Frimale 3650, Steppes Nanamoises
Loïc
La nuit vient tout juste de tomber lorsque je décide d’arrêter ma troupe pour Fernand. Sa blessure s’est remise à saigner, il faut la traiter. La sirpa ne fait plus aucun effet, et de toute façon, il n’y en a plus. Nanama est encore à deux jours de marche. Caliope et Phaul préconisent l’amputation – si ce n’est pas déjà trop tard. À l’abris d’un petit bosquet, nous l’allongeons sur la mousse qui tapisse les pieds des arbres.
La plaie n’est pas belle. J’avise Batiste, agenouillé à ses côtés. Inutile de lui dire. Il le sait déjà et son regard est déjà ailleurs.
Sisko
C’est moche. J’ai vu des bêtes mourir pour moins que ça. Déjà un miracle qu’il respire encore. Son vieux corps est secoué de spams et il gémit si fort que je crains qu’il n’attire des évadés affamés. Il meurt et ça débat de lui découper la jambe. Les deux louvardes et les Souriens se postillonnent dessus. Il aurait fallu y penser plus tôt, là c’est trop tard. Tout ce qu’il reste à faire c’est abréger ses souffrances, mais qui aurait le cœur de le proposer à Batiste ?
Même pas moi. Ah non pessière, pour si peu, il me saignerait aussi prompt !
Il ne me reste qu’à regarder mon tanneur, ce vieil homme au grand cœur, mourir et puis vivre avec.
Théodore
Naïvement, je prends la sénestre de Fernand pour le soulager de sa souffrance. Malgré les différences de nos espèces j’espère un jour que nous partagerons nos maux. J’espérais que ce jour était ce soir.
Douce Oran qui m’éloigne du chevet du mourant, et qui panse les plaies de mon poitrail avec quelques feuilles de lecta. Mais pour faire taire la douleur, il n’y a plus de sirpa, alors, jusqu’à Nanama, il me faudra brûler vivant. Douce Oran qui me prend mes mains trouées… masse et détend, et me prend tout leur mal. Je tente de fermer le poing, et s’il ne se ferme pas tout à fait, il se ferme mieux qu’hier.
« J’espère bientôt tenir le luth et vous faire chanter avec moi !
- Je suis pas aussi optimiste…
- C’est ton noir qui t’assombries les idées, douce Oran. »
Doux sourire qui apaise les guerres. Noire et blanche, quelle pire mélange ! Couplé les affligés et les rigides, c’est broyer du noir toute sa vie ! Mais c’est couplé les plus doux gestes et les plus justes propos.
La première hybride que j’apprends à connaître est plus humaine que la Nordique à l’œil de glace.
Batiste
« Laissez, laissez… » balbutie Fernand.
Sa fièvre est terrible, sa peau rouge et trempée de sueur. C’est un effort de le voir vivre.
« Partez plus loin, les jeunes… je veux… quelques mots pour Batiste. »
Sisko est la première à s’éloigner, les autres suivent, poussés en silence par Camille.
Je lui serre la main. Il est déjà en train de m’échapper.
Je vais être seul.
« Je suis désolé, Batiste… J’aurais dû t’écouter, tu sais. »
Serre les mâchoires.
Personne ne m’écoute, ma voix dans le vide, parmi des milliers d’autres.
« Mais ça va aller, hein… La petite troupe de Camille, elle est… elle est très bien. Tu t’y feras. »
M’y faire ? Et chaque attache, chaque amitié, on me l’arrache, on me tue. C’est la dernière fois.
La dernière fois que je perds.
La dernière. Après lui, j’irai crever en solitaire.
« Survis ! »
Non, tais-toi !
« Eh Batiste ?
- Hm.
- Tu n’es pas responsable de tout ça. Zoé, Thomas, moi… ça n’est pas ta faute. »
« Tu m’as tuée. »
« C’est moi qui l’ai tuée, Fernand. »
Il a un gloussement difficile et reprend : « Je te crois pas. Tu en es incapable, Batiste. Incapable de lui faire du mal. »
L’arