses propres supplications, sa voix tremblante et pitoyable. Il voyait le visage riant de sa tortionnaire en réaction à son désespoir. Il se souvenait des ses mots. “A ton tour”. Il sentait la lame s’enfoncer dans son œil et la douleur revenait alors, vive, insupportable, comme au premier instant. Puis il était condamné à écouter en boucle l’écho de ses hurlements et à être agité des mêmes spasmes d’animal agonisant.
Parfois, l’image d’Ulya s’effaçait et le visage de Casse-Fers se formait alors devant lui. Cette apparition, plus douce, lui arrachait un faible sourire. Bien qu’il eut été son captif, il ne ressentait aucune haine envers elle. Elle s'était montré plus juste envers lui qu’il ne l’aurait été envers l’esclave qu’elle avait été. Il ne lui aurait offert aucun traitement de faveur. Elle aurait été, comme tant d’autres, remplir les cales de ses navires.
Il ne parvenait à comprendre comment elle pouvait garder cet espoir fou de renverser l’ordre établi, elle qui avait tant vu, tant vécu. Elle aurait dû comprendre que le monde s’était figé bien avant elle dans un équilibre destiné à durer, et que tous ses efforts n’y changeraient rien. Peut-être était-elle simplement naïve. Pelias ne pouvait cependant la blâmer. Chacun s’accrochait à un espoir pour continuer à vivre.
Soudain, un vautour passa à quelques centimètres à peine de son visage en poussant un cri strident qui le fit sursauter.
- Sale bête, grogna Pelias d’une voix à peine audible.
Sa première pensée fut que ces maudits oiseaux attendaient sans doute sa mort pour se partager sa dépouille. Il n’en était pas question. Il reposerait, comme ses ancêtres, dans le caveau de la famille Orphane. Il y rejoindrait sa mère, sa sœur. Il ne mourrait pas ici. Après quelques instants pourtant, il se redressa brusquement, ignorant le vertige qui le reprenait, comme frappé par une révélation divine. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait pas vu d’oiseaux. Si un vautour était parvenu jusqu’à lui… alors cela signifiait qu’une terre se trouvait quelque part, non loin d’ici.
Réanimé par un espoir soudain et salutaire, il s’agita, rampa jusqu’à l’avant de la barque et tordit le cou pour tenter d’apercevoir ce qu’il n’avait fait que rêver ces derniers temps : la terre.
- La terre, supplia-t-il à voix haute, comme pour se faire entendre des dieux.
Mais au loin, il ne voyait que l’eau, toujours et encore, sur laquelle se reflétaient d’épais nuages blancs. Plusieurs heures durant, il demeura immobile, le corps tendu, n’osant ni bouger ni détourner le regard, de peur de manquer l’apparition d’un rivage.
Enfin, la brume finit par se dissiper. Les bras de Pelias cédèrent sous lui. Il s’agrippa au bord de la barque, se hissa avec le peu de force dont il disposait encore. Un sourire éclaira son visage, et il sentit les larmes dévaler sur ses joues. Devant lui se dessinaient les contours de la cité qu’il avait cru ne jamais revoir : Clytène.
- Ah… souffla-t-il, n’en croyant pas ses yeux.
Il se redressa lentement.
- Béni sois-tu…, murmura-t-il, sans même savoir à quelle divinité il s’adressait.
Alors que la barque se rapprochait avec une lenteur cruelle, il distingua au loin une plage, en vit le sable fin et blanc. Saisi d’un élan presque insensé, il cessa de réfléchir. Il leva ses bras affaiblis, inspira profondément, et plongea.
***
“- Alors, comment est-ce que tu vas l’appeler ?
- Je vais l’appeler comme toi. Pil.”
- Ré…fus, souffla Pelias dans son sommeil.
Peu à peu, il revint à lui. Il ouvrit son œil droit puis le referma aussitôt, ébloui par la clarté du jour. Lorsqu’il l’entrouvrit de nouveau, il dut s’habituer lentement à la lumière. Il était allongé sur le ventre, sur le sable humide, tandis que de douces vagues venaient lécher ses jambes. Il abandonna la vision de Réfus alors que la réalité lui réapparaissait, plus belle encore qu’avant son évanouissement. Il était à Clytène. S’appuyant sur ses coudes, il leva les yeux. Devant lui, il ne distinguait que des rochers noirs. Mais il savait que, plus haut, la cité se dressait au-dessus de lui, imposante, dominant l’horizon de toute sa hauteur. Il avait maintes fois été se promener sur cette plage à l’aube, avant de partir en mer. Elle était petite, peu fréquentée. Il avait le souvenir lointain de s’y être un jour rendu avec sa sœur Meveris, mais il ne savait pas si cet événement avait réellement eu lieu ou s’il l’avait fantasmé.
