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VI : Casse-Fers

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Par &douard , maelys

« Il y a des hommes trop grands pour mourir.

À la disparition de l’Archonte Hakas Tynacès en 114, personne ne put assumer le poids de son héritage. Le mariage de sa sœur Léris à Filias Agapia l'avait éloignée des affaires familiales. Ne demeurèrent que Zayis, sa maîtresse, et Ctésias, son fils aîné.

La première nommée invoqua un mariage secret avec l’Archonte défunt, doublé d’un testament de sa main. Le second s’y opposa avec toute la virulence de sa jeunesse. À ses accusations infructueuses devant l’Assemblée succédèrent les calomnies et les intrigues. En désespoir de cause, il paya des assassins. Zayis leur échappa de justesse.

Cette manigance odieuse jeta l'opprobre sur Ctésias. L’Assemblée confirma la légitimité de Zayis. La fortune familiale fut placée sur la dot de sa sœur Naelis et son siège à l’Assemblée transmis à son frère Chrysus.

Certains chuchotent que ce morcellement d’un pouvoir autrefois si grand fut inspiré aux juges par la voix de Pysctas Orphane. Un mariage entre Vetias et Naelis permettait à l’Archonte Menestas de faire main basse sur les richesses Tynacès.

Humilié, Ctésias s’exila à Épisène de longues années, avant de reprendre la mer, comme corsaire. Il rêvait peut-être d’y trouver la même gloire que Filias Agapia ou Pelias Orphane avant de revenir un jour à Clytène, triomphant. »

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante

An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro

Casse-Fers s’accrocha à la rambarde pour ne pas glisser sur les marches fissurées encore dégoulinantes de vin. Des relents de sueur et de vomissures trahissaient les beuveries qui avaient animé la cave lors des jours précédents. Elle en voulut à Sarqios d’y avoir enfermé une enfant. Elle avait envisagé de lui demander de l’héberger ailleurs, mais savait combien cela était dangereux. Le gladiateur lui rétorquerait que protéger l’enfant de ton ennemi n’était que stupidité, qu’elle risquait de la perdre, comme elle avait perdu Pelias. Il risquait même de voir un affront dans cette volonté de lui arracher ce qu’il devait voir comme un butin. Elle ne pouvait se le permettre.

Deux sentinelles aux yeux cernés s’écartèrent des dernières marches. Elle pénétra dans une salle mal éclairée par quelques torches, seulement occupée de tonneaux ouverts à coups de hache. La fille d’Hyasis se tenait recroquevillée dans le coin opposé, la tête entre les genoux. Un frisson animait ses coudes et ses yeux brillaient. Après l’adulation des siens, Casse-Fers réalisa ce qu’elle inspirait à ses adversaires : la terreur. Son cœur se serra. Elle ouvrit les mains, avança à pas lents, comme pour approcher un animal sauvage.

Auréène n’esquissa pas un mouvement. Seuls ses doigts se crispèrent sur une vieille poupée de chiffon. Un compagnon surprenant pour une fille de son rang. Elle la cacha sous ses jambes, sa respiration toujours inaudible. En l’approchant, Casse-Fers remarqua qu’elle ressemblait peu à sa mère. Elle se souvenait d’une Hyasis aux joues émaciées, au sourire crispé et aux bras maigres. Auréène avait de longs cheveux crépus, des joues colorées ornées de légères fossettes et une stature imposante pour une fillette. Sans leur mimique crispée, ses lèvres devaient être habituées aux sourires. Casse-Fers supposa qu’elle avait dix ans. L’enfant avait dû naître peu après son départ d’Asène.

Il y avait dû y avoir une cérémonie de liesse somptueuse pour sa naissance. L’incapacité d’Hyasis et Alphus à enfanter avait toujours été au cœur des ragots les plus affreux. La Podestà avait dû remporter avec cette grossesse l’une des plus belles revanches de sa vie. Casse-Fers imagina le nouveau-né montré à tous, promené en char, sous les acclamations du peuple. Elle soupira en songeant au contraste avec le prochain défilé qui animerait Asène.

