« La majorité des récits s’accordent à situer les Premiers Pas le long d’une côte hospitalière, dont les terres fertiles sont sillonnées de ruisseaux et où les vallées forment un océan de verdure. C’est là, près des fondations de l’actuelle Brynène, que nos ancêtres élevèrent un autel à la déesse des astres, qui les avait guidés jusqu’à ce paradis. Ils revinrent honorer Zuasyn toutes les années suivantes et lui édifièrent un sanctuaire somptueux, qui devint le plus grand lieu de pèlerinage de l’Archipel. Même la Guerre des Chaînes n’entacha pas sa renommée.
Chaque habitant de l’Archipel, au moins une fois pendant sa vie, vient rendre hommage à celle qui favorisa ses ancêtres. Contre une offrande suffisante, il peut rencontrer l’Oracle de Zuasyn et connaître un fragment de son destin. Des dizaines de navires de chaque ville voguent vers Brynène en toute saison, souvent chargés d’opulentes cargaisons. »
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Zuasyn
Malgré l’inquiétude suscitée par le risque d’une attaque pirate, une ambiance joyeuse régnait à bord du Syphéon. Vaïos appréciait flâner sur le pont, animé nuit et jour. Les pèlerins y partageaient leurs maigres denrées, jouaient aux osselets et aux dés, se racontaient leurs voyages, débattaient des dernières décisions de l’assemblée de Clytène. Le soir, au lieu des beuveries qui agitaient la plupart des navires, on allumait quelques bougies et les passagers éveillés formaient un grand cercle en se tenant la main. Ils priaient dans un silence seulement distrait par le bruit du clapotis des vagues. Vaïos venait au milieu d’eux à chaque fois, ému par ces moments où, sans dire un mot, il se sentait appartenir à un groupe.
Ce matin-là, comme les précédents, en même temps que le soleil éclipsait la lune, une vingtaine de personnes se rassemblaient sur le pont pour danser en l’honneur de Zuasyn. Ignorant l’épuisement, Vaïos levait les mains puis applaudissait avec eux, entraîné par le rythme qu’ils s’imposaient depuis de longues minutes. Il se promit de compenser ces nuits trop courtes par une sieste en fin d’après-midi, lorsque la température des dortoirs redeviendrait supportable. La chaleur de ses muscles et les battements effrénés de son cœur lui faisaient oublier sa tête lourde et ses courbatures.
Derrière lui, quelques hommes dansaient avec plus d’enthousiasme et d’habileté que les autres. À leurs pagnes courts et cheveux longs, Vaïos reconnut les danseurs du vent, qui animaient parfois le pont avant la prière du soir. Leurs jambes bondissaient en martelant les planches d’une chorégraphie sauvage. Au-delà de leurs prouesses acrobatiques, il admirait leur complicité. Malgré la vitesse, chacun trouvait toujours l’espace pour ne pas gêner ses partenaires. Ils improvisaient parfois des figures en duo, en trio, invitaient certains de leurs voisins à les rejoindre. L’athlète se demandait parfois ce que de tels artistes faisaient sur ce navire surchargé, qui convoyait les pèlerins les plus misérables.
Lorsque le groupe s’arrêta, Vaïos posa les mains sur ses genoux en savourant le tiraillement familier de ses muscles. Son halètement se mêla au souffle frais du vent matinal. S’il avait fermé les yeux, il aurait pu s’imaginer au bout de la piste, après un sprint vainqueur. Il les garda ouvert sur le ciel chargé de nuages blancs et la mer couverte de brume. Son esprit flotta quelques instants, trop épuisé pour s’accrocher à quoi que ce soit. Il songea aux rares visages familiers qu’il abandonnait en voguant vers Brynène : la propriétaire de leur insula, l’esclave chargé de l’entretien des couloirs, l’aveugle qui mendiait à l’entrée du gymnase, et Amione, la vieille prostituée qu’Érione invitait parfois. Leurs traits se brouillaient déjà dans sa mémoire.
Une fois l’agitation retombée, il ne demeura bientôt plus que la sueur froide dans sa nuque et le frisson du souvenir de sa course perdue. Une sensation de hâte l’anima : Vaïos n’en pouvait plus d’attendre avant de courir à nouveau, de se qualifier pour défendre les couleurs de Brynène. Il redoublerait d’efforts en entraînement, humilierait ses adversaires et s’offrirait une victoire assez large pour faire regretter à Clytène de l’avoir rejeté. Après quelques instants de douce rêverie, l’athlète fit volte-face : son épouse allait se réveiller.