Il était encore perdu dans son euphorie lorsqu’un enfant s’approcha de lui. Blond et frêle, il s’accroupit en face de lui. Il était le premier être que Pelias voyait depuis ce qui lui avait semblé une éternité. L’enfant approcha sa petite main du naufragé, la posa sur son front puis recula d’un pas. Il se retourna, cria d’une voix fluette :
- Maman ! Maman !
Peu après sa mère lui répondit par un cri qui trahissait son inquiétude :
- Antos ! Reviens ici !
Mais Antos se tourna à nouveau vers Pelias, lui offrit un grand sourire.
- Pourquoi tu as plus ton oeil ?
Sans attendre de réponse, il ajouta :
- Plus de bateau ?
- Non, soupira Pelias.
- Oh, répondit seulement Antos avec une moue compatissante.
Lorsque la mère d’Antos arriva à leur hauteur, elle attrapa son fils et le cala contre sa hanche puis baissa le regard sur Pelias. L’air méfiant, elle regarda autour d’elle, sans doute dans l’espoir que quelqu’un d’autre s’acquitte de cette tâche. Ne voyant personne, elle demanda :
- Qui es-tu ? Que fais-tu ici ?
- Mon navire a fait naufrage, répondit Pelias, chaque mot qu’il prononçait lui asséchant un peu plus la gorge. Je suis Pelias.
Le regard de la femme n’ayant pas changé, il se reprit :
- Pelias Orphane.
***
Dans la litière qui le ramenait chez lui, Pelias luttait contre l’envie de sombrer de nouveau dans un sommeil profond. Il jeta un coup d'œil sur les rues qui défilaient en entrouvrant le petit rideau vert. De ce qu’il en vit, rien n’avait changé.
Les chevaux s’arrêtèrent, et il sut qu’il était arrivé. Aussitôt, un esclave accourut pour ouvrir la porte. C’était Sim, un vieil homme au service de sa famille depuis plus de trente ans.
- Maître, salua-t-il en se courbant. Je me réjouis de votre retour.
- Sim, parvint seulement à murmurer Pelias.
L’esclave eut un sourire un peu troublé, puis fit signe à deux autres serviteurs. Ils vinrent aider Pelias à sortir, puis le portèrent presque jusqu’à la maison. Elle était vide.
- Amenis ? interrogea Pelias.
- Madame est à l’Assemblée, répondit Sim.
Pelias ne réagit pas. En réalité, il se souciait peu d’Amenis en cet instant. Seule comptait la faim qui creusait son ventre. Il n’eut pas besoin de l’exprimer. À peine s’était-il allongé sur un divan que trois esclaves arrivèrent avec des plateaux chargés de mets variés. L’odeur de la nourriture, pourtant raffinée, l’assaillit avec une telle intensité qu’elle lui donna la nausée. Tout paraissait délicieux, mais il ne parvenait pas à apaiser le malaise qui le gagnait.
Sim, observant le visage de son maître, comprit aussitôt. D’un geste, il congédia les serviteurs, tout en s’emparant d’une mandarine. Il s’agenouilla devant Pelias, lui versa un verre d’eau que celui-ci vida d’un trait. Cela ne suffit pas. Il attrapa la carafe et but directement au goulot, mouillant au passage le haut de sa tunique en lambeaux. Pendant ce temps, Sim épluchait la mandarine, lui tendant les quartiers un à un. Pelias en porta un à ses lèvres. Lorsqu’il le mordit, le jus, à la fois acide et sucré, se répandit sur sa langue. Il le mâcha longuement, puis en mangea un second, un troisième, jusqu’à ce que le fruit entier disparaisse. Sim fit ensuite apporter un bouillon de légumes, puis des fruits secs. Bientôt, la fatigue l’emporta sur la faim. Pelias ferma les paupières un instant, voulut les rouvrir, mais le sommeil l’avait déjà emporté.
