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Syvia (1/2)

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Par &douard , maelys

J’ai longtemps rêvé d’accélérer le temps. De voir le soleil et la lune danser sous mes yeux pour faire s’échapper les jours. Dans ces journées puis ces soirées passées à feindre le désir de tous les corps, j’ai souvent voulu fermer les yeux, pour les rouvrir la nuit venue, seule dans mon lit et mon malheur. Avec mon souffle, ma sueur et mes larmes, loin des hommes et de leurs fantasmes. J’ai voulu vieillir dans l’espoir d’être de ces rares esclaves que l’on affranchit après des décennies de service.

Puis j’ai oublié d’arroser les roses. Ces fleurs face à l’Arensia que j’ai entretenues pendant des années chaque matin. Je ne m’en suis rendue compte que le lendemain, en découvrant la terre sèche. Un manquement anodin. La première goutte, pourtant, d’une marée inexorable. Depuis, mon château de sable se défait de jour en jour. J’oublie.

Je perds des noms, des images, des gestes et des réflexes. Je feins de connaître des gens dont je ne garde qu’une impression diffuse de déjà-vu. Les visages qui me quittent quelques jours s’effritent dans ma mémoire. J’ai d’abord relativisé : il y a dans l’oubli des douleurs une douceur certaine.

Mais chaque jour un peu plus, mon effroi grandit. Il y a dans mon passé des années trop belles pour être oubliées. Alors, je les écrirai. Pour me souvenir combien le bonheur que j’ai ressenti dépasse en intensité tout le reste. Pour ancrer sur ces pages ma rage salvatrice et la haine qui m’a aidé à survivre.  

Pour ne pas oublier les montagnes. Pour ne pas oublier Vemis, Ashaz, Lirène et Sans-Nom.

Pour ne pas oublier cette femme.

J’avais trente-et-un ans et ma vie était faite.

Née dans le quartier des artisans d’Andène, deuxième fille d’un riche couturier et d’une prêtresse, j’appris à lire et à écrire aux côtés des héritiers des plus belles familles de la cité. Le reste de mon enfance se perdit à gambader sur les sentiers vallonnés qui surplombaient les rues. J'allai y observer le soleil levant qui éclairait les mineurs comme autant de fourmis dans une nasse rougeoyante. J’y cherchai des empreintes de chamois, devinai parfois leurs silhouettes lointaines.

Peu avant ma majorité, mes parents m’unirent à Tryèpe, un marchand de draps de quinze ans mon aîné. Avec cette union mourut ma jeunesse et s’étiolèrent mes rêves. Ce fut la fin de ma romance secrète avec Yphèbe, un jeune mineur. Je crus perdre pour toujours l’amour. Le proverbe ne disait-il pas que l’entente absolue de deux âmes ne se connaît qu’une fois ?

Je dus m’installer dans le quartier des souris, ainsi nommé car il se trouvait à l’ombre des premières montagnes. Tryèpe y entreposait des cargaisons destinées aux plus riches familles de l’Archipel dans de gigantesques halles. Avec lui, j’épousais un quotidien répétitif, où je devais diriger un jardinier, un cuisinier et une servante, filer du lin, entretenir la maison et prier les dieux. Ce n’était là que mes missions annexes. Mon vrai rôle se révélait la nuit tombée, sur la couche nuptiale.

J’appris vite à satisfaire les désirs de mon époux, et, avec les années, à trouver dans notre intimité une forme de plaisir. Je ne retrouvais ni la douce euphorie de se savoir aimée, ni la flamme incandescente d’aimer absolument en retour. Tryèpe s’endormait juste après, et je passais de nombreuses nuits accompagnée de ses ronflements sonores, à me demander ce qu’aurait pu être ma vie avec Yphèbe. Le temps édulcora mon amertume, et je ne gardai de cet amour merveilleux qu’un souvenir trouble, comme un rêve qui s’efface au réveil.

Ces états-d’âme importaient peu à mon entourage, qui n’attendait de moi qu’une chose : un enfant. Les années révélèrent notre incapacité à engendrer l’héritier tant attendu. Les innombrables sacrifices, prières et pèlerinages n’y firent rien. Les dieux avaient pour moi un dessein plus cruel.

Sans projet commun, j’assistais à l’effondrement progressif de ce qui n’avait jamais été un couple heureux. Nous devînmes deux inconnus partageant le même quotidien. Mon amitié avec deux voisines, l’entretien du jardin, la couture, la lecture des vers d’Isirion, ces quelques rayons de soleil suffirent à me faire accepter quatorze ans de vie fade. Je n’avais plus d’espoir de bonheur, plus de rêve d’aventure, plus d’envie de voyage. Je ne savais plus voir au-delà d’un présent insipide. Ce fut alors, au début de l’été 99, que La Voix Errante vint à Andène.

S’il n’avait pas la renommée qu’il acquit ensuite, le conteur et sa troupe suscitaient déjà assez d’engouement pour être annoncés des semaines à l’avance. Des centaines de gens se rendirent au cœur d’Andène pour assister aux représentations. Je me pris moi aussi d’enthousiasme pour ces spectacles dont on m’avait tant parlé. Malheureusement, mon mari méprisait ces événements populaires et refusa de m’y emmener.

Alors, trois jours après la venue de La Voix Errante, je m’éclipsai de la domus la nuit tombée. Tryèpe dormait à poings fermés et son sommeil lourd le conduirait jusqu’au lever du jour. J’avais une poignée d’heures devant moi. En franchissant la porte, je ressentis un court instant le frisson de mes jeunes escapades. La lune était un fin croissant. Du reste, je ne me souviens pas.