Malgré toute sa discrétion, Vaïos ne put empêcher les planches de l’escalier jusqu’aux dortoirs de crisser sous ses pas. Il se pencha pour passer sous l’ouverture étroite d’où s’échappaient de nombreux ronflements. Après un parcours délicat entre les couches serrées et les paquetages, il parvint au chevet d’Érione. La jeune femme dormait d’un sommeil agité, les mains crispées sur sa vieille couverture élimée. Ses cheveux se mêlaient à la laine de son métier à tisser. À force de persuasion, elle avait réussi à obtenir une place au bout de la pièce, qui l’isolait des autres dormeurs.
Vaïos s’assit à côté d’elle en bâillant : il n’avait plus qu’à attendre son éveil. Pour l’heure, elle recroquevillait ses bras musclés contre sa poitrine en grognant. Son mari évita de regarder son visage : il n’aimait guère la voir dans cet état. Peu après, elle se redressa jusqu’à se raidir en tailleur, le regard figé. Sa respiration s’accéléra, annonciatrice d’une nouvelle crise. Érione commença à trembler alors que la sensation de froid intense qu’elle avait tant de fois décrit à son mari l’envahissait. Ses yeux s’humidifièrent, ses mains se serrèrent sur ses épaules jusqu’à ce que ses ongles entament la chair. Il n’y avait qu’une chose à faire dans ces moments : parler.
— Il n’est pas là, chuchota Vaïos, il n’y a que moi. On est sur le bateau, on s’en va de Clytène. Il ne pourra plus te retrouver.
Puis il ajouta des phrases plus ou moins sensées car une seule chose comptait : meubler le silence. Ce silence source de peur et d’angoisse. Vaïos devait rappeler à Érione qu’elle était loin de son bourreau, vivante et en sécurité. Si ses mots calmèrent l’intensité de la crise, ils ne purent empêcher les spasmes de la jeune femme. Son époux repoussa le métier à tisser et plaça sa propre couverture derrière son dos, pour s’assurer qu’elle ne se fasse pas mal. Il ne prit cependant pas garde à l’irruption d’une femme d’âge mûr à sa droite. Elle allait prendre la main d’Érione quand il s’interposa :
— Laissez-la !
L’inconnue eut un mouvement de recul, choquée de sa réaction.
— Mais elle a besoin d’aide.
— Ne la touchez pas, croyez-moi. Vous lui feriez du mal.
Heureusement, les mouvements d’Érione commençaient enfin à se calmer. La femme s’éloigna en gardant un regard suspicieux sur le couple. Vaïos demeura seul près de son épouse et recueillit son premier regard avec un sourire. Il continua de lui répéter les mêmes formules rassurantes, encore et encore, jusqu’à ce que ses pupilles sortent de la brume.
— Vaïos ?
— Je suis là.
Érione souffla, agacée par cette énième crise qui l’empêchait de se lever. Elle ferma les yeux, respira lentement, puis caressa ses muscles tendus de sa main droite, la seule encore mobile. Peu à peu, elle reprit le contrôle de ses membres. Vaïos sentit sa respiration s’apaiser en même temps que la sienne. Son épouse tendit la main vers son métier à tisser, il le posa près de ses genoux. De gestes d’abord lents, puis affirmés, Érione reprit son ouvrage de la veille. Devant son mari fasciné, elle ajouta une à une de minuscules lignes de laine grise à sa tunique. Cette activité familière acheva de lui rendre ses couleurs.
— Tiens, intervint-elle, prends une nouvelle pelote au lieu de me regarder avec ces yeux ahuris.
Vaïos n’eut plus à feindre son sourire. Les piques de sa femme étaient le meilleur indicateur de son humeur. Leur absence montrait sa tristesse. Il s’exécuta en répliquant :
— J’aurais mieux fait de rester sur le pont.
— T’aurais mieux fait de rester chez tes parents, surtout.
Surpris par cette contre-attaque éclair, Vaïos ne put que constater :
— T’as vraiment un sale caractère.
— C’est mieux que pas de caractère du tout.
Vaïos ignora sa pique et renchérit :
— Si t’étais devenue prêtresse, t’aurais fait perdre la foi à la moitié de Clytène.
— L’Archonte et son assemblée s’en chargeront pour moi.
À court de réponses, Vaïos se contenta de rire. Le regard brillant, les mains toujours occupées à tisser, Érione n’en avait cependant pas assez. Il était rare que ces joutes verbales durent tant, elle ne pouvait manquer l’occasion. Elle reprit :
— Je voulais pas être prêtresse. J’ai seulement regretté le jour de notre mariage.
Son interlocuteur ne sut que répondre, surpris d’entendre le sujet abordé. Avec Érione, ils parlaient rarement de ce mariage étrange qui avait uni une fille mère et un adolescent brouillé avec ses parents. Elle chassa vite sa gêne avec un des changements brutaux de sujet dont elle avait le secret :
— Tes cheveux repoussent. Ça te va bien.
Vaïos porta par réflexe la main sur son crâne où les touffes rousses se multipliaient depuis le départ de Clytène. Il n’avait pas pris de rasoir dans son maigre paquetage. C’était étrange de sentir ces racines épaisses au lieu de la surface lisse habituelle. Il n’avait plus eu de cheveux depuis l’âge de quatorze ans. Se voir changer chaque jour dans le reflet de l’eau l’amusait plus qu’il ne l’aurait pensé.
À ce moment, il entendit des battements de pied sur le pont : une nouvelle danse s’orchestrait en haut.
— Tu veux monter sur le pont avec moi ?
— Je préfère coudre.
— Tu ne fais que ça depuis le départ, viens pour une fois. Il y a une bonne ambiance là-haut.
— Peut-être. Mais c’est pas en te dandinant avec trois bouffons que tu vas nous payer à manger à Brynène.
Le port de Brynène était un chaos de navires de toutes tailles et provenances, amarrés en rangs d’oignon, où il fallait manœuvrer avec prudence pour éviter tout accident. Il fallut deux longues heures au Syphéon pour gagner sa place, entre une vieille épave et une dière de combat. Les mains posées sur la balustrade du pont, Vaïos observait sa nouvelle terre d’accueil. Le port aboutissait sur des prairies florissantes et de grandes collines, qui masquaient le sanctuaire. Deux artères pavées bondées les traversaient au milieu. Seules quelques villas de luxe avaient été construites un peu plus loin sur le front de mer, à l’écart de l’agitation. Elles disposaient d’une plage de sable protégée des curieux par un large grillage et quelques vigiles. Même en pèlerinage, les riches ne pouvaient renoncer à leurs privilèges.
Dès que la passerelle fut fixée, Érione descendit. Vaïos ne put profiter des embrassades d’adieu avec ses amis de traversée. Il dût se contenter de quelques signes de main avant de poser pied à terre. En sentant la pierre sous ses sandales, il sentit son cœur se serrer : malgré les crises d’Érione, le mal de mer, il avait vécu un beau voyage. Il avait rencontré plus de gens, vécu plus de joies en quelques semaines que pendant toutes ses années d’athlétisme. Au fil des jours, il avait découvert le plaisir social des rires et des discussions passionnées. Il avait parlé avec des gens qu’il admirait, qui ne lui ressemblaient pas. Alors, en entrant dans Brynène, il ne se sentait plus vraiment le même.
Sans l’attendre, Érione avait déjà acheté un repas de fortune : des galettes et du fromage frais de brebis. Elle partagea en deux parts égales en disant :
— Profite, ça coûte presque rien ici !
Tout en mangeant, ils traversèrent les rues agitées du village du port, pleines de marins soûls, de vigiles armés jusqu’aux dents, de prêtres et prêtresses, d’esclaves affairés. C’était curieux de voir dépravés et hommes et femmes du culte se côtoyer sur le pavé sale. Quelques étals de fortune embaumaient des odeurs de miel, de fromage et de poisson frais. On faisait aussi commerce de masques religieux et de toges blanches parfumées de lavande. Vaïos et Érione se hâtèrent, jusqu’à parvenir dans les plaines avec leurs herbes hautes et leurs fleurs sauvages.
Ils traînèrent leurs paquetages au milieu de la végétation, loin du vacarme des routes. C’était agréable de frémir aux caresses des joncs sur leurs mollets, de humer les senteurs de thym, de romarin et d’origan. S’il avait apprécié l’agitation du Syphéon, Vaïos savoura pourtant le silence des plaines dans cette après-midi sans vent. Il n’y avait que sa respiration, qui s’accéléra alors qu’ils gravissaient la première pente. De près, les collines de Brynène étaient impressionnantes. Elles se dressaient comme de petites montagnes aux courbes voluptueuses. Une heure fut nécessaire pour venir à bout de la première.
Arrivés au sommet, Vaïos et Érione, suant et soufflant, découvrirent enfin la vue sur le reste de l’île. Un enchaînement de reliefs galbés et sauvages, où se dispersaient quelques villages. L’activité se concentrait au cœur de la vallée, autour des blanches colonnades du temple de Zuasyn. Il y avait des centaines de cabanes et tentes sommaires, d’où s’échappaient plusieurs nuages de fumée. Une foule d’ombres minuscules se massaient autour d’un carré de pierre, qui protégeait sans doute les accès au sanctuaire. Vaïos avait hâte de se trouver là-bas, dans la plus grande grotte du monde, pour pouvoir admirer à son tour les merveilles édifiées par ses ancêtres.