Elle s’arrêta à distance raisonnable de sa prisonnière. Comment espérer gagner la confiance de cette fille qui avait vu tout ce qu’elle connaissait détruit ? Ce n’était de toute façon pas l’objet de sa visite. Casse-Fers devait seulement l’informer. Elle prit une légère inspiration, regarda Auréène dans les yeux et lui annonça :

— Demain, il y aura une grande parade dans les rues du centre. Il y aura beaucoup de monde, beaucoup de bruit. Il faudra que tu y sois avec moi. Je suis désolée.

— Pourquoi ?

Casse-Fers soupira, déstabilisée par ces deux syllabes tant redoutées. Elle n’appréciait guère l’idée d’exhiber la jeune prisonnière comme un trophée, proie aux insultes et aux regards moqueurs. Proie d’une potentielle agression. La simple perspective d’un triomphe alors qu’il restait tant à accomplir la dépassait. Pourquoi fêter une victoire incomplète ? Pourquoi ne pas mobiliser toute son énergie à préparer la défense du port, à armer les navires ? La flotte d’Asène pouvait revenir à chaque instant. Cet argument n’avait pas résisté au consensus des autres membres du conseil. Leurs combattants avaient mérité une célébration à la hauteur de leur accomplissement : libérer tous les esclaves d’une des plus grandes cités du monde, défaire la Garde Orpheline, vaincre Hyasis. Le discours de Sarqios l’avait particulièrement agacée. À l’entendre, il avait tué Astegane et retourné seul l’issue de la bataille.

— Parce que beaucoup d’esclaves sont heureux d’être libres. Et nous fêtons leur libération.

Auréène ne rebondit pas sur son explication, lui demanda sans un regard :

— Tu es Casse-Fers ?

— Oui.

— C’est vrai que tu commandes des sirènes cannibales ?

Casse-Fers secoua la tête, sans retenir un sourire. Ses ennemis étaient inventifs.

— Ils disent que tu peux lever des tempêtes et que t’as une pieuvre géante comme conseillère.

Le rire surgit, imprévu, libérateur. Cela faisait trop longtemps qu’elle n’avait pas ri. Enfin, Auréène leva les yeux, surprise par sa réaction. On n’avait pas dû la prévenir que les monstrueux pirates riaient, eux aussi. Casse-Fers répliqua :

— Je ne suis différente de tes parents que parce qu’ils l’ont décidé. C’est le hasard qui a voulu que nous ne soyons pas de la même famille. Rien de plus. Tu n’es pas mon ennemie.

— Tu me détestes pas ?

— Pourquoi te détesterais-je ? Tu n’as rien voulu de ce qui arrive. Je me bats pour qu’à la fin, nous puissions être amies. Que nous puissions tous être amis. Qu’il n’y ait plus ni tyrans ni esclaves.

Casse-Fers tenta de déceler la résonnance de ses mots dans les yeux d’Auréène. Elle se perdit dans un azur insondable. Ses muscles détendus semblaient indiquer une forme d’apaisement.

— L’homme qui m’a mis ici, c’est ton ami ?

Un nouveau sourire éclaira le visage de Casse-Fers. Décidément, cette enfant était drôle, même sans le vouloir.

— Sarqios ? Pas vraiment.

— Alors c’est ton amoureux ?

Casse-Fers frissonna, écoeurée par cette perspective.

— Non plus. C’est mon allié.

— Tant mieux. Il a été méchant avec moi. T’as un amoureux ?

Casse-Fers enviait l’insouciance d’Auréène, qui s’adressait à elle avec plus de naturel que n’importe quel autre habitant d’Asène. Elle aurait aimé avoir été une enfant semblable. Innocente. Apaisée.

— Non. Je me suis mariée avec la mer, c’est une épouse qui ne pardonne aucune tromperie.

— T’as beaucoup voyagé ?

Deux yeux brillants de curiosité accompagnaient ces mots. Casse-Fers acquiesça doucement, en plongeant dans ses meilleurs souvenirs des dix précédentes années. Quand elle ouvrit la bouche, une nuée de descriptions et d’anecdotes s’en échappa. Elle partagea à Auréène les furtives apparitions du rayon vert, la marée rouge qui conférait à certaines plages une allure de fin du monde. Elle décrivit les oiseaux, les bancs de plancton, les dauphins, les baleines, les récifs de corail et les dunes du sud de l’Archipel, la forêt tropicale et les falaises du repère de Doros, l’éruption volcanique d’une île voisine. Elle expliqua ses boussoles, vents, courants et étoiles. Elle raconta une vie d’aventures et de voyages, loin de toute civilisation. Une vie de liberté. L’enfant l’interrompait de temps à autre pour poser une question, préciser un détail. À son visage concentré, on pouvait croire qu’elle peignait une immense fresque mentale de ce monde extérieur ignoré. Elle confia :

— Je suis jamais sortie d’Asène. Un jour, tu voudras bien m’emmener en voyage ?