Je crois que le drame intervint à seulement quelques rues de chez moi. Aucun de leurs visages ne me revient, pas même leurs voix. Je crains d’interroger ma mémoire vacillante, de peur de ce qu’elle pourrait m’infliger. Sans doute étaient-ils un groupe, armé, menaçant. Peut-être étaient-ils ivres. Je ne sais pas. Dans mes cauchemars, il n’y a que la lune, où mon regard a dû s’accrocher. Peut-être a-t-elle accueilli mon âme pour l’empêcher d’être violée comme mon corps.

Je me retrouvais allongée dans mon sang, ma sueur et ma honte, le dos écorché par le pavé, les épaules couvertes de griffures et le visage encore imprégné de leurs odeurs. Mes habits déchirés étaient éparpillés autour de moi sur le pavé. J’étais glacée, tremblante. Je n’aurais jamais trouvé la force de me relever sans la crainte de les voir revenir. Je me traînais péniblement dans la rue déserte, boîtais jusqu’à chez moi. Je traversais toutes les pièces comme une ombre et sortis dans le jardin et grimpai jusqu’à la citerne d’eau de pluie. J’y plongeai en gémissant.

Je voulais effacer les marques de ma peau, et frottais, frottais encore. Jusqu’à saigner. Je préférais cette douleur-là, naturelle, guérissable. Je frottais pour chasser leurs odeurs. Je frottais pour ne pas penser. La citerne se teinta de vermeil en même temps qu’affleuraient à moi deux sentiments qui ne me quitteraient plus. Deux sœurs cruelles qui imprégneraient à jamais mon âme.

Haine. Haine de ces inconnus qui avaient pensé que leur plaisir justifiait de me détruire comme un insecte écrasé avec un plaisir malsain. Haine de tous leurs entourages, qui avaient permis de faire éclore une telle violence. Haine de leurs parents et tous leurs ancêtres, sans qui ils n’auraient vu le jour. Haine de ces dieux que l’on disait tout-puissants. Quelles justifications trouvaient-ils au plus abject des crimes ? Haine de moi, si faible, si imprudente. Victime. Haine de cette culpabilité qui m’écœurait et me torturait à la fois.

Peur. Peur comme une ombre derrière mon dos, menace prête à surgir à chaque instant. Peur de chacun des hommes que je croisais dans la rue désormais, et pire, de leurs groupes. Peur d’être seule, peur de la nuit. Et peur la nuit. Et toutes les nuits à venir. Réveils en sursaut. Cauchemars troubles. J’avais aussi peur de ce que deviendrait ma vie, après avoir compris le potentiel vertigineux du malheur.

Je ne comprenais pas alors, et peut-être ne comprendrais-je jamais, l’existence même du viol. Cette violence absurde, impunie, ordinaire. J’avais jusque-là toujours trouvé une forme de sens dans ce qui m’arrivait. On m’avait enseigné que tout découlait de la volonté divine. Je croyais que chaque nouvelle expérience me renforçait, m’assagissait. Que la vie était un chemin. Et en quelques minutes je m’étais retrouvé dans un gouffre sans consistance et sans fond.

Quand l’aube vint, j’allai me sécher, m’habiller, comme un pantin sans conscience. S’il devina ce qui m’était arrivé, Tryèpe n’en laissa rien paraître. Il continua de travailler, de manger, de dormir, jusqu’à me faire parfois douter de la réalité de l’horreur qui m’empoisonnait. Lorsque je tremblais dans le lit, hypnotisée par les reflets de la lune dans les rideaux, il détournait les yeux. Le peu d’affection qui me restait à son encontre mourut avec son indifférence.

Mon quotidien se mua en une pièce de théâtre dont le décor, les acteurs et mes propres répliques m’insupportaient. Je me sentais en constant décalage, prisonnière de mon malheur. Je ne pouvais même plus sortir dans la rue sans qu’une peur panique me déchire les entrailles. Je refusais de penser au soir du drame, de me souvenir. Certaines nuits, je me mordis les poignets pour oublier. Je ne sais combien de temps j’aurais pu survivre ainsi, avant de devenir folle.

Peu de temps après le viol, un évènement bouleversa le cours de mon existence : je ne saignais pas. Ni ce mois-là, ni le suivant. J’étais enceinte. Petite, on m’avait enseigné qu’il s’agissait du plus beau cadeau des dieux. Je ne pouvais le concevoir. Comment la négation de mon intégrité et de mon humanité pouvait permettre la vie ? Cette grossesse, après tant d’essais infructueux, constituait le comble du cynisme.

Je ne sus que faire. Comment pouvais-je envisager un autre être alors que ma propre existence vacillait ? J’aurais voulu le faire disparaître, mais j’ignorais alors que l’on pouvait décider de perdre son enfant. Personne ne me l’avait expliqué. Si j’avais eu le choix, il n’aurait jamais vu le jour.

Tryèpe et moi n’avions plus fait l’amour des mois. Il saurait que l’enfant n’était pas le sien, à moins que je me hâte de coucher avec lui. J’en étais tout bonnement incapable. La seule perspective de me retrouver nue à côté d’un homme me crispait toute entière le temps de longues secondes. Je me muais en statue et mes muscles demeuraient engourdis encore longtemps après.

Je n’eus dès lors qu’un objectif, bien pathétique. Cacher. Dissimuler par tous les moyens mon nouvel état, retarder la découverte inévitable. Je me couchai tôt, me levai tard, mangeai peu, limitai mes déplacements. Lorsque j’étais prise de nausée, je prétextais une maladie. C’était à vrai dire la façon dont je l’envisageais. Un parasite s’était accroché à moi, constant rappel de l’infamie. Il me faisait grossir, m’affaiblissait, me ralentissait.