***
Lorsqu’il se réveilla, dans son lit, Pelias eut l’impression que tout son corps brûlait. L’instant suivant, il lui sembla qu’on l’avait plongé dans un lac gelé. Il referma les yeux, tentant d’apaiser son terrible mal de tête. Il se retourna dans son lit, et ce simple geste lui arracha un grognement de douleur. Son estomac aussi le faisait souffrir, son ventre était gonflé, comme chargé de lourdes pierres le clouant au lit. Son corps était couvert d’une sueur moite. Il rouvrit les yeux, constatant avec étonnement que tout autour de lui était flou. Il ne percevait de la chambre que des formes abstraites, des couleurs si vibrantes qu’il en était ébloui. A ses oreilles battait une mélodie incessante, la mélodie du tambour qui marque le rythme des galériens sur les navires. Pam, pam, pam. Puis plus fort, plus fort encore. Pam, pam, pam.
La porte de la chambre s’ouvrit, et Pelias distingua deux formes qui s’avançaient vers lui, semblant flotter au-dessus du sol. “Pélias” murmura l’une d’elles. La voix était douce comme le miel. Puis elle répéta son nom, mais cette fois ci, la voix était sèche et sifflante et elle résonna désagréablement dans ses oreilles. La forme s’approcha, se pencha au-dessus de lui. Il ne distingua que son sourire. Un sourire qui ne cessa de s’élargir, jusqu’à devenir une gueule immense aux dents pointues qui semblaient prêtes à se refermer sur lui. Pelias hurla, se débattit autant qu’il put, et la forme se recula soudainement. La deuxième s’approcha, posa une main sur son front, ignorant les faibles gémissements que poussaient le capitaine.
-Il est brûlant, madame.
-Je vais faire appeler un médecin. Reste à ses côtés, Sim.
A l’entente de ce nom, Pelias agita son bras frénétiquement, jusqu’à agripper un poignet frêle.
- Sim, murmura-t-il, Sim…
Mais l’autre se dégagea avec douceur, puis le borda comme un enfant.
- Restez calme, maître. Il vous faut du repos.
***
La fièvre de Pelias dura une semaine entière, durant laquelle Sim le veilla aussi fidèlement que s’il avait été son propre fils. A chaque instant où Pélias s’éveillait, perdu et hagard, le serviteur se trouvait à ses côtés. Dans son délire, seule l’image de ce vieil homme au crâne recouvert d’un vieux foulard noué et à la barbe grise lui apportait un peu de paix. Malgré son état, il avait conscience des bons soins qui lui étaient prodigués. Il sentait les linges d’eau fraîche éponger son front, les cataplasmes que l’on appliquait sur sa peau, les bouillons que l’on lui faisait boire. Ce qui le guérit ne furent pas les remèdes fantasques que lui prépara son médecin ; il ne dut son salut qu’au dévouement sans faille de Sim.
Un matin, il se réveilla et il eut la surprise de voir clairement autour de lui. Ses douleurs s’étaient apaisées, la fièvre était tombée. Il se redressa dans son lit, tourna la tête. Adossé contre le mur à même le sol, Sim s’était assoupi. C’est en remuant que Pelias se rendit compte qu’il sentait mauvais. Son corps était recouvert d’une couche de crasse et de sueur qui lui fit froncer le nez. Il devait à tout prix prendre un bain. Il tenta de se lever d’une seule impulsion, mais son corps resta aussi rigide qu’un tronc d’arbre. Il dut alors rouler sur le côté, puis lentement se redresser à l’aide de ses bras endoloris. Une fois debout, il sortit de la chambre en se tenant aux murs. Il erra dans la grande maison quelques instants, marchant avec peine sur ses jambes faibles, avant de croiser la route d’une toute jeune esclave aux cheveux blonds. Elle devait avoir à peine dix ans.
- Maître, le salua-t-elle en s’inclinant. Que puis-je faire pour vous ?
Sa jeunesse le mit mal à l’aise. Il en avait pourtant vu des centaines de plus jeunes au fil de ses traversées. Des enfants qui parlaient à peine, des enfants arrachés à tous leurs repères, des enfants tremblants, des enfants à qui on mentait en leur parlant de voyages, des enfants qui ne comprenaient leur sort que quand ils étaient achetés par un parfait inconnu. Il effaça tous ses visages de son esprit et répondit :
- Je voulais simplement prendre un bain.
- Je vais en préparer un de suite, répondit rapidement l’enfant avant de s’incliner à nouveau et de repartir.
