« La bataille de Karak fut la plus meurtrière. Trente-trois jours d’horreur qui portèrent le coup de grâce aux ennemis de Clytène. Les soldats, d’un camp comme de l’autre, ne connurent aucun répit. Chaque aube se levait sur de nouvelles scènes sinistres, les actes les plus cruels se perpétrant en toute impunité. Chaque jour, les armées crucifiaient leurs prisonniers, visage tourné vers le front adverse. Le désespoir s’infiltra dans les rangs, une rage animale s’empara même des plus prestigieux généraux. La violence se déchaîna.
La terre de Karak but tant de sang qu’on dit qu’elle en est encore rouge.
Personne n’en revint vraiment. Les plus chanceux y périrent, trouvant dans la mort une délivrance. Les autres portent à jamais les cicatrices de la bataille où s’était effacée leur humanité. »
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
Réfus
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Zusayn
« Réfus, Réfus… »
« Réfus, Réfus… »
La voix de cette esclave avait de doux accents, lorsqu’elle prononçait son nom. Il glissait sur ses lèvres comme une prière que l’on chantonne. Réfus aimait l’entendre parler, dans sa langue ou celle de l’Archipel, cela n’avait pas d’importance. Il écoutait la mélodie bien plus que les mots. Il aimait le timbre chaud de sa voix. Il aimait la douceur de ses bras qui le berçaient. Le soir, avant qu’elle ne souffle la bougie, elle le serrait longuement contre elle, sans cesser de murmurer. Réfus enfouissait son visage dans ses boucles brunes au parfum ambré. Il détestait le moment où elle se détachait de lui, où elle repartait, le laissant seul avec la nuit.
Réfus ouvrit les yeux.
Sa tête reposait sur le ventre d’une femme, qui caressait d’un doigt sa peau sombre. Réfus inspira profondément. Il se recroquevilla un peu plus contre elle, ce qui la fit sourire.
- Il fait jour, murmura-t-elle.
La lumière filtrait à travers les rideaux de soie pourpre, envahissant peu à peu la chambre exiguë. La pièce, presque nue, n’abritait qu’un lit étroit couvert d’une mince couverture. Bien souvent, les hommes y restaient moins d’une heure, se succédaient. Réfus voulait rester, il aurait volontiers passé toutes les nuits à venir lové contre cette femme. Toutes les nuits, toutes les vies, tous les mondes. Elle avait de longs cheveux blonds, qui dissimulaient sa poitrine. De beaux yeux noisette, et la peau douce. On frappa à la porte. Réfus ne bougea pas. Il resserra son étreinte autour d’elle. Soupira.
Réfus frappa à la porte, se tordit les mains en attendant qu’elle s’ouvre. Elle grinça un peu et l’ombre se dessina sur le sol rose. Elle était grande. Réfus voulut parler, balbutia quelques mots. Se tut.
- Réfus, ton attention ne se porte pas sur les choses qui comptent. Tu papillonnes.
Réfus ne trouvait pas le courage de lever les yeux, de lui faire face.
- Je suis désolé.
- Je sais. Mais que comptes-tu faire pour changer ce qui a été fait ?
- Je…
Réfus hésita, se mordit les lèvres.
- Tu ne le peux pas. Ce qui est fait est fait.
Il voulut pleurer, sentit les larmes lui monter aux yeux.
- Mais je suis déçu, continua l’ombre. Je croyais que tu voulais être grand.
Il y eut un silence.
- Les grands ne font pas cela. Tu es encore un petit.
L’espace d’un instant, il hésita à se jeter à sol pour implorer son pardon, ce pardon qui lui importait tant.
- Je suis désolé, répéta Réfus.
L’ombre se pencha un peu vers lui, lui ébouriffa les cheveux.
- Ce n’est pas grave.
Réfus leva doucement les yeux.
- Viens. Entre.
Réfus fit un pas hésitant en avant, entra dans l’ombre. La porte se referma derrière lui.
Réfus releva la tête, et son regard hagard croisa celui d’un homme massif qui lui tendait un papier. Les lèvres de l’inconnu remuaient, mais Réfus n'entendait que des sons étouffés, comme noyés. Il soupira, passa une main dans ses cheveux noués à la hâte en une tresse irrégulière.
- Signe là.
Réfus cligna des yeux à plusieurs reprises, avant de tremper son pouce dans l’encre et de l’apposer sur le papier. Satisfait, l’homme lui serra la main.
- Bienvenue à bord.
Réfus sentit ses jambes le porter dehors, suivre l’homme qui marchait d’un pas lourd. Il leva les yeux vers le navire. A moitié aveuglé par le soleil, il n’en distinguait que des formes incertaines. Une grande voile blanche, un immense mat, quelques silhouettes qui s’agitaient. Le pont grinça un peu lorsqu’il l’emprunta.
Devant lui, la mer s’étendait. Une immensité vide, inhospitalière, où les hommes ne semblaient pas avoir leur place.
- T’es même pas beau, en plus.