Vint le premier coup de pied. Geste attendu pour d’autres mères, il m’ébranla au plus profond de mon être. Il me fit réaliser qu’en moi, il y avait la promesse d’un enfant. Moi qui avais refusé de considérer le futur, voilà que d’innombrables perspectives m’envahissaient l’esprit. J’y songeais des heures entières cette journée et les suivantes. Au-delà de cette naissance, qui dirait à tous ma honte, au-delà du viol même, il y aurait une vie.

Tryèpe ne l’accepterait jamais, j’en étais certaine. De colère, il le tuerait sur mon sein ou le vendrait aux marchands d’esclaves. Au mieux, il le confierait aux prêtresses de Damra, avec d’autres orphelins. Il grandirait la haine au cœur, seul, révolté, jusqu’à ce que ses tourments le dévorent assez pour le pervertir. Il serait voleur, meurtrier, violeur peut-être. Je ne voulais pas qu’un tel être sorte de mon ventre. Mais quel pouvoir avais-je de l’arracher à son destin, moi la mère illégitime, la femme, la victime ?

Ces pensées et ces doutes me torturaient, jusqu’à l’intolérable. Je ne voulais faire naître ni une proie ni un agresseur. Dans mon esprit blessé, le monde était dual. Le bon était effacé par le mal. Je songe aujourd’hui avec effroi à ces soirs où cela me faisait envisager le pire. Je n’avais pas été beaucoup heureuse jusque-là, tout serait plus simple si… Qui me regretterait ? Peut-être étais-je déjà morte dans l’esprit de ceux qui m’avaient autrefois aimé, après toutes ces années de séparation ? Pour Yphèbe et mes anciens amis, je n’étais plus qu’un souvenir de jeunesse.

Et puis me revint un vieux souvenir. Deux ans plus tôt, alors que Tryèpe voyageait pour des affaires, j’avais hébergé une vieille pèlerine, comme le voulaient les dieux. Partie d’Asène pour aller à Brynène, elle m’avait conté son voyage. Un détail de son récit m’avait marqué. Alors qu’elle traversait les montagnes, sa route l’avait mené à un refuge où des femmes vivaient en autarcie du monde, de ses lois et surtout des hommes.

Cette simple idée, cet ailleurs irréel m’avait plongé dans les jours suivants dans une douce rêverie. J’avais imaginé une vie là-bas, pour me distraire de la monotonie du présent. C’était une de ces histoires qui offrent aux femmes le réconfort suffisant pour supporter leur condition. Mais à présent, je n’y voyais plus une perspective lointaine, j’y espérais le nid qui pourrait m’accueillir, moi l’oiseau blessé. L’endroit rêvé où je pourrais trouver refuge et ma place.

Les trouverais-je ? M’accepteraient-elles ? Que diraient-elles de mon enfant ? Aurais-je la force de traverser les montagnes, à moins de deux mois de mon terme ? Ces questions essentielles furent balayées par l’urgence du départ. Je ne pouvais rester dans cette maison un seul instant de plus. Je devais partir. Si j’échouais, je mourrais loin de cette existence maudite qui m’avait arrachée à mes aspirations les plus profondes. Avec les bras de la montagne comme dernière étreinte et la neige comme sépulture.

Ouvrir la porte de notre domus fut le geste le plus difficile de ma vie. Ma respiration, les battements de mon cœur, je crus que tout s’arrêterait lorsque je posais le pas sur le pavé. Dehors. Seule. Comme cette nuit maudite. C’était le matin, juste après le départ de mon mari. J’avais prétexté une offrande au temple à nos serviteurs, ignoré leur étonnement alors que je ne sortais plus depuis des semaines. Je traversais la rue à grand peine, retrouvant avec douleur et nostalgie mes sensations de marcheuse. La dureté du sol, la caresse du vent, la brillance du soleil. Je n’avais qu’un gros baluchon avec des provisions, des affaires de froid et quelques piécettes. L’être en moi gigotait, comme pour protester contre ce départ soudain.

Tout se bousculait en moi. J’étais pluie, orage, rafales, tourbillon. J’étais tempête. Je fuyais Asène comme un réfugié de guerre : le ventre noué par la terreur de voir le pire ressurgir à chaque instant. Puis le pavé céda aux cailloux, les routes aux chemins, qui à leur tour disparurent. Je gravis un sentier que j’avais arpenté cent fois petite, sur le flanc de l’Adrya, la première montagne de la chaîne entre Asène et Andène. Vers midi, j’arrivais au point de vue où s’arrêtaient les marcheurs, qui offrait un panorama splendide. La cité où j’avais toujours vécu et au-delà, la mer. Sa couleur bleutée nuée de brume lui conférait une aura mystique, presque effrayante. Je m’en détournais, puis m’élançais sur des chemins inconnus.

Bientôt, je ne fus plus qu’en prise avec la nature sauvage. Je vis des chamois, des buses, une belette, un renard et des marmottes. Ces rencontres impromptues me firent ressentir une forme d’euphorie. Comment avais-je pu délaisser la beauté de ces explorations pendant tant d’années ? La nuit venue, je dormis à l’entrée d’une grotte, recroquevillée contre mon baluchon, seulement couverte de mon manteau. Je m’éveillai souvent en sursaut, puis j’imaginai Tryèpe à l’entrée de la grotte, avec mes parents, venus me reprendre.

Le soleil de la fin du printemps chassa leurs ombres. Sa brillance ne put cependant m’égayer longtemps. Mon émerveillement premier disparut vite, chassé par la dureté de ma condition. Les montagnes me rappelèrent le danger qu’il y avait à s’intéresser à leur intimité. Aussi belles qu’impitoyables. Avec l’altitude, l’air se raréfiait, les températures baissaient. L’enfant que je portais m’épuisais et, souvent, je devais m’arrêter à genoux, couverte de sueur, le cœur battant la chamade. Je me relevai avec peine, guidée par cette fragile croyance qu’il y avait quelque chose au bout de mon chemin.

Mes provisions s’épuisèrent vite, et je les complétai de baies sauvages, de racines et de plantes. Malgré les connaissances dispensées par mes précepteurs, je craignis plusieurs fois de me tromper et d’ingérer du poison. Cela ne m’empêchait pas de longuement garder mes prises sous ma langue, de les mâchouiller encore et encore pour tromper la faim. Je buvais l’eau glacée des rivières, m’y lavais quand j’en trouvais le courage et m’enfonçai toujours plus dans la montagne. Je contournai l’Adrya et parvins, à bout de forces, dans la vallée du Terrassement. Ainsi nommée car Suspiro y aurait vaincu Svena.

Je ne trouvai dans cette terre tranquille aucune trace de cet affrontement divin. Seulement un paysage de végétation luxuriante, épargné par la main des hommes. Seuls quelques villages perçaient le manteau étendu des forêts de mélèzes. Je cherchai le plus isolé de tous, tel que me l’avait décrit la pèlerine. Je traversai les bois avec peine, réconfortée par la vue des cascades, des fleurs des plaines où je m’allongeais pour faire halte, par les animaux croisés. Ma souffrance physique était apaisée par la certitude naissante qu’on ne me rattraperait plus. Qu’Andène était pour toujours derrière moi. Mon futur, si court soit-il, serait empli de nouveautés et surtout, il serait libre.

J’allai de village en village en vain. Il me suffisait d’un coup d’œil lointain pour comprendre qu’aucun d’entre eux ne correspondait à ce que je cherchais. Je ne m’arrêtais que contrainte par mon corps meurtri, et des bergers m’offraient le couvert contre quelques pièces.

Le huitième jour, à la nuit tombée, le ciel couvert rugit. Abritée sous un coteau rocheux, j’observai les trombes de pluie s’abattre sur la pierre et les éclairs illuminer les montagnes. J’avais entendu décrire les orages en altitude, mais celui-ci dépassait en intensité tout ce que j’avais pu imaginer. Ce spectacle m’électrisa et me terrifia à la fois. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me sentis comprise. Pour la première fois, le ciel illustrait mes tourments intérieurs, l’état de mes crises de panique et de mes cauchemars. À l’époque, j’y vis un signe divin.

La pluie tomba sans discontinuer pendant une nuit entière. L’aurore chassa les nuages. Je sortis un peu hébétée, contournant les flaques jusqu’au village voisin. Sans doute habité par des bergers, il avait été déserté pour la belle saison. Un peu plus haut, à quelques heures de marche, j’aperçus une autre hutte. Je repartis. Là-bas, il y avait peut-être des gens. Sinon je continuerais mon exploration, tant que j’en aurais la force.

Quand je frappais à la porte branlante de cette construction usée par les éléments, j’entendis une réponse. Un grognement à peine humain, suivi du grincement du plancher alors que le maître des lieux marchait vers moi d’une démarche lourde. Je tressaillis. Un homme au vu de sa corpulence. Comment réagirait-il à ma présence ? J’envisageais de fuir, mais je n’en avais plus la force. Je n’avais plus de force du tout. Quand l’ouverture révéla un géant à la longue barbe, couvert d’un tablier poisseux, je défaillis. Comme si toute la fatigue accumulée depuis le début du voyage me rattrapait enfin. Mes jambes flageolèrent, mes paupières s’effondrèrent et je tombai. Je sentis un bras retenir mon épaule avant de perdre connaissance.

Je m’éveillai allongée entre deux couvertures rugueuses, éclairée par deux lucarnes miteuses et la lumière de la cheminée. L’homme qui m’avait recueillie y jeta deux bûches, provoquant l’éclatement d’une nuée d’étincelles. J’étais vivante, mais loin du rêve que j’avais fantasmé. Les blessures, les douleurs, les fatigues et la grossesse trop longtemps ignorées se rappelaient à moi. Je m’étais en plus foulé la cheville en tombant et je compris que je ne pourrai pas repartir avant un long moment. Je n’avais plus qu’à espérer être tombée entre de bonnes mains.

Mon hôte ne vint me voir que bien plus tard, pour me jeter d’une voix sèche :

— Qui es-tu ?

— Iphane.

Je mentis sans hésiter. C’était à la fois un moyen d’empêcher que l’on me retrouve, et une rupture avec mon ancienne vie. Je ne voulais plus que l’on m’appelle Syvia. Je voulais que mes parents n’aient plus de prise sur mon existence, je ne voulais plus du nom de cette épouse de marchand insipide, de cette femme que l’on avait violée. Je lui préférai le nom de la fille d’Agapia, la patronne des voyageurs.

— Enfant ?

Lorsqu’il pointa son doigt vers mon ventre traître, je ne pouvais plus cacher l’évidence. J’acquiesçai, de plus en plus effrayée par cet être aux sourcils plus longs que ses phrases. Il se contenta de me regarder fixement quelques secondes avant de se désintéresser de moi. Il sortit, me laissant seule. Je parvins à me redresser, et m’aperçus qu’il avait laissé du pain et du fromage à côté du lit. Je mangeai, avant de me recoucher, épuisée.

À chaque nouveau jour, j’envisageais de partir, mais la guérison de ma cheville allait de pair avec un affaiblissement grandissant. J’avais mal au dos, sans cesse envie d’uriner. Mon enfant, je le sentais, voulait naître. Cette perspective m’effrayait. C’était trop tôt, beaucoup trop tôt. Je ne pouvais accoucher seulement assistée d’une brute à demi-sauvage. Ce fut pourtant ce qui arriva.

Le bébé naquit deux semaines trop tôt. Je ne garde de l’accouchement qu’une sensation d’intense souffrance et quelques détails. Ma tunique vermeille, les yeux écarquillés du montagnard, les couvertures compressées entre mes doigts. Je passai près de m’évanouir, accrochai mon regard à l’azur de la lucarne en face de moi. Il devait faire beau dehors. Je me souviens distinctement de ma première inspiration à la fin du travail, libératrice. J’haletai, reprenant vie.

Je croyais alors qu’il mourrait. Si petit, avec sa peau rouge écrevisse, si fragile. Comment une créature aussi faible pouvait-elle survivre à ce monde ? L’Ours, je l’appelais intérieurement ainsi car il ne m’avait pas dit son nom, l’emmaillota dans une couverture et le berça entre ses immenses bras, avec une tendresse dont je ne l’aurais jamais cru capable.

Avec les hurlements du nouveau-né, une nuée de pensées m’assaillaient. La plus centrale me poussa à tendre les bras pour que l’Ours me rende mon enfant. Était-ce une fille, un garçon ? Cette information me paraissait capitale. Lorsque le petit corps chaud se retrouva contre ma peau, je réalisai avec stupéfaction qu’il était les deux. Un minuscule pénis, mais aussi une vulve. Cette découverte me glaça le sang. C’était impossible. Était-ce la marque de l’infamie de sa conception ? Tout le reste pourtant, si ordinaire, si émouvant, m’empêcha de ressentir autre chose que de la surprise. Je tins mon enfant contre mon sein le cœur battant, bouleversée par la constatation qu’un être vivant avait grandi en moi.

Entre le dégoût du viol et l’amour inconditionnel d’une mère, il y a un océan. Je passais les jours suivants à naviguer entre ces deux sentiments irréconciliables. Je n’eus pas le choix de m’occuper de mon enfant, sinon il allait mourir. Aidée de l’Ours, je le nourrissais, le berçais, le couvrais, le lavais, avec de l’eau chauffée près de la cheminée. Aucun de ces gestes ne m’était évident, j’avais peur de le blesser, de l’effrayer, de me tromper. Pourtant, à mon grand soulagement, ses forces se raffermirent, il prit du poids et grandit. Des cheveux blonds prirent racine sur son petit crâne.

Vinrent son premier sourire, son premier gazouillement, son premier rire, autant de moments qui éveillaient en moi une sensibilité que je m’ignorais. Rien ne m’émerveillait plus que son regard profond, que ses yeux du même azur que le ciel du jour de sa naissance. Sur l’océan, je trouvais un cap, et voguais de plus en plus vers l’amour. Et pourtant, je ne pus lui donner de nom. Comment le pouvais-je alors que ne savais s’il était fille ou garçon ?

Je regagnai mes forces, et respirai de plus en plus avec mon enfant l’air des montagnes. Nous allions observer les milans qui nichaient sur la falaise en contrebas, admirer les neiges éternelles des cimes et chercher les traces d’animaux. Je trouvai un moyen de l’attacher dans mon dos grâce à une longue écharpe, comme une petite grenouille. Nos sorties se multiplièrent avec les jours. L’Ours disparaissait aussi de plus en plus souvent, pour ne revenir que la nuit.

J’étais vivante, mon enfant aussi. Nous avions un avenir, et j’y songeais de plus en plus. Je ne voulais pas rester avec l’Ours, qui préférait sans doute sa vie solitaire. Je ne voulais pas rentrer à Andène. Ne me restait plus que le récit qui m’avait inspiré le long du voyage. Je ne pouvais m’empêcher d’idéaliser ce potentiel futur. Un soir, je trouvai le courage de demander à l’Ours :

— Sais-tu si des femmes vivent ici ? Je veux dire, des femmes sans hommes.

Je m’attendais à ce qu’il secoue la tête, comme pour chasser cette absurdité. Au lieu de cela, il demeura silencieux, ses yeux bruns fixés sur les miens. Je crus qu’il ne m’avait pas comprise, mais n’osais pas répéter. Le lendemain, tout se passa de la façon habituelle : il partit tôt, j’allaitai mon enfant, marchai jusqu’à la falaise, me nourris des restes de la veille et je restai assise face au panorama magnifique, songeuse. Le soir venu, pourtant, l’Ours ne revint pas seul.

Vemis était une femme au crâne et aux sourcils rasés, aux joues roses et aux poignets frêles. D’une certaine façon, elle ressemblait beaucoup aux mères des filles de bonne famille que j’avais fréquentées à l’école. Ses bracelets étaient si fins qu’un œil ordinaire n’aurait pas soupçonné leur valeur. La précision de leurs ornements ne me trompait pas. Elle marchait aussi d’un pas leste, le dos droit, un léger sourire en coin, respectant toutes les conventions, toutes les bonnes manières. Paradoxalement, elle me fit aussi penser aux filles qui descendaient dans les mines. Sa tunique de bure était tachée de terre et de suie, ses mains couvertes d’égratignures et surtout… Son visage était traversé de vieilles cicatrices, l’os sous sa joue était bosselé et son front se tenait légèrement de biais, comme fêlé de l’intérieur.