Pelias resta immobile dans le couloir, les sourcils froncés. Plusieurs semaines, il avait été prisonnier. Dans cette demeure, il était maître. Sur son navire, il était capitaine. Dans le coeur des esclaves, il était bourreau. Qu’il était étrange de changer ainsi de rôle à travers le regard des autres.
***
Il plongea dans l’eau chaude du bain avec délice. L’odeur des fleurs séchées qui y trempaient emplit ses narines et il put enfin oublier sa propre puanteur. Il lui sembla que l’eau l’enveloppait, le berçait avec douceur comme un petit enfant, comme avait l’habitude de le faire sa nourrice. C’était une jeune fille frêle, qui avait été chassée par Pysctas lorsque Pelias avait atteint l’âge de dix ans. Après la mort de sa mère, c’est elle qu’il avait appelé “maman”. Il laissa sa tête s’appuyer sur le rebord du baquet, allongea complètement ses jambes. De ses mains tremblantes, il se lava le visage, puis les bras, avec un rythme lent. La jeune esclave lui avait proposé son aide, mais il l’avait aussitôt refusée. Il ne supportait pas de croiser ses yeux éteints, d’être témoin de sa servilité. Pelias resta si longtemps dans son bain que l’eau refroidit, et il fut soudainement saisi d’un frisson. Il se redressa, abandonna l’eau à regret, puis sécha son corps avec un linge sec.
- Oh, Pélias…
Amenis se trouvait dans l’embrasure de la porte, aussi belle que dans ses souvenirs. Ses cheveux roux étaient retenus au-dessus de sa nuque par une épingle dorée, elle portait une élégante robe couleur azur. Pelias se couvrit aussitôt, soudain honteux de son corps, faible et meurtri. Elle sembla ne pas y porter attention, s’approcha de sa démarche féline et lui sourit.
- Toute une vie semble s’être écoulée depuis la dernière fois, susurra-t-elle.
- Amenis, répondit-il seulement d’une voix rauque.
- Viens, l’invita-t-elle en saisissant sa main.
Toujours enveloppé dans son linge comme un enfant, il se laissa guider jusqu’à la chambre où les draps souillés avaient été changés. Il s’assit sur le rebord du lit, elle resta debout. D’un geste de la main, Pelias désigna le coffre dans le coin de la chambre.
- Apporte moi une tunique, s’il te plaît.
Sa femme s’exécuta, puis le détailla du regard alors qu’il s’habillait. Pelias n’avait jamais su lire son visage, pourtant il était sûr qu’elle était révulsée par sa nouvelle apparence. Elle qui l’avait connu si fort, si massif et imposant, voilà qu’elle retrouvait un tout autre homme. Son oeil manquant, ses cheveux repoussant étrangement, sa maigreur. Ne pouvant supporter cette observation prolongée, Pélias s’assit dans le lit, tendit son bras vers elle. Elle eut un moment d’hésitation, puis s’avança lentement.
Elle monta sur le lit et se lova contre lui, la tête sur ses jambes. Elle ferma les yeux et il retira l’épingle de ses cheveux, libérant une rivière de boucles rousses. Il les caressa longtemps, soupirant, repensant à présent au temps béni de leur rencontre, aux heures qu’ils avaient passées dans les bras l’un de l’autre, enfermés dans sa cabine. A cette époque elle avait les cheveux courts comme ceux d’un homme, ne portait pas de riches toilettes. Il posa son doigt sur sa joue, la caressa doucement et elle laissa échapper un soupir. Elle se redressa, lui fit face. Elle se rapprocha pour poser ses lèvres sur les siennes mais Pelias resta immobile. Pendant sa longue captivité, il avait souvent rêvé d’elle, de sa chaleur, de ses bras qui le serraient. Maintenant, il était envahi d’une terrible lassitude et d’une grande fatigue. Alors qu’elle le pressait contre elle, il s’écarta doucement.
- Je vais dormir. Tu devrais regagner ta chambre.
Elle le regarda un long moment avec une expression indéchiffrable puis quitta la pièce sans un mot.
***
L’annonce du retour de son fils chéri avait fait accourir Pysctas dès le soir de son arrivée mais sa maladie avait empêché toute entrevue. Dès qu’il sut que Pelias était rétabli, il lui rendit visite. Pelias était assis dans un siège à l’ombre d’un pin. Il avait demandé à Sim de l’y installer le matin, et y était resté toute l’après-midi, seul avec ses pensées, seulement troublé par les esclaves qui lui rapportaient toutes les heures à boire et à manger. Son père, le visage masqué par sa dignité habituelle, fit apporter un deuxième siège et s’assit à ses côtés. Pelias crut lire une forme de soulagement dans ses yeux.
- Raconte-moi.
Pelias déglutit. Par où commencer ? Comment lui expliquer le changement qui s’était opéré en lui ces dernières semaines ? Comment pourrait-il le comprendre ?
- J’ai été fait prisonnier par Casse-Fers. Pendant le siège d’Asène, je suis parvenu à m’enfuir.
Pysctas ne répondit pas immédiatement, s’attendant peut-être à ce que son fils développe son récit. Voyant qu’il demeurait silencieux, il répondit:
- Ah, Casse-Fers…
Pysctas eut un sourire étrange, qui lui donna un air presque satisfait. Ses yeux brillaient de curiosité.
- Ces derniers temps, ce nom fait plus trembler que celui de Doros. Comment est-elle ?
- Elle tient l’esclavage et tous ceux qui y participent en horreur. Mais son courage est encore plus fou que sa haine. Elle veut tout renverser, et elle le fera.
- Nous l’arrêterons, déclara Pysctas. Tu l’arrêteras. Tout ce qu’elle t’a fait subir, tu pourras t’en venger.
Le regard de Pysctas s’était arrêté sur l'œil recouvert d’un bandeau de son fils. Pelias déglutit, n’expliqua pas que ces cicatrices n’étaient pas l'œuvre de Casse-Fers. Il se contenta de hocher la tête faiblement.
- Ainsi son seul but serait d’abolir l’esclavage ? Je n’y crois pas. Ce que cette femme veut, c’est le pouvoir, comme tant d’autres. Elle utilise seulement ce beau combat comme un étendard qu’elle brandit afin de dissimuler ses ambitions.
- Je ne le crois pas. Cela semble sûrement difficile à croire, et moi aussi, je doutais auparavant mais… mais en réalité, elle ne souhaite que la liberté de ses semblables.
- La liberté ? Elle n’obtiendra que le chaos. En agissant comme elle le fait, elle a signé l’arrêt de mort de tous les siens, et des milliers d’esclaves et de gladiateurs d’Asène. Ses mains sont couvertes de sang.
Pelias étouffa un soupir, resta un long moment silencieux, perdu entre la ferveur de son père et toutes les pensées qui l’avaient agitées ces derniers jours. Depuis toujours, il avait aveuglément suivi les opinions de Pysctas, avait supporté chacune de ses décisions. En réalité, il avait délégué avec plaisir son siège à l’Assemblée et les responsabilités politiques qui en découlaient à sa femme, le troquant contre la liberté qui lui importait tant. Longtemps, la politique n’avait été que secondaire dans sa vie. Aujourd’hui pourtant, il se sentait plus investi qu’il ne l’aurait voulu, plus impacté par les mots durs de son père qu’à l’accoutumée. Finalement, Pysctas se releva. Il jeta un regard vide sur l’immense parc qui l’entourait puis déclara :
- Je te laisse. Je vais aller voir Meveris à présent.
Entendant le nom de sa soeur, Pelias se leva soudainement.
- Laisse-moi t’accompagner.
***
Pelias descendit le premier dans le caveau familial, une torche à la main. Il alluma celles qui étaient accrochées au mur, et il put peu à peu distinguer les gravures et les fresques ornant l’immense pièce. Il marcha, la main caressant la pierre froide, s’arrêta devant chaque tombe, lisant les noms de tous ceux qui l’avaient précédés. Il resta immobile un long moment devant celle de sa mère. D’elle, il n’avait que des souvenirs diffus, des images floues. Lorsqu’elle avait rendu l’âme, il venait d’avoir trois ans. Il ne se souvenait pas l’avoir un jour vu sourire, ni l’avoir serré dans ses bras. Lorsqu’il pensait à elle, il ne parvenait qu’à distinguer sa silhouette au loin, alors que lui se tenait dans les bras de sa nourrice.
Pysctas dépassa la tombe de sa défunte épouse sans un regard, alla s’arrêter devant celle de Meveris. Pelias le rejoignit. Le silence les entoura, austère.
- Je regrette de ne pas avoir pu la connaître davantage, lâcha soudain Pelias.
Pysctas, les yeux fixés devant lui, n’eut aucune réaction. Jamais son fils ne lui avait parlé de Meveris depuis son décès. Celui-ci avait été suivi par le silence le plus total de la part de Pysctas, Pelias, et Refus. Pelias avait souffert de cela. C’est comme si sa sœur était effacée de la surface de la terre, qu’elle n’avait jamais existé.
- J’aurais aimé que tu nous parles d’elle, ajouta-t-il. Et que tu nous parles de notre mère.
Ces aveux qui lui semblaient si lourds rebondirent sur lui comme une poignée de cailloux lancés sur une lourde muraille. Parfois Pelias aurait pu donner tout ce qu’il possédait pour pouvoir percer la carapace, pour savoir ce que Pysctas pensait, ce qu’il éprouvait au plus profond de lui. Le père et le fils restèrent encore longtemps silencieux, et Pelias eut le temps de détailler toutes les fresques sous ses yeux. Elles représentaient des fragments de l’histoire des dieux. Il distingua Syvyne chevauchant son grand narval et se perdit dans la contemplation de la Grande Lumière du palais d’Hagias.
Enfin, Pysctas recula d’un pas, tourna le dos à son fils. S’imaginant qu’il avait besoin d’être seul, ce dernier s’éloigna de quelques pas. Alors qu’il s’apprêtait à remonter les escaliers, la voix de Pysctas s’éleva, tremblante :
- Quand Meveris est partie, j’ai cru mourir de douleur.
En ressortant du caveau, la lumière aveugla Pelias, qui ferma l'œil et se couvrit un instant le front de sa main. Pysctas sortit à son tour. Son expression neutre ne trahissait en rien la confidence qu’il lui avait faite à l’instant. Il offrit à son fils un demi-sourire de façade.
- Accompagne moi jusqu’au palais.
Pelias acquiesça et les deux se mirent en route. Le caveau Orphane était dans le sous-sol de la demeure de Pysctas, elle-même à quelques minutes de marche du palais de l’Archonte. Pysctas se déplaçait pourtant toujours en litière, abhorrant le contact avec les passants qui se pressaient chaque jour sur la place. Pourtant, il fit aujourd’hui un écart à cette règle. Il saisit le bras de son fils aîné sans s’y appuyer, simplement pour se rapprocher de lui et que personne ne puisse saisir la nature de leur échange, pas même le garde qui avait été chargé de les escorter.
- Tu sais combien j’apprécie Amenis, commença le vieillard. Quand tu me l’as présentée pour la première fois, elle n’avait ni titre, ni même un nom noble. Pourtant, je l’ai acceptée.
- Je sais, répondit Pelias, se demandant où voulait en venir son père.
- J’ai approuvé votre mariage, et je n’aurais pu rêver de meilleure belle-fille. Je suis heureux de savoir qu’elle et toi serez mes successeurs. Je sais que tu continueras à faire fleurir nos affaires, et qu’elle continuera à défendre notre famille à l’Assemblée.
A cette pensée, une vague expression de satisfaction passa sur son visage.
- Mais une famille ne peut grandir sans descendants.
Pelias s’apprêta à répondre quelque chose, mais Pysctas l’arrêta d’un geste de la main.
- Amenis a déjà quarante et un ans. Je sais que l’appel de la mer semble plus irrésistible pour toi que celui de Clytène, mais je te demande de rester quelque temps ici. Dès que nous serons assurés d’un héritier, tu pourras repartir.
Pelias resta muet. La franchise de son père n’était plus un secret pour lui, mais jamais il n’était intervenu dans son mariage.
- Père… murmura-t-il.
Il voulait protester, mais il n’en trouva pas le courage. Il était rare qu’il tienne tête à Pysctas, et le silence entre deux s’étira. Changeant soudainement de sujet, Pysctas déclara :
- Doros a été capturé.
Le capitaine fut surpris de cette nouvelle. Doros, terreur de l’Archipel, n’avait jamais été appréhendé, et tous avaient abandonné l’espoir de le voir un jour enchaîné. Sa haine et sa rage au combat lui avaient valu d’être considéré plus diable qu’homme.
- Qui ? demanda-t-il seulement.
- Ctesias. Le fils d’Hakas Tynacès.
Pelias connaissait l’histoire de cet homme dépourvu de tout honneur, qui avait commis de terribles décisions par avidité pour l’héritage de son défunt père. Depuis sa déchéance il y a des années, Pelias n’avait pas entendu la moindre mention de son nom.