— Quand tout sera fini… Oui, je te montrerai les mers et les îles sauvages.

Casse-Fers ne put chasser une vague de nostalgie. Elle ignorait la durée de cette guerre, des batailles et des sièges. Elle ne savait pas si elle y survivrait. Si elle pourrait un jour retrouver le frisson de poser le pied sur une terre inexplorée.  Retrouver l’étendue infinie de l’océan comme un rappel incessant de liberté.

— Merci beaucoup !

Auréène se leva, sa poupée de chiffon dans la main, et vint accrocher ses bras autour de la taille de Casse-Fers. Elle la serra avec une force surprenante. Le premier sursaut passé, la pirate sentit un tourbillon d’émotions et de sensations l’envahir. Rares avaient été ses étreintes heureuses, et le contact de la peau d’un autre être ravivait des traumatismes encore vivaces. Elle calma sa respiration. C’était une enfant. Une enfant enfermée seule dans une cave, privée de sa famille. Auréène aurait dû l’insulter, lui cracher au visage, pas lui faire ce cadeau.

— T’es la meilleure, s’exclama Auréène. En plus, t’es trop belle !

La respiration de Casse-Fers se bloqua, sa gorge se noua, son corps se figea. Belle. C’était la première fois que ce mot étrange était associé à son nom.

Belle.

La foule hurlait, folle. Casse-Fers ne pouvait plus discerner ni visages ni corps dans cette masse sauvage qui emplissait les rues. Les hommes en tête du défilé peinaient à leur ouvrir un passage. La progression à travers Asène était lente, pénible, décomposée entre marche et attente. Elle suait à grosses gouttes, bénissait le vent du nord qui adoucissait la chaleur et chassait les odeurs envahissantes.

Sarqios avait tenu à ce que leur cortège grimpe de la muraille jusqu’au palais d’Hyasis, pour suivre leur affront victorieux, leur ascension autant physique que symbolique. Il avait réuni vingt de ses meilleurs gladiateurs en armes d’apparat. Lui-même se tenait sur un cheval à la robe blanche, comme les généraux triomphants après la fin de la Guerre des Chaînes. Derrière les traînées de sueur de son visage, son sourire extatique trahissait le plaisir qu’il trouvait dans les acclamations.

Casse-Fers savait pourtant combien leur cortège était pathétique par rapport à ceux qui traversaient Asène chaque année lors des célébrations de Cilo. Elle se souvenait des chars chargés de fleurs, des gerbes de blé aux balcons, des draps colorés accrochés au colombage des maisons, des tapis de confettis dans les rues, des chants, des danses. Devant les fenêtres fermées et les portes verrouillées des asenais, on aurait pu croire à une procession mortuaire.

N’était-ce pas ce dont il s’agissait ? La fin d’une époque, la célébration des disparus du combat, et peut-être même le présage de nouvelles morts à venir. Casse-Fers frémit à cette idée. La plupart des habitants demeuraient retranchés depuis la fin de la bataille, sans doute terrifiés par leurs anciens esclaves. L’heure viendrait où certains sortiraient, où il faudrait réguler de nouveaux meurtres, de nouveaux affrontements. Elle préférait ne pas trop y penser.

Ces soucis la torturaient aussi sûrement que l’observation d’Auréène, recroquevillée dans le chariot traîné par vingt anciens esclaves, où elle était entourée d’un amas d’or, de soie et de diamants. Casse-Fers brûlait de crier de tout arrêter, de partir avec l’enfant loin du bruit et de la haine. Elle fermait les yeux par intermittence, pour lever un doux rideau obscur sur ce triste spectacle, les rouvrait pour ne pas que Savos ou Valane s’aperçoivent de son trouble. Ses deux lieutenants étaient les seuls pirates du défilé. Tous avaient réclamé la présence de ces deux héros de la bataille d’Asène. Elle ne parvenait pas à savoir ce qu’ils pensaient de ce triomphe. Partageaient-ils son amertume ? Au vu de leurs sourires, rien n’était moins sûr. Casse-Fers n’aurait jamais cru se sentir si éloignée de ses amis après une telle victoire.