Cette dissonance me troubla et je mis un long moment à répondre lorsqu’elle me demanda :

— Que fais-tu dans les montagnes ?

Son ton était direct, son regard interrogateur. Encore sonnée par la surprise de sa venue, je balbutiai finalement :

— Je me suis enfuie.

Ses traits se détendirent à cette réponse.

— De quoi ?

Je n’hésitais pas beaucoup avant de révéler la vérité. Cette femme constituait ma seule échappatoire au milieu de ces montagnes inhospitalières. Alors je lui racontais tout. Mon mariage, le viol, la grossesse et le voyage. Elle demeura stoïque, mais je vis plusieurs ombres passer devant ses yeux. Je devinai à ses poings serrés le bouillonnement que mon récit lui inspirait. Quand j’eus fini, elle prit une longue inspiration, se composa un sourire de façade et fit un nouveau pas vers le lit où je berçais mon enfant.

— Andos m’a dit que tu nous cherchais.

Ces quelques mots me coupèrent le souffle. L’Ours avait un nom. L’Ours m’avait écoutée. L’Ours me sauvait. Peinant encore à réaliser ce que sous-entendait Vemis, je demandai :

— Vous … vous êtes ?

— Nous sommes un groupe de femmes qui vit dans les montagnes. Nous avons fui comme toi.

Elle l’expliquait avec désinvolture. Ce qui lui semblait si normal ne l’était pas pour moi. Des femmes vivaient dans les montagnes. Mon plus grand rêve se réalisait. Il y avait peut-être un endroit pour nous finalement. Moi et mon enfant.

Mon plus grand rêve se réalisait.

Dès lors, tout fut évidence. Vemis nous conduisit à travers des sentiers dangereux, des bois, des rivières, jusqu’à arriver, le soir venu, au pied d’un long escalier de pierre. L’Ours s’y arrêta, me rendit mon enfant, qu’il avait porté pendant tout le trajet, puis s’en retourna d’où il venait. Sans un au revoir. Je le vis disparaître avec des sentiments mitigés, à la fois soulagée et triste. Cet homme m’avait sans doute sauvé la vie. Et, je le découvris vite, m’avait offert le paradis.

En haut de l’escalier, à flanc de montagne, se trouvaient deux maisons taillées dans la roche, dont les murs circulaires n’étaient qu’à quelques pas du vide. Entre elles, un espace de la largeur d’une ruelle, où des silhouettes s’agitaient près d’un long feu. J’en comptai trois. Mon cœur battit la chamade quand nous les rejoignîmes. Comme dans un rêve, Vemis me présenta à ses compagnes. Enisiam, avec ses longs cheveux roux bouclés, sortait de l’adolescence. Lirène, une petite femme au courts cheveux blonds, fuit mon regard. La dernière, Ashaz, sut me mettre à l’aise.

Cette vieille femme avait la peau d’une couleur jaune pâle qui m’était inconnue et les yeux en amande. Petite, les cheveux gris, elle s’appuyait sur une canne pour compenser l’absence d’une de ses jambes. Son sourire édenté était si chaleureux qu’il me déstabilisa. Elle me regardait comme on m’avait peu regardée. Comme une amie de longue date, comme un membre de la famille. Puis elle me demanda :

— C’est ton enfant ?

— Oui.

— Comment il s’appelle ?

Sa question raviva les questionnements qui m’animaient depuis des semaines. Un peu honteusement, j’avouai :

— Je … Je ne lui ai pas donné de nom.

Elle n’insista pas, m’offrit de quoi manger et, la nuit venue, me conduisit à l’une des maisons, où un lit sommaire mais confortable m’avait été dressé, entre les couches de Vemis et Ashaz. Mon enfant pleura beaucoup avant de trouver le sommeil, peut-être déstabilisé par ce nouvel environnement. Aussi inquiet que j’étais soulagée. J’avais la sensation, pour la première fois peut-être, que futur rimait avec espoir.

Les jours suivants, je restai en haut avec Ashaz pendant que les autres descendaient, pour chasser, pêcher, cueillir, récolter, élever. Elle m’aida à allaiter mon enfant, qu’elle appelait « Sans-Nom », à le soigner et à calmer ses crises. Sa douceur et ses berceuses chantées dans une langue étrange apaisaient le bébé. Elle m’apprit aussi de nouvelles techniques de filage, la coupe des bûches, l’entretien des maisons, la préparation de nos repas rustiques, l’allumage du feu. Dès que « Sans-Nom » se calmait, elle me harassait de questions sur ma vie d’avant. Avec elle, je ne parlais pourtant jamais de mon viol. Elle avait le don de trouver des sujets joyeux, des détails intéressants, des réflexions inattendues, qui me faisaient revisiter mon passé sous un angle nouveau.

Elle-même se dévoila peu à peu. Elle était née aux Cent-Lacs, une terre loin à l’est, au-delà des mers, y avait vécu jusqu’à quarante ans. Des marchands d’esclaves l’avaient capturé lors d’un rapt violent. On l’avait vendue sur les places d’Asène. Pendant quinze ans, elle avait servi un conseiller de la Podestà. Quand elle évoquait cet homme, ses lèvres se tordaient sous le coup d’une douleur encore vivace. Je ne voulus jamais savoir ce qu’il lui avait infligé. À sa mort, elle avait été affranchie, avait erré dans les rues, mendié, avant de se décider à partir. Elle voulait aller à Andène quand elle avait rencontré Vemis et créé le refuge, comme elle l’appelait. Elle y vivait depuis six ans.