- C’est avec son petit navire de corsaire qu’il a réussi l’impossible. Je n’aurais pas misé sur lui.
Pelias resta muet un moment puis demanda :
- Où est-il retenu ?
- Il est à la Prison des Secrets, en attendant son jugement. Son exécution sera un exemple.
Ils étaient arrivés au palais.
- Sans Doros, et quand nous aurons éliminé Casse-Fers, les mers seront entièrement tiennes.
Sur cette promesse, Pysctas lâcha le bras de son fils et s’arrêta.
- C’est à toi que cette tâche incombe. J’ose supposer que tu accompliras plus qu’un pauvre corsaire.
Pelias eut un frisson. Il avait compris, pourtant il murmura :
- Que veux-tu que je fasse ?
- Quand tu seras rétabli et que les choses seront en ordre, tu reprendras le commandement d’un de mes navires. Tu iras me chercher Casse-Fers et son équipage. Nous lui montrerons que les fers qu’elle brise ne sont rien face à ceux qui l’attendent.
***
Pelias était rentré chez lui troublé, incapable de repousser le flot de pensées qui s’entrechoquaient dans son esprit.
L’injonction à peine voilée de son père de lui donner un héritier, l’expression de souffrance qui avait traversé son visage lorsqu’il avait évoqué Meveris, puis leur discussion sur Casse-Fers, tout cela roulait dans sa tête comme des tonneaux ballottés dans la cale d’un navire en pleine tempête. À peine parvenait-il à saisir une idée qu’une autre venait aussitôt la chasser. Il ressentit l’anxiété monter en lui, cette angoisse de devoir répondre aux exigences paternelles, cette impossibilité de fuir, fuir comme il l’avait si souvent fait.
Alors qu’il mangeait d’un air absent une tranche de pain, Amenis fit son entrée. Ses joues et son nez étaient un peu rouges, une boucle s’échappait de son chignon.
- Où étais-tu ? lui demanda Pelias alors qu’elle jetait négligemment son foulard de soie sur un siège.
- Chez Prisis Etracides. Sa plus jeune fille est née il y a quelques jours. J’ai jugé bon de lui rendre visite.
Pelias eut une grimace.
- Encore un enfant ? Combien en ont-ils, déjà ?
Amenis eut un léger rire.
- C’est leur onzième.
Pelias jugea le moment opportun pour entretenir son épouse de la demande de Pysctas. Il hésita, chercha les mots justes, tenta un instant de préparer son discours, puis abandonna cette idée et se lança avec prudence :
- J’ai parlé avec Pysctas aujourd’hui.
Jamais il ne l’appelait “père” devant qui que ce soit. Amenis leva un sourcil, l’invitant silencieusement à poursuivre. Pelias voulut parler avec la franchise qui lui manquait trop souvent, mais il se défila.
- Doros a été capturé.
- Je sais, répondit Amenis d’un ton neutre. J’assiste aux séances de l’Assemblée.
Un rire nerveux échappa à Pelias. Amenis vint s’assoir à ses côtés, saisit une tranche de pain dont elle mangea une bouchée. Pelias se leva, saisit une carafe de vin et remplit une coupe qu’il tendit à sa femme. Elle le gratifia d’un mince sourire avant de la vider d’un trait. Pelias se pencha vers elle, écarta la mèche rousse qui tombait sur son visage d’un geste doux et saisit son menton entre ses mains. Il approcha son visage du sien, embrassa ses lèvres. Si Amenis fut surprise de l’initiative de son mari, elle n’en laissa rien paraître. Elle répondit à son baiser sans véritable élan. La main de Pelias glissa dans son dos, effleurant sa peau à travers l’étoffe précieuse de sa robe.
- Que t’arrive-t-il, soudainement ? murmura-t-elle.
Pelias déglutit. Ce n’était pas le désir qui l’animait. C’était le devoir. Pysctas avait été clair : tant qu’il ne lui donnerait pas un héritier, il resterait prisonnier de Clytène.
- Tu m’as manqué, c’est tout, répondit-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre chaleureuse. J’ai envie de toi.
Amenis esquissa un léger sourire. Elle se redressa, fit glisser les manches de sa robe le long de ses bras et dénoua lentement ses cheveux. Ses gestes avaient quelque chose d’automatique, d’absent. Les yeux clos, elle semblait ailleurs. Son détachement n’échappa pas à Pelias, qui la saisit doucement par les épaules.