Ils parvinrent à la place des musiciens, autrefois la plus animée de la cité. Toutes les tavernes, auberges et cantines étaient barricadées. Les colonnades de pierre, où auraient dû se masser les artistes, coupes à la main, avaient été englouties par la foule. Elle dévorait tout. Un détail attira son attention. Une silhouette lointaine, accoudée sur son balcon, au deuxième étage d’un théâtre. Une femme au dos courbé. Casse-Fers se demanda ce que l’inconnue pensait de leur invasion.

Comme tous les asenais, elle devait les voir comme des envahisseurs. Pirates, gladiateurs, esclaves vengeurs, autant de monstres assoiffés de sang et de violence. Elle devait regretter la perte de son esclave, espérer le retour de la flotte asenaise, prier pour la libération, rêver des célébrations qui suivraient. Combien de temps faudrait-il pour changer son regard, lui faire comprendre qu’elle avait affaire à des frères et sœurs en humanité ? Était-ce seulement possible ? Comment ? Pour briser les chaînes, il fallait ouvrir des brèches, creuser des fossés, attiser des haines. Mais après ? La réconciliation entre anciens esclaves et maîtres était peut-être le véritable objectif de sa guerre, le plus difficile. Il lui faudrait alors s’entourer des bonnes personnes. Et Sarqios n’était pas un homme de paix.

Ces pensées la poursuivirent longtemps après la disparition de la vieille femme. L’écho de voix familières la tira finalement de ses ruminations. Casse-Fers s’aperçut que leur cortège arrivait en bout de course. Tout son équipage s’était rassemblé en haies d’honneur sur les derniers pas jusqu’au palais. Leurs sourires et leurs applaudissements la réconfortèrent, lui rappelèrent l’ampleur du chemin accompli. Tous leurs corps, arrachés aux navires esclavagistes, rayonnaient ensemble. Ils étaient pour elles ce que les autres appelaient une famille.

Elle s’étonna de voir Syvia au milieu d’eux, en grande discussion. Pourquoi ne se tenait-elle pas avec d’autres esclaves asenais ? Qu’était-elle venue chercher parmi les siens ? Cette femme était décidément bien étrange. Casse-Fers eut une pensée pour les absents, morts dans la bataille, ainsi que pour Sylione et Anial, partis à la poursuite de Pelias. Elle songea aussi à ceux qui accompagnaient Doros et Ulya, espéra qu’ils vivaient tous. Elle voulait leur montrer ce que leur diversion avait permis. Le vieux pirate devait être fier, lui qui avait toujours cru en elle. Sans lui, rien n’aurait été possible.

Ils s’arrêtèrent au pied du rempart, se retournèrent vers la foule engluée autour d’eux. Sarqios monta sur un amas de pavés et leva les bras. Le vacarme s’adoucit peu à peu, mais le gladiateur dut crier pour se faire entendre :

— Amis ! Asène est nôtre ! Ce n’est que le début ! Qu’ils tremblent les puissants ! Que tremblent Clytène, Andène, Myrtène, Épisène, Brynène ! Et toutes les villes, tous les villages où l’on trouve des esclaves ! Nous arrivons !

Quand il se tut, dégoulinant de sueur, à court de souffle, la foule hurla son nom. Casse-Fers sentit Savos poser sa main dans son dos. Il s’approcha de son oreille et lui dit :

— Il faut que tu parles, toi aussi.