Avant cela, il restait de longues heures de marche, avec deux collines à monter et descendre, puis les interminables files d’attente à l’entrée. Vaïos pouvait les distinguer à l’œil nu. Ils s’accordèrent une courte pause pour savourer le panorama et les restes de leur déjeuner. Bientôt, la marche devint insupportable. Le soleil rendait le moindre effort étouffant. La sueur dégoulinait sur son front, son dos et sous ses aisselles. Sa gourde était vide et sa gorge sèche. Érione devait éprouver les mêmes sensations car elle dit :
— Il faut qu’on se rapproche de la route pour trouver un point d’eau.
— On est loin maintenant.
— Ça va, tu vas bien tenir cinq minutes.
— Si tu continues à me parler comme ça, je vais m’évanouir.
— Je comprends mieux pourquoi t’as perdu ta course.
— On m’a éliminé.
— Quelle bande de méchants ! C’est vraiment trop injuste.
Tout en se chamaillant, ils bifurquèrent vers le pavé, dont ils devinaient le tracé derrière le plateau. La route était coupée par un point d’étape, avec des tentes à l’ombre de grands chênes blancs. Un attroupement de pèlerins assis se formait sous l’un d’eux. Ce qui étonna Vaïos, c’était leur silence. En s’approchant, il perçut seulement une voix que tous écoutaient. Une voix apaisante au rythme lent, qui coulait avec la douceur de l’eau d’une fontaine.
Elle appartenait à un jeune homme ou une jeune femme -il ne savait le dire-, qui se tenait au pied d’un chêne. Tout en allant s’abreuver, Vaïos l’observa en écoutant sa prêche d’une oreille distraite. L’inconnu avait de longs cheveux blonds avec des mèches cendrées, un visage lisse imberbe marqué par le soleil et de superbes yeux bleu. Il était difficile de lui donner un âge ou une origine avec sa tunique souillée de terre, ses pieds nus et son absence d’atours. Il avait un de ces beaux sourires fragiles qu’arborent seulement ceux qui savent ce que c’est d’être triste.
— Qu’est-ce qui différencie l’esclave de l’homme libre ? s’exclamait-il avec éloquence. C’est seulement les guerres ! La domination militaire de quelques-uns qui impose des chaînes aux vaincus. Amis, croyez-vous vraiment qu’il faille que certains portent pour que d’autres s’assoient ? Dans ce cas, pourquoi avons-nous les mêmes corps, le même sang ? Nous sommes nés libres : aucune cheville n’a été conçue pour être enchaînée. L’esclave n’existe que dans les regards et ce regard peut changer.
Érione interrompit brusquement la rêverie de son mari :
— Allez, on y va ?
— Attends, c’est intéressant ce qu’il dit.
— Un oiseau de mauvaise augure de plus ou de moins, il vaut pas mieux que ceux de Clytène.
— Alors pourquoi autant de gens l’écoutent ?
Vaïos sentit que son épouse était elle-aussi intriguée. Son regard suppliant la fit céder :
— D’accord. Tu me réveilleras quand ce sera fini.
Ils allèrent s’asseoir au fond de l’auditoire, entre ombre et soleil. Érione ne se coucha pas. Comme son mari, elle écouta avec attention.
— On n‘enchaîne pas le vent, continuait l’orateur. Il porte avec lui les graines de la révolte. Il les disperse dans les failles des pierres. Celles qui trouvent un terreau fertile grandissent et fissurent les dalles jusqu’à retrouver le soleil. Elles deviennent arbustes puis des géants aux troncs trop larges pour être enchaînés, qui se dressent avec fierté, projetant leur ombre sur le monde entier. Amis, viendra le jour où renaîtront les forêts, libres et sauvages. Refusons la haine, la domination et le conflit. Nous sommes le vent qui se lève pour chanter un air de liberté. Bientôt, sa mélodie résonnera bien au-delà de cette île. Et je vous l’assure, le monde changera.