- Amenis… regarde moi.
Elle ouvrit les yeux. Comme toujours, ils demeuraient étrangement vides, privés de toute émotion. Alors les mots qu’il retenait depuis son retour lui échappèrent enfin :
- Je voudrais… je voudrais avoir un enfant.
Les yeux de sa femme s’écarquillèrent légèrement.
- Je voudrais que nous ayons un enfant, se reprit-il aussitôt
Un rictus moqueur apparut sur le visage d’Amenis. Elle remonta aussitôt le haut de sa robe et se dégagea de son étreinte. Puis elle se leva et alla se servir une nouvelle coupe de vin.
- Décidément, ce séjour en mer t’a encore plus atteint que je ne le pensais.
Pelias ne répondit pas immédiatement. Il avait craint la réaction de sa femme, et il avait eu raison. En sept années de mariage, jamais ils n’avaient abordé ce sujet. Là où tant de couples faisaient des enfants une question essentielle, eux n’en avaient jamais même parlé.
- N’as-tu jamais souhaité fonder une famille ? demanda-t-il finalement.
Amenis fronça les sourcils, comme si cette idée était la plus absurde qu’elle n’ait jamais entendu. Elle s’éloigna de quelques pas, puis revint vers lui. Après avoir vidé sa coupe, elle laissa échapper un rire sec.
- C’est Pysctas qui t’a demandé cela, n’est-ce pas ? Et toi, comme un esclave docile, tu te soumets à ses demandes en un claquement de doigt.
Pelias encaissa le reproche sans broncher. Il attendit un instant et ajouta :
- C’est le destin de tous les couples mariés.
- Ce n’est pas avec un nourrisson que je renforcerai ma légitimité.
Pelias baissa les yeux. Il connaissait cette ambition qui brûlait en elle depuis toujours. Lorsqu’il l’avait épousé, puis qu’elle avait obtenu une place à l’Assemblée, Pelias avait cru qu’elle serait satisfaite. Mais plus ses privilèges grandissaient, plus ses désirs devenaient démesurés. Elle était insatiable.
- Tu penses peut-être avoir du pouvoir mais…
- J’ai du pouvoir, le coupa Amenis. L’Assemblée écoute ma voix.
- Ce pouvoir n’est pas éternel. Tu n’es pas éternelle. Quand tu ne seras plus, qui prendra le flambeau ? Sans enfant, la lignée Orphane s’éteindra.
A mesure qu’il parlait, Pelias eut la désagréable impression d’entendre la voix de son père sortir de sa propre bouche. Quelques heures plus tôt, il avait intérieurement rejeté les exigences de Pysctas. A présent il les répétait presque mot pour mot.
- Je ne compte pas mourir maintenant.
- Là n’est pas le sujet, répondit Pélias qui commençait à être agacé. Nous nous devons de penser au futur.
Il tenta de saisir la main d’Amenis mais elle le rejeta d’un violent coup de main.
- Calme toi, écoute moi, la pria Pelias.
Cette injonction sembla renforcer son agressivité. Ses épaules se raidirent aussitôt. Ses doigts se crispèrent autour de sa coupe au point que ses jointures blanchirent. Elle recula encore d'un pas, comme si la simple proximité de son mari lui était devenue insupportable.
- Je ne veux pas d’un enfant, asséna Amenis. Et encore moins du tien. Ne t’approche plus de moi.
Tentant d’apaiser la colère glaciale qui s’emparait d’elle, Pelias répondit d’une voix calme :
- Nous avons tant vécu ensemble... Je t’aime plus que tout.
Peut-être cela avait-il été vrai autrefois, dans les premiers mois de leur amour. Mais depuis des années, chaque retour de traversée lui donnait l’impression de retrouver une étrangère. La passion qui les avait unis s’était lentement éteinte. Pourtant, prononcer ces mots lui donna l’espoir fragile qu’elle s’apaiserait.
Amenis ne tenta même pas de dissimuler sa grimace de dégoût.
- Quand tu étais fort et puissant, il m’était facile de feindre l’amour. A présent, rien d’autre que le mépris ne m’anime quand je pose les yeux sur toi.
La violence de ces paroles laissa Pelias sans voix.
- Repars en mer, ajouta-t-elle. Retourne jouer au capitaine sur ton bateau. C'est le seul endroit où l'on te respecte encore.
Puis elle tourna les talons et quitta la pièce.