Savos avait raison. Elle devait parler pour Doros, Savos, Valane, Sylione et tous les pirates. Pour tous les esclaves, pour toutes les femmes. Cette victoire n’appartenait pas qu’aux gladiateurs. Les battements de son cœur accélérèrent alors qu’elle marchait vers le promontoire. Elle craignit que les mots lui échappent, que la foule ne l’entende pas. Sur le chemin, elle aperçut une chaînette de métal rouillée. Elle la ramassa, prise d’une inspiration soudaine. Puis elle grimpa sur les pavés, prit une longue respiration. Un silence terrifiant se fit aussitôt. Des centaines d’yeux écarquillés se dirigèrent vers elle. Que dire ? Quels mots ? Son poing se leva, pour montrer la chaînette à tous. Puis elle attrapa son autre extrémité, serra son autre main. Elle tira de toutes ses forces, priant pour que le métal cède. Sa respiration se bloqua jusqu’au tintement libérateur. Elle sut alors ce qu’elle devait dire :

— Nos chaînes ! La dernière guerre les a forgées, celle-ci les détruira !

La foule explosa dans un délire assourdissant, rythmé par son nom. Casse-Fers. Casse-Fers. Elle ne sut combien de temps cela dura. Casse-Fers. Casse-Fers. Leur réaction la terrifiait. Casse-Fers. Casse-Fers. Ils la vénéraient comme une déesse. Casse-Fers. Casse-Fers. Quand se tairait l’écho de ce surnom que Doros avait autrefois voulu moqueur ?

Casse-Fers.

Casse-Fers.

— Comment les puniras-tu ?

La curiosité de Syvia était sincère. Casse-Fers leva les yeux vers la voûte céleste, comme si les étoiles pouvaient rendre justice à sa place. Elle tendit l’oreille au sifflement du vent nocturne, avec l’espoir impossible qu’il lui murmure la conduite à tenir. Malgré ses ordres et ceux de Sarqios, les pillages et exactions avaient repris partout dans Asène le soir du triomphe. Elle avait fait arrêter une vingtaine d’hommes sur le champ. Elle n’avait qu’une nuit avant de rendre justice. Un peu naïvement, elle avait espéré qu’à s’asseoir dans ce jardin, sous un chêne, loin des soucis de sa tente, avec Syvia, elle trouverait des réponses. Pas plus de questions.

Le répit n’était plus, et ne serait plus avant longtemps, peut-être pour toujours. Elle le comprenait désormais. La douceur d’un duvet végétal, les senteurs d’humus et de fleurs, les stridulations ne suffisaient plus à l’apaiser. Son esprit était hanté d’images de cendres, de ruine, de sang, de cris. Il était torturé de doutes et de choix impossibles. Syvia le lui rappela à nouveau :

— Rien ne peut effacer un meurtre. Aucune punition ne peut changer un violeur. Que vas-tu faire ?

— Je veux qu’ils soient jugés et punis comme des hommes libres.

— Mais qui décidera de leurs destins ?

— Pas moi. Pas seule. Je ne veux pas de ce pouvoir.

— Alors qui ?

Une part d’elle-même regrettait déjà d’occuper ce commandement dont elle se sentait indigne. Il était hors de question de juger alors qu’elle ne croyait plus en la loi des dieux. Son silence trahit cette indécision. Syvia souffla, puis reprit :

— Ne le laisse pas à Sarqios. Donne-le au collectif.

— Comment ?

— On pourrait tirer au sort quelques personnes qui choisiraient la punition à appliquer. Tu rendrais ainsi le pouvoir de la justice à tous. C’est comme ça qu’ils font à Andène.

Casse-Fers acquiesça, reconnaissante de cette idée. Elle était imparfaite, ne plairait pas à tous, mais elle se sentait prête à la défendre. Ce serait un des premiers rouages du nouvel ordre qu’elle voulait voir se réaliser. Une marque de nouveauté et de changement. Cette conversation entre deux murs mousseux avait du bon, finalement. Elle observa la posture de Syvia, à demi-allongée contre le tronc d’un saule. Jamais elle ne s’était montrée si détendue depuis leur rencontre. La liberté lui allait bien. Elle tendit la main vers Casse-Fers et murmura :  

— Merci Ashaz. Merci de tout ce que tu fais pour nous.

Ashaz. Casse-Fers sentit ses entrailles se tordre alors que ses syllabes trouvaient une vieille résonnance. C’était un nom des Cent-Lacs. Face à ses yeux froncés, Syvia s’inquiéta :

— Ça va, Ashaz ?

Casse-Fers s’approcha de Syvia, indécise sur la façon de l’aider. Elle finit par dire :

— Non. Je suis Casse-Fers.

Syvia se tut, sa main retomba et sa bouche se ferma. Comme si entendre ce nom lui rendait prise sur le réel. Elle baissa les yeux et souffla, comme en proie à une intense déception.

— Excuse-moi. Un instant, j’ai cru que…

Puis elle secoua la tête.

— Parfois, il y a des moments où j’oublie où je suis. Qui sont les gens. Il n’y a rien de plus terrible que vieillir.

Cette confidence laissa Casse-Fers démunie. Que pouvait-elle opposer à la peur de cet ennemi invincible ? Qu’était-elle face au temps ? La perspective d’une mémoire balbutiante la terrifiait. Syvia ajouta :

— Mes souvenirs s’effacent, se troublent. Et avec eux, je meurs chaque jour un peu plus. L’autre jour, tu m’as demandé si j’avais des rêves. Bien sûr que j’en ai. Tout le monde en a. Mais la vérité, c’est que je ne suis plus bonne à rien.

— Les gens t’écoutent. Mon équipage te respecte. Sinon, jamais ils ne t’auraient permis de les rejoindre.

— C’est parce que je leur cache tout. Parce que mon masque tient encore. Mais ça ne durera pas. Je ne contrôle plus rien.

Les yeux de Svia étaient devenus humides. Elle n’avait pas dû partager cette vulnérabilité à beaucoup, peut-être même à personne. Elle luttait chaque jour pour ne pas laisser ses souvenirs disparaître dans l’indifférence générale. Casse-Fers plissa le nez pour ne pas pleurer. Elle se demanda pourquoi l’émotion affleurait aussi vivement, seulement à ce moment après avoir entendu tant d’histoires affreuses, tant de tragédies.

Le plus cruel était peut-être que ce mal était indépendant de la méchanceté des hommes. Même dans les plus belles utopies, on ne pouvait briser les chaînes de la condition humaine. Elle lui rappelait qu’elle aussi allait mourir. Même si elle n’aurait peut-être jamais le temps de vieillir. Pour chasser cet élan de tristesse, elle décida de mettre l’accent sur autre chose, de se concentrer sur ce que les années restantes de Syvia avaient encore à lui offrir.

— Qu’est-ce que c’est, ce rêve ?

Les mains de Syvia se remirent à trembler, comme la première fois où elle avait posé cette question. Cette fois, pourtant, elle répondit :  

— Retrouver mon enfant. J’aimerais savoir ce qu’il est devenu, après tout ce temps.

— Il est aussi esclave ?

— Non !

Syvia avait répondu d’une voix vive, comme si cette possibilité était inadmissible. Elle se reprit plus doucement :  

— Je refuse de l’imaginer. Il doit avoir à peu près le même âge que toi. J’espère qu’il est aussi bon que toi.

Casse-Fers sentit une bouffée de chaleur dans son ventre. Qu’elle appréciait cette femme, qu’elle aurait aimé la connaître plus jeune. Une résolution se forma dans son esprit. Elle aiderait Syvia à retrouver l’enfant perdu. Elle ferait tout pour lui offrir ce cadeau.

—  Nous le retrouverons, affirma-t-elle avec un enthousiasme retrouvé. Où qu’il soit, nous le retrouverons. Comment s’appelle-t-il ?

Syvia rit avec amertume avant de répondre :  

— Je ne me souviens pas lui avoir donné de nom.

Casse-Fers leva les sourcils. Syvia ne lui laissa pas le temps de la questionner car déjà, elle ajoutait :

— Nous vivions dans les montagnes entre Andène et Asène quand j’ai été capturée.

Syvia avait prononcé le mot montagne avec une emphase qui éveilla la curiosité de Casse-Fers. Cette femme semblait avoir connu mille vies. En attendant d’en apprendre plus, elle affirma sur le ton de la promesse :

— Nous retournerons là-bas.

— Il a dû partir ailleurs.

— Alors nous traverserons tout l’Archipel jusqu’à ce que tu puisses l’embrasser.

Le sourire avait fait un retour fracassant sur le visage de Syvia. Lorsqu’elle le remarqua, Casse-Fers sentit sa propre tristesse fondre comme neige au soleil. La vieille femme murmura :

— Tout est si simple avec toi. Je ne sais pas comment tu fais pour voir encore tant d’espoir en ce monde.

