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Les premiers mots nordiques

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Par Sim

Primneige 3650, Forêt Gelée

Sisko

Je n’aide pas Gergov et Phaul à ramener du bois. La nuit tombe, les blessés se sont endormis, les louves veillent et Batiste tarde. Camille me lance des châtaignes cuites et une ration de pain, avec son vilain sourire.

Loin d’être le premier à me lorgner comme ça. Loin d’être le dernier à se prendre ma pogne dans la gueule, s’il continue. Qu’il approche pour voir… mais le petit prince va se rouler dans ses couvertures en grelottant : rien qu’un frileux.

Lorsque Kassor prend son premier tour de garde, je termine ma gourde et je me lève pour la remplir à la rivière non loin.

« Tu peux me la remplir aussi, s’il te plaît ? »

Bredouilleur.

« Passe. » Je lui prends. « T’as peur d’aller à la rivière ?

- C’est qu’il fait bien noir… Je pourrais me perdre. Puis il y a des lycans qui rôdent… »

Et c’est ça qui a pris l’arène de Riveren ? Ou alors, c’est le plus gentil de la troupe ? Je m’en vais remplir les gourdes puis reviens au feu.

« Il tarde à revenir, Batiste… ose-t-il.

- Son problème.

- Mais c’est inquiétant, il pourrait lui être arrivé quelque chose…

- Tu chiales pour aller à la rivière et tu voudrais aller le chercher ?

- Pas tout seul… »

Je me rassoie contre le pin. Il a cet air insistant, le nigaud. Je grogne : « Je me risquerais pas à aller le chercher.

- Moi non plus, intervient la voix cassée de la bâtarde.

- Mais, il est peut-être perdu…

- Kass… Il est en train de se sevrer de la steix. C’est pas agréable, je le sais, je suis passée par là. Vaut mieux le laisser tranquille, c’est moins dangereux pour lui et pour nous. Et puis… les lycans ne se perdent jamais. Il va revenir. »

Elle a raison mais je ne parle pas aux loups, encore moins aux bâtards. Alors je me tais.

Il dit : « Si c’était le cas, Mathis et François seraient encore en vie. »

Aha ! Alors ça ! Venant de la part du petit gentil, ça me surprend ! Voyons donc !

Oran

Je lui ai lancé un tel regard qu’il en a baissé les yeux. J’y ai mis un peu de charisme… Ce n’était pas voulu… Je sens la lune qui me pèse et qui me tend. Kass n’est pas un grand bavard, ni bien malin, et avec sa bouille timide, on ne se doute pas qu’il a le franc parlé de Gergov.

L’embuscade, personne ne l’avait vue venir. Les cinq lycans, la truffe prise en plein dedans. Calio avait réussi à se faufiler, et j’avais réussi à la suivre. Pas les autres.

Le regard de Loïc lorsque nous sommes revenues… Jamais je ne l’ai vu aussi en colère et rageur. Puis notre précipitation pour tenter de les retrouver. Mais les borgnés les avaient déjà emmenés trop loin. Il y avait plusieurs escouades de roux. Ils se relayaient la traque de nos trois compagnons. Et Calio – rancunière comme elle est – se jetait sur les gammas qui s’éloignaient un peu trop de leur meute. L’argent suffisait pour les faire parler. Pour les tuer, aussi. C’est Loïc qui sauve cette troupe.

Ils avaient eu Mathis, ils l’avaient jeté du haut des sommets du Gyastol. Il avait été la première cible puisqu’il était roux : un traître à tuer.

Et puis François, qui avait toujours été aussi curieux que fourbe, à cumuler le défaut de son pelage. Curiosité malsaine et scientifique de son roux, fourberie sans éthique en quête du profit de son brun. Ils l’avaient pris dans les marais de l’Erek, l’avaient saigné et dévoré. Nous en avions trouvé le sang, traîné sur une centaine de mètres et Calio avait enragé. Calio l’avait aimé comme j’aime Sébas.

Les pistes et le sang pris dans le gel, nous avions flairé la piste de Sébas, qui avait couru aussi vite que le zêta, qui les avait semés et qui se retrouvait seul. Plus aucune trace. Furtif, mon loup… Les borgnés ne devaient pas le retrouver.