Plus nous parlions, plus j’étais frappée par ses réflexions poussées et son regard sur le monde. Son optimisme, son apaisement et son pacifisme heurtaient l’ombre rageuse en moi. Celle qui avait parfois fantasmé la mort de Tryèpe, rêvé celle de mes agresseurs. Mon moi blessé trouvait, lui, du réconfort dans sa description des Cent-Lacs, d’une société sans guerre et sans esclavage. Une utopie lointaine pour réveiller l’espoir et le rêve.

Ce qui m’étonnait le plus chez elle, c’est la tranquillité avec laquelle elle évoquait les deux sexes de mon enfant, comme une banalité. Elle aimait « Sans-Nom » et voyait en cet enfant une promesse. J’enviai la beauté de ses espoirs. Avant de le coucher, elle lui racontait l’histoire de personnages aux courages et amours multiples, avant de lui promettre qu’il serait un de ces figures pacifiques qui rendaient le monde un peu meilleur. Plusieurs fois, je dus me frotter les yeux pour cacher mes larmes. J’espérais de tout mon cœur que « Sans-Nom » ressemblerait un jour à l’un de ces héros.

Le quatrième jour, la jeune Enisiam me proposa :

— Tu veux chasser ?

Je me mordis la lèvre, intimidée par cette fille aux tresses aussi longues que pouvaient l’être ses crises de colère. Son caractère volcanique la poussait souvent à s’isoler. Parfois, elle criait la nuit. J’avais peur de sa réaction lorsqu’elle comprendrait que je ne savais pas chasser. Je craignais de côtoyer cette jeunesse depuis longtemps perdue. Et surtout, je devais m’occuper de mon enfant.

— Vas-y, me lança Ashaz, occupée à malaxer une pâte de pain. Je garde « Sans-Nom ».

— Viens, en plus faut que tu te laves, ajouta seulement Enisiam, un sourire au coin des lèvres, avant de se retourner.

Je la suivis, incapable de résister à cet ordre si affirmé. Je ne le regrettai pas. Le soleil semblait chasser toute trace de colère chez Enisiam. Elle se révélait une jeune fille vive, intelligente et terriblement drôle. J’appris à poser un collet, à reconnaître les traces du gibier et, le soir venu, à dépecer un lapin. Je m’amusais à réaliser cette tâche que mes parents auraient trouvée bien indigne de ma condition. Notre baignade au pied d’une magnifique cascade soulagea mes épaules du poids invisible des peurs et inquiétudes accumulées pendant le voyage.

Elle continua de me prendre sous son aile les semaines suivantes, ravie de m’apprendre l’ampleur de ce que j’ignorais, et de peu à peu combler ce gouffre béant. Elle m’initia à la pêche, au semage, au cueillage, mais aussi à la danse. Toutes deux, nous passions nos journées à arpenter la montagne, avant de retrouver Ashaz, Vemis et Lirène auprès du feu. Je regrettai de ne pas passer davantage de temps avec mes autres compagnes, dont je pressentais les personnalités comme autant de promesses.  Je culpabilisais aussi de laisser autant mon enfant entre d’autres mains. Mais j’étais trop heureuse de passer du temps avec ma nouvelle amie pour dévorer la vie dont j’avais tant rêvé.

Je me demandais ce qui poussait cette jeune fille à vouloir passer tout son temps avec moi. Il me fallut du temps à réaliser que je pouvais être appréciée à ce point. Que je n’étais pas qu’une épouse de bourgeois insipide. Les excès de colère d’Enisiam se raréfièrent, Ashaz me confia que c’était lié à mon arrivée. Tant et si bien que j’en oubliai peu à peu ma mauvaise première impression. J’oubliai aussi les années qui nous séparaient, délaissai le mystère de sa venue, si jeune, au milieu des montagnes.

Sa résolution vint de façon impromptue, près d’un mois après mon arrivée, alors que nous marchions sur un coteau rocheux d’où nous observions le vol lent d’un aigle royal. Nous pariions sur le moment où il trouverait sa proie et fondrait comme une flèche pour l’arracher à la terre. Enisiam me demanda alors :

— Quand est-ce que tu vas repartir ?

— Quoi ?

Une surprise sincère dut se lire sous mes traits car elle se détourna, vexée. La possibilité d’un départ de ce refuge heureux me semblait si absurde que je mis de longues secondes à revenir vers elle.  

— Excuse-moi, mais je n’y ai jamais pensé.

Ce fut à son tour d’arrondir les yeux.

— Vraiment ?

— Je suis heureuse ici. Au milieu des montagnes, avec vous, je n’aurais pu rêver meilleure vie.

— Tu n’espères rien d’autre ?

— Je n’attends plus rien d’Andène. Ni d’aucune autre cité. Je n’attends plus rien des hommes, ni de ceux qui ont constitué ma famille.

Enisiam acquiesça, tout en se mordant la lèvre, impatiente de me répondre. Elle insista :

— Et ton fils ?

Je tressaillis, cette question me rappelait la bizarrerie de cet être que toutes les autres femmes genraient au féminin. Mon esprit ne put s’attarder sur la question car déjà, Enisiam assénait :

— Tu veux vraiment qu’il passe toute son enfance ici, loin du monde ? Sans amis ? Sans aucun homme ?

Ces mots me frappèrent durement, tant ils avaient l’accent des vérités douloureuses. Ils soulevèrent en moi une rancœur sourde : comment cette fille tout juste sortie de l’enfance osait-elle me conseiller de partir de ce lieu où j’étais si heureuse ? Me conseillait-elle de retourner là où j’avais tant souffert ? J’aurais pu répondre que je n’étais pas encore prête à envisager un ailleurs, que j’avais besoin de temps, que ce refuge m’offrait la possibilité de maintenir un lien avec l’enfant de la honte. J’avais cent raisons rationnelles de rester là, mais seul le poison insidieux de la colère inspira mes mots :

— Cet enfant n’aurait jamais dû naître.

Un long silence plana. Enisiam baissa les yeux, frappée par la violence de mon ton. Je m’en voulus un peu, mais prononcer cette phrase avait quelque chose de libérateur. J’en avais assez de jouer la mère parfaite, de m’accorder à l’amour inconditionnel qu’offraient Vemis et Ashaz à « Sans-Nom ». De ne pouvoir exprimer la honte d’être celle à qui un si petit être inspirait une telle variété de sentiments. Et la réaction d’Enisiam ajoutait encore à ma culpabilité. Avais-je le droit de lui faire subir mes tourments alors qu’elle, si jeune, n’était probablement pas arrivée là par hasard ? Je voulus reprendre notre conversation et lançai :

— Et toi, quand vas-tu repartir ?

Elle n’hésita pas un instant, me répondit avec l’assurance des réflexions mûries :

— Quand ma mère sera morte.

— Ta mère ?

À la surprise immédiate succéda la compréhension. La couleur des yeux, la forme du nez, la texture de leurs cheveux, leur maison partagée et surtout l’écart d’âge entre Enisiam et Lirène trahissait leur lien. Je ne l’avais jamais envisagé parce que leurs personnalités étaient aux antipodes. Lirène était une solitaire que j’avais longtemps cru muette. Son regard fuyait les visages comme la lumière les nuages. Elle demeurait toujours à l’écart, à la même place au coin du feu. Le jour, elle partait seule entretenir ses ruches, avec un talent certain. Seule Ashaz pouvait lui arracher quelques mots. Ses interactions avec Enisiam se limitaient à quelques regards.

— Nous vivions à Asène ensemble, reprit la jeune fille. Elle a tout fait pour me protéger des hommes malintentionnés, pour me donner à manger, à boire. Le plus souvent, elle y réussissait. Je lui dois d’avoir grandi là où la misère fauche tant d’autres. Malgré sa pauvreté, elle ne m’a jamais vendu. Elle aurait eu une autre vie avec cet argent. Elle rêvait de partir vivre dans les montagnes s’occuper d’abeilles.

Enisiam déglutit, ses yeux se voilèrent.

— Au lieu de cela, elle s’est brisée dans un quotidien ingrat. Elle a d’abord perdu son sourire, puis sa vigueur, puis sa langue. Elle a fait une mauvaise chute, s’est alitée. Nous n’avons plus eu d’argent. Nous allions mourir. Je suis allée au Palais des Lys, une maison de plaisir raffinée. J’ai vendu mes services aussi cher que j’ai pu. Des hommes sont prêts à payer beaucoup pour embrasser une enfant.

Lorsqu’elle se tut, je m’aperçus que je m’étais mordue la lèvre jusqu’au sang. Un goût métallique se mêla à celui du dégoût. La gorge nouée, je reconsidérai Enisiam comme qui elle était vraiment : une fille qui avait en peu d’années connu plus de douleurs que moi, et su les surmonter. Une battante courageuse qui avait sauvé sa mère à l’âge où j’apprenais à désobéir à la mienne. L’histoire de mon amie m’inspirait un mélange de compassion et d’admiration dont je ne savais que faire. Je cherchais encore une réponse, quand Enisiam reprit :

— Ça a duré deux ans. Un jour, ma mère a craché du sang. J’ai compris que son temps était compté. J’ai décidé de lui offrir la paix qu’elle n’avait jamais eu. J’avais rassemblé assez d’argent. J’ai payé un guide pour qu’il nous emmène loin d’Asène, nous avons cherché un village où nous réfugier. Nous ne trouvions aucun endroit où nous établir avant d’arriver ici. C’était il y a un an.

Cette histoire était si belle que je peinais à comprendre pourquoi Enisiam cherchait à lui donner une autre fin. Je lui demandai :

— Et tu veux repartir ? Tu n’es pas heureuse ici ?

— Je ne sers à rien ici. Pendant que je chasse des lapereaux, beaucoup des filles que j’ai connues sont sans doute mortes, violées ou exploitées. Les injustices se perpétuent sans que je cherche à m’y opposer. Et plus j’attends, plus le combat sera difficile à mener.

Le ton martial d’Enisiam me rappelait celui de Xeros, un vieil ami de mes parents qui avait passé sa vie dans la milice. Mais mon amie, elle, n’avait pas d’ennemi défini, aucun camarade ou pouvoir pour la soutenir, aucune arme. À mes yeux, ses idées reflétaient la douce folie de la jeunesse. Je répondis :

— Je comprends ta colère, mais ça fait bien longtemps qu’il n’y a plus rien à faire. Tu es mieux ici à nous aider plutôt qu’à mener un combat vain dans ce monde pourri.

Les joues d’Enisiam devinrent écarlates et sa réponse fusa avec fougue :

— Comment se plaindre d’un monde qu’on ne cherche pas à changer ?

Je compris alors qu’il ne servait à rien de tenter de raisonner la jeune fille. Ces idées, elle les nourrissait trop pour être dissipées par quelques mots. Déjà, elle ajoutait :

— Il y a autant de façons de le faire qu’il y a d’étoiles dans le ciel. Moi, j’irai à Clytène, j’épouserai un fils de famille noble et je rejoindrai l’Assemblée. Je renforcerai peu à peu mon influence, je multiplierai mes alliées, puis un jour, je deviendrai la première Archonte. Et alors, j’agirai avec plus de force et d’audace que n’importe qui avant moi. Le monde changera.

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