Casse-Fers songea tour à tour aux désillusions qui avaient rythmé sa vie puis à toutes les rencontres, tous les mots et tous les actes qui l’avaient sauvée.

— L’espoir n’est pas dans le monde. Il est dans nos yeux, puis dans nos mains qui le façonnent.

— Ashaz et Vemis parlaient comme toi. J’aurais aimé te les faire rencontrer.

La voix que prenait Syvia pour évoquer ces inconnues résonnait avec des pertes trop douloureuses pour être apaisées. Le silence plana entre elles un court instant, le temps peut-être d’imaginer une réalité autre, aussi douce qu’irréalisable. Puis Syvia parla à nouveau, et posa une question qui fit trembler Casse-Fers au plus profond de son être :

— Portais-tu déjà ces rêves quand tu étais une petite fille  ?

Était-ce l’heure tardive, propre aux confidences ? Était-ce son affection naissante pour cette femme qui la comprenait mieux que les autres ? Était-ce la volonté de briser un sentiment de solitude grandissant ? Était-ce l’envie de rendre un peu à celle qui lui avait tant partagé ? Ou celle d’être comprise et soutenue avant d’affronter encore l’impossible ? Casse-Fers ne le savait pas vraiment, mais ce soir-là, elle décida de partager le poids devenu trop lourd d’un secret vieux de dix ans.

— Je n’étais pas une petite fille.

La mer immense comme les larmes de générations d’esclaves. L’eau le submergeait, l’aspirait, l’étouffait. Des pierres rougies de sang y tombaient. Au lieu du silence des noyés, il entendit sa mère hurler à lui percer les tympans et à lui transpercer l’âme. Le ciel était grisé de flocons de cendre. Autant de fragments d’une enfance en lambeaux, brûlée par les esclavagistes. Dans la mort, nul réconfort, seulement les dernières douleurs d’une vie misérable. L’eau brûlait les vieilles cicatrices de son dos, ravivait la marque des chaînes sur ses poignets et ses chevilles. Son cœur était étreint d’une tristesse infinie.

Ses pensées allèrent à tous ses frères et sœurs de misère par l’Archipel et au-delà. Ceux et celles qui permettaient à quelques-uns de n’avoir à se préoccuper que de leur pouvoir et à un système malade de survivre. Ceux et celles à qui l’on déniait même le droit de mourir. Certaines personnes étaient nées opprimées, n’avaient jamais goûté à la liberté. Sa lâcheté lui apparut alors : comment fuir alors que tant souffraient encore ? On lui avait rendu sa liberté, on l’avait fait monter sur des scènes de théâtre devant des Podestà, on l’avait emmené en voyage.

Alors que les spasmes de ses muscles se calmaient, que l’eau pénétrait dans ses narines, que ses lèvres menaçaient de céder, il sut enfin ce à quoi il aspirait : libérer tous les esclaves. Briser chacune des chaînes de l’Archipel. Revenir un jour au bonheur de ses années d’enfance. Retrouver Ashnari. Vivre femme. Folles utopies, désirs irréalisables. Raisons pourtant, de raviver ses bras pour remonter à la surface.

Elle laissa son ancienne identité sombrer dans les abîmes, loin des coups, des insultes et des viols. Une vie rendue à la mer, comme le voulaient les traditions d’Isandur. Elle laissa ses cauchemars, ses regrets et ses peurs mourir, comme au moment de monter sur les scènes de théâtre de La Voix Errante. Enfin-elle-même. Elle ignorait encore quel serait son nom, mais plus jamais personne ne l’appellerait Endazur.

En sortant de l’eau, elle fut aussi éblouie qu’une sirène qui verrait pour la première fois le soleil. Elle prit de grandes inspirations et toussa en clignant des yeux. Le ciel était magnifique cet après-midi-là, avec une poignée de nuages pour seule nuance de l’azur éclatant.

Elle aurait pu rester immergée au milieu des vagues rafraîchissantes, ou aller somnoler sur la plage. La fille de l’océan ne l’envisagea même pas. Elle fendit les eaux d’un pas déterminé, traversa la grève les poings serrés. Il était temps de faire ce qu’elle avait toujours redouté, d’aller défendre ce qu’elle avait toujours vu bafoué.

Elle y dédiait sa vie.  

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