À l’issue de cette conclusion enflammée, on n’entendit plus que le chant de quelques passereaux nichés sur les branches des chênes. Puis le tumulte de la foule s’éveilla comme le bourdonnement d’une ruche à l’aube. Les pèlerins se dispersèrent peu à peu en s’élançant dans des débats animés sur les propos de l’orateur. Ce dernier demeura en retrait avec une dizaine d’hommes et de femmes, qui portaient tous des colliers de fleurs sauvages. Vêtus d’habits simples, ils formèrent un cercle pour partager quelques victuailles. Vaïos détourna les yeux avec regret, frustré de ne pas en avoir plus entendu. Cependant, il leur restait trop de marche pour perdre davantage de temps.
— Attends, Vaï. Je vais dire un mot à cet imposteur.
— Mais…
L’athlète n’eut d’autre choix que de suivre Érione, qui semblait décidée à en découdre avec l’orateur. En quelques pas, ils parvinrent à leur cercle. Vaïos demeura un pas en retrait et sentit la chaleur de l’embarras lui monter au visage, pressentant une inévitable confrontation verbale. Il se mordit les lèvres alors que son épouse lançait les hostilités :
— Vous êtes un beau parleur mais votre mélodie sera celle des gémissements. Il n’y a pas de révolte sans guerre.
Les proches de l’orateur cessèrent leur repas improvisé pour regarder l’importune avec circonspection. Ce dernier garda son air affable et invita Érione à s’avancer d’un geste de la main.
— Venez-vous asseoir. Discutons autour du pain.
Puis, s’adressant à Vaïos :
— Vous-aussi ! On va vous faire de la place.
Les joues cramoisies, Vaïos s’assit entre Érione et un vieillard à la barbe blanche et à la peau ambrée. L’étrange forme des yeux de son voisin le mit mal à l’aise : il se demanda d’où il venait. S’il s’aperçut de son embarras, le vieil homme n’en montra rien. Il tendit une galette de miel à Vaïos en lui demandant de sa voix chevrotante :
— D’où arrivez-vous, mon ami ?
Vaïos raconta leur périple maritime, puis leur vie à Clytène. Le vieillard l’écouta avec attention, se contentant de hocher la tête de temps à autre, avant de formuler de nouvelles questions. Son écoute poussa Vaïos à lui dire plus qu’il ne l’aurait voulu à un inconnu. Pourtant, il ne s’arrêta pas. Sans qu’il puisse l’expliquer, son interlocuteur lui inspirait confiance. En même temps, il écoutait d’une oreille distraite les débats entre Érione et Andophane, car tel était le nom du jeune prêcheur.
— Je ne prône pas la guerre, expliquait-il, je prône la dissidence et l’insoumission.
— La dissidence entraîne la punition. Croyez-vous vraiment que les Podestà et l’Archonte apprécieront vos beaux discours ?
— Leur pouvoir n’est qu’illusion. Ils ne sont grands que parce que nous les tenons sur nos épaules courbées. Le jour où assez de gens décideront de redresser le dos, ils chuteront.
Andophane prononçait chaque mot avec passion et conviction. Il croyait vraiment à ce qu’il disait. Pourtant, Vaïos peinait à le voir comme un fou ou un nouvel illuminé. Il avait la sensation que cette personne possédait une intelligence et une connaissance bien supérieures à la sienne. Érione avait trouvé un interlocuteur à sa hauteur. Ils parlèrent philosophie et religion. Entraînés dans leurs conversations respectives, les deux époux ne virent pas le temps s’écouler. Ce fut le vieillard qui donna le signal du départ :
— Il faut partir Andophane, nous avons encore beaucoup de marche.
— Tu as raison. Amis, merci d’avoir partagé ce moment avec nous. Je n’aurais pas pensé avoir de telles conversations sous ce chêne. Érione, avant que vous partiez, dans quelle école avez-vous étudié ?
— Chez les prêtresses de Damra, à Clytène. Je les aurais rejointes si je n’avais pas fugué.
— Je comprends mieux. Si vous n’êtes pas trop pressés, vous pouvez venir avec nous. Nous marchons jusqu’au village de Buyè. Nous pourrions continuer cette conversation en route.
— Malheureusement, mon mari doit être à Brynène au plus vite.
— Dommage.
Alors qu’Andophane et les siens rassemblaient leurs affaires, Vaïos se sentit triste. Il avait envie de suivre ce groupe, de continuer sa conversation avec le vieillard, d’écouter encore cet étrange Andophane. Encore un peu. Brynène pouvait attendre. Il rattrapa son épouse, qui commençait à s’éloigner.
— Attends Érione, on peut marcher avec eux, ça nous fera qu’un petit détour.
— Tu es sûr ? Je pensais que tu voulais te préparer pour les courses de qualification.
— Je veux marcher avec ces gens encore quelques heures. On les quittera demain.
— Parfait. J’avais bien envie de remettre ce grand dadet à sa place.