- C’est toi qui est pas beau.
- Et tu sais pas te battre. Moi j’ai déjà une épée.
- C’est même pas une vraie, rétorqua Réfus.
- Toi, t’as rien, donc tais-toi.
Réfus fronça les sourcils.
- T’es juste jaloux, parce que c’est pas toi qui as été choisi.
- C’est pas vrai. Mais c’est pas toi qui aurait dû être choisi.
Réfus se releva de la marche sur laquelle il s’était assis, commença à s’éloigner, agacé.
- C’est pas toi qui aurait dû être choisi, c’est pas toi qui aurait dû être choisi !
Réfus entendait sa voix désagréable qui chantait ces injures, et il eut envie de se jeter sur lui pour le faire taire, mais il continua à avancer.
- C’est pas toi qui aurait dû être choisi !
Réfus ne l’entendait plus. Son regard s’était perdu dans la contemplation de l’horizon, vers le lointain, par-delà la mer.
« Ô toi, la fille du capitaine, du capitaine,
Embrasse-moi avant que je parte à Clytène, Clytène,
N’oublie pas, dis-moi que tu m’aimes, tu m’aimes,
Prie pour que là où les vents me mènent, me mènent,
La tempête jamais ne se déchaîne, déchaîne… »
Les marins chantaient. Leurs voix graves s’élevaient, ivres ou ferventes, en chœur. Réfus tituba un peu lorsqu’il se releva.
- Donne-moi ça, grogna un homme.
Réfus baissa les yeux. Une bouteille se trouvait dans sa main. Il la tendit au marin, puis s’éloigna. Il emprunta les étroits escaliers qui menaient à la calle, manqua de s’écrouler lorsqu’il rata la dernière marche. Enfin, il parvint à son hamac. Il s’y laissa tomber avec soulagement.
Pil avait été se coucher tôt. Il s’était glissé sous sa couette avec bonheur, s’était fait le plus petit possible. Il avait voulu dormir, avait fermé les yeux si fort que des éclats de lumière s’étaient mis à danser derrière ses paupières. Le sommeil n’était pas venu. La porte s’était ouverte, alors Pil avait fait comme d’habitude. Il avait fermé les yeux. Il avait pensé aux histoires que son frère lui racontait, il s’imaginait chevalier, sirène, dieu. Il s’imaginait oiseau, poisson, nuage. Il s’imaginait libre, léger, sans peur.
Le vent de Clytène s’infiltrait par la fenêtre entrouverte. Il portait avec lui les parfums de la nuit, et les hurlements lointains d'un chien sauvage. Pil avait frissonné quand les draps s’étaient soulevés, son regard fixé sur la plume de paon posée sur sa table de chevet. Puis il s’était envolé. Oui, il s’était envolé. Pil était devenu un oiseau.
Réfus ouvrit la porte. La pièce était vide. Il n’y avait qu’une bassine d’eau, à même le sol. Il s’agenouilla. Son reflet le fixait : des joues creusées, des mèches échappées de la tresse formant une auréole désordonnée autour de son visage. Il porta la main à sa ceinture. Il était là. Il se sentit rassuré.
Soudain, son regard fut attiré par une minuscule tache noire, sur sa tempe. Il posa un doigt dessus, frotta. Un picotement léger le fit tressaillir. La tâche ne disparaissait pas.
Il recula. Une deuxième tâche venait d’apparaître, juste sous son œil gauche.
Il frotta à nouveau, sans succès. Irrité, il tenta de la gratter avec ses ongles. Rien à faire.
Peu à peu, de nouvelles tâches apparurent, sur ses joues, son front, son nez, son menton. Réfus les gratta toutes frénétiquement, le souffle court. Sa peau le brûlait. Il poussait de petits cris étouffés, haletants.
La noirceur s’étendait, dévorait son visage, sa gorge, ses épaules. Il voulait arracher sa peau, chasser cette ombre qui l’envahissait. Il grattait, encore et encore, mais la tâche devenait de plus en plus noire, de plus en plus brûlante. Le feu sous sa chair devenait insoutenable. Il hurla. Il s’effondra en arrière, faisant vaciller la bassine.
Lorsqu’il se pencha à nouveau vers elle, tout avait disparu.
Son visage était en sang. Couvert de plaies ouvertes, suintantes.
Il le serra dans ses bras. L’étreinte était sèche, rigide, presque douloureuse. Le contact avec cet homme le fit frissonner. Réfus compta mentalement les secondes, crispé, jusqu’à ce que le moment s’achève enfin et qu’il puisse s’extirper de cette proximité qui le gênait jusque dans la peau.
- Elle était triste que tu n’aies pas pu être là dans ses derniers instants.
Réfus resta muet. Son regard glissa vers la porte. Il voulait déjà s’en aller.
- Elle a prononcé ton nom. Elle t’a demandé.
- Tu lui as dit que je n’avais pas voulu venir ?
- Non, Réfus, je lui ai dit que tu n’avais pas pu.