Je reconnais le louvard des fronts de guerre du Wesniat. Survivre à tout prix. La Meute Noire qui accueille si gracieusement les hybrides dans les tranchés westriennes. Se débarrasser de ces bâtards qui polluent la pureté de la race et du pelage… Plus forts, plus fous, des gammas orphelins dont personne ne veut.

Sauf la Triple Union. Se sentir à sa place et bouffer de l’humain, c’est leur proposition. Rien de plus génocidaire. C’est enterrer Vergorance et renoncer à toute humanité.

Plutôt mourir.

Je me souviens encore lorsque mon frère Gaspard et moi avions été envoyés au front. Il avait treize ans, et moi onze. Là-bas, nous avions rencontré Sébas, aussi orphelin que nous, aussi jeune que moi. L’Alpha Noir, Alaric, envoie les hybrides se tuer ou devenir des monstres de guerre. Nous sommes tous tombés dans la folie, dans le cannibalisme et la steix. Gaspard a été le premier à en sortir, puis moi… C’était plus difficile pour Sébas. Ça l’est toujours.

« Inutile de remuer le couteau dans la plaie. »

Kass garde bien la tête basse.

Je me sens seule.

La trappeuse me toise. Aucune compassion dans son azur. J’ai bien compris qu’elle n’adressait pas la parole aux lycans, sauf pour quelques mots de nordique – et ça, c’est déjà un progrès. Elle doit avoir quinze ou seize ans, le caractère brut mais pas con et encore en construction. Il y a peut-être quelque chose à sauver chez elle et c’est sûrement pour cela que Loïc ne l’a pas encore égorgée et tente de la séduire avec ses stupides sourires charmeurs qui marchent avec n’importe quelle femme en chaleur.

L’espoir d’en recruter une de plus.

La fameuse campagne de recrutement de Loïc. En posant le pied sur Lavergo, il avait une liste de trente-trois recrues-cibles. De ces trente-trois, seuls Gergov, et Kass avaient accepté de le rejoindre. Théodore est encore trop faible pour être embêté avec de pareilles idées. Phaul s’est rajouté au hasard des rencontres. Du reste, vingt étaient morts – pendus pour acte de rébellion, emportés par la tuberculose, assassinés en douce ou autres… – et les autres avaient refusé – des lâches mais pas des fous. Même s’il ne recrute pas directement, son passage agite et le mouvement va prendre, surtout avec la chute de Riveren. Pour le meilleur et pour le pire.

La règle de Loïc : Ne pas jouer les Révolutionnaires, ne pas enrôler de force… Mais il y a toujours des exceptions à la règle, comme une précieuse télépathe, une Nordique perdue ou un Vergorançais oublié là.

D’ailleurs, le voici qui revient avec sa gavroche sur la tête. Aucune odeur sur lui. Je m’intéresse. « Où tu étais ?

- Ailleurs.

- Qu’est-ce que tu faisais ? »

Il s’allonge près de Fernand tout rouge de fièvre. Il ne répondra pas. Il m’inquiète un peu.

La cohésion du groupe en a pris un coup. Encore. Depuis nos premiers pas à Chorma, elle n’a de cesse de se dégrader. L’embuscade, les piques des Souriens, les morts, la prise de l’arène et ces nouveaux compagnons au mutisme froid.

Des solitaires insolidaires qui se blindent le cœur. Il faut voir leurs regards : aucune peine. Même quand Batiste regarde Fernand, il n’y a rien : pas d’espoir, pas de désespoir, pas de compassion, pas de colère, pas de détachement ; rien. Cela dit, avec Vergorance, il avait dû vivre pire cauchemar. Il est jeune aussi. Quel âge il aurait pu avoir à l’époque ? Huit ou neuf ans ? Sa ville qui brûle, ses voisins qui se font massacrer… sûr que ça doit rester…

Sisko fronce du nez en le voyant. Une méfiance, comme l’ours voit le carcajou.

Une haine aussi.

« Pourquoi tu ne veux pas nous parler ? » J’ai capté son attention. Une victoire : elle ne m’ignore plus. « Qu’est-ce qu’on a fait ? »

Prendre la patience de mon blanc et rejeter ma rigidité.

Calmer mon noir qui se vexe, mais prendre ma compassion, mon écoute, ma compréhension de l’autre.

« Qu’est-ce que j’ai fait ? Moi ? »

Sisko ne daigne pas me répondre.