- Ah. Pourtant je ne voulais pas.
Un silence tomba, lourd. Pycstas recula d’un pas, les traits tirés, les yeux brillants d’un mélange de colère et de tristesse.
- Je me réjouissais de te voir, même en un jour pareil. Mais tu parles, et je ne sais plus qui tu es.
Réfus soupira. Il n’y avait rien pour lui ici. Rien à partager. Rien à reconstruire. Juste une urgence muette : partir. Fuir.
Le soir tombait lorsque les contours brumeux de Clytène se dessinèrent à l’horizon. Ils avaient dû naviguer plusieurs jours. Réfus ne se souvenait plus. Le temps lui échappait. Sa bouche était sèche.
Pil laissa son doigt se promener à la surface de l’eau fumante quelques instants. Une odeur de lavande émanait du bain. On lui avait dit de ne pas y rentrer tout de suite, mais il ne pouvait résister à l’appel de la chaleur. Il rentra dans l’eau doucement, sentit avec délice son corps se détendre, s’abandonner à la douce caresse du bain. Il s’assit, l’eau montait jusqu’à son cou. Il ferma les yeux.
Pil prit une grande inspiration, se laissa glisser doucement sous la surface. L’eau le prit dans ses bras comme une mère attentive. Elle l’enveloppa tout entier, effaçant le monde. Pil se recroquevilla, minuscule, imperceptible, jusqu’à n’être plus qu’une bulle légère.
Il flottait.
Il s’échappa, porté par un souffle invisible — à travers la fenêtre, au-dessus des jardins, le long des sentiers poudreux, jusqu’aux dunes de sable et, plus loin encore, dans le ventre de la mer.
Réfus regarda les quelques pièces qu’on avait posées dans la paume de sa main. Il la referma. Ce gain ne lui procurait aucun plaisir. Le ciel était noir, dénué d’étoiles. Il erra dans la ville, perdu. La voix de l’esclave résonnait en lui, mêlée à celle de la prostituée, à celle de l’ombre. Obsédante.
« Réfus, Réfus, Réfus ».
Dérangeante. Il posa ses mains sur ses oreilles, voulut faire taire cette voix chimérique qui l’assourdissait. Il en était incapable. Elle le suivait partout. Il ne pouvait la faire partir. Elle était en lui.
Ses jambes finirent par le lâcher. Il s’écroula. Le sol était dur, la pierre glacée. Réfus ne distinguait plus rien autour. Rien que le néant. Plus de ville, plus de ciel, seulement la voix toujours, la voix de l’ombre, qui battait en lui comme un second cœur. Il se recroquevilla, frissonna. Sa tête heurta une pierre froide, le faisant grimacer. Il était éreinté. Il ferma les yeux.
- Où iras-tu ?
- Partout. Tout vaut mieux qu’ici.
Pycstas soupira.
- Pars avec Pélias. Tu peux t’embarquer avec lui, si c’est ce que tu souhaites.
- Non. Je vais partir seul.
- Quand reviendras-tu ?
- Tu ne me reverras jamais.
La voix de Réfus avait pris un accent douloureux. Le regard de Pycstas vacilla quelques instants.
- Va. Va mais reviens. Reviens un jour à Clytène.
- Maudite soit Clytène.
Réfus se frotta les yeux, les cligna plusieurs fois, comme s’il apprenait à regarder de nouveau. La ville était nimbée d’une lumière divine. Il se trouvait au centre d’un grand carrefour pavé. Autour de lui, la ville s’étendait, titanesque. Clytène. Clytène.
Les bâtisses étaient aussi hautes que dans son souvenir, ornées de fresques aux couleurs ternies par le vent marin. Le sol était pavé d’une pierre blanche qui étincelait, l’air sentait bon la mer, le soleil. Les hauts balcons permettaient aux habitants d’observer le dehors sans s’y mêler. Réfus connaissait cet endroit. Le quartier des merveilles, le plus riche de la cité.
Juste en face, une demeure élégante s’ouvrait sur un petit jardin soigneusement entretenu. En son centre, une statue se dressait : Zuasyn, la déesse aux deux visages — l’un tourné vers le soleil, l’autre vers la lune.
Il se leva lentement. Plusieurs passants lui jetaient des regards méfiants, voire méprisants. Il fit un pas. La chaleur du jour s’abattit sur lui, soudaine, accablante. Il se retourna, surpris. Derrière lui se dressait l’imposante statue de marbre bleu qui lui avait jusqu’ici offert son ombre. Réfus la longea, lui fit face. Un visage sévère, une posture droite et assurée, des yeux perçants : l’Archonte était fidèlement représenté. Il incarnait mieux que personne l’idéal de Clytène. Celui d’une cité qui sacrifiait les vies sur l’autel de l’ambition. Une cité qui enchaînait pour nourrir le commerce, qui massacrait pour maintenir sa domination.
La cité qu’il avait voulu fuir mais qui n’avait jamais cessé de le hanter.