« Tu pourrais au moins me dire, pour que je comprenne pourquoi tu parles à Théodore et pas à moi. Si c’est une question de langue, de pelage…

- Arcar, gayor.

- Je sais que gayor veut dire lycan, mais arcar… je n’ai jamais entendu.

- Mourir avec violence. Et gayor c’est loup. »

J’ai un sourire coincé, ravie de l’entendre répondre en Régional mais un peu inquiète de la traduction.

« Alors Arcar, c’est un peu comme crève, c’est ça ? »

Batiste

Ça fait sens.

Je pense au nombre de fois où elle m’a craché son arcar au museau.

« Sh.

- Pourquoi ?

- Vous tuez pour le plaisir de détruire. »

Je ne vais pas la contredire.

Tu devrais !

« Non. Je veux protéger et veiller sur les autres. »

Une louvarde comme elle, ça ne survit pas une nuit en arène. Elle a des paroles douces mais une voix aussi grave que cassée, comme vieille et rappée.

« Vous prenez les villes, les familles, vous les brûlez, vous les dévorez. Evax kurthiakax margae ! Aucun honneur, que des flammes et du sang. Des créatures maudites, du mal et du néant.

- Comment tu peux savoir ?

- Je vous ai vus, tuer. Arracher les têtes et les corps, les vies et les morts, enfants et anciens, sans justice ni peine. Je sais ce que vous êtes, je l’ai vu dans vos âmes. »

Sisko connaît les bêtes, les territoires de chacun, les couloirs migratoires. Elle lit dans les empreintes et sait poser les pièges à ours aux meilleurs endroits – j’y ai posé la patte plus d’une fois.

Elle ne fait que confirmer ce que je sais déjà : une trappeuse avertie. Elle connaît les loups comme je les connais.

« C’étaient des loups roux ? »

Ce sont toujours des loups roux.

Pas toujours.

La plupart du temps.

Pas toujours.

Là, elle ne répond pas. Oran ne survivrait peut-être pas la nuit à l’arène, mais elle cerne bien les choses. Sisko a les traits fermés, pire que lorsque je lui ai refusé le pelage de l’hybride. Elle aurait pu frapper son poing contre le tronc, ça ne m’aurait pas étonné.

« Nous sommes différents de la Triple Union. »

Sisko secoue la tête. « Votre bâtard m’a sautée dessus, toi, t’as failli me gnoquer et lui (elle me toise), il était à pas grande chose de m’égorger comme une truie. »

Ce n’est pas l’envie qui me manquait.

« Sébastian souffre, il est pourchassé depuis des lunes. Il est affaibli et doit tout percevoir comme une agression… Il n’a jamais fait de mal aux bûcherons, ni aux trappeurs. Je suis sûre qu’il regrette et que c’était une erreur. Pour ma part, j’ai cru que tu étais une louvetière et je te présente mes excuses pour cette confusion. Quant à Batiste… je ne le connais pas assez pour parler à sa place. »

Elles me regardent et Kassor attise le feu. Il n’y a rien à expliquer. Je ne vais pas nier les faits. Elle était sortie en poussant la gueulante aux louvetiers. Question de survie.

Je ne manque jamais la jugulaire.

Sisko

Depuis que je vends mes pelages à Fernand, Batiste avait été là avec sa vieille gavroche grise.

Je sais déjà pourquoi il voulait me saigner. Appeler les louvetiers en pleine rue et le loup avait réagi aussi vite. Pas besoin de grands discours c’est un réflexe de survie, c’est clair. Et ça n’a plus aucune importance, Riveren est tombée.

En revanche, la question qui me tourne c’est : pourquoi ne m’a-t-il pas tuée plus tôt ? En six ans, il avait eu le temps, il avait eu l’occasion et il ne l’a pas fait.

Les loups auraient des réflexes de survie ? Un instinct du vivant et du naturel ? Ils ne tueraient pas toujours, sinon, en six ans, il l’aurait fait. Pourquoi pas ?

Je repousse l’idée.

Une autre manipulation, c’est sûr : s’intégrer à la population, jouer sur la patience, gagner la confiance et les égorger sur la table dès que la faim se fait sentir.

Comment Fernand a survécu ?

Un serviteur. Un alibi. Un soumis. Rien d’autre.

Des monstres avec la parole humaine qui tentent d’attendrir et de manipuler. C’est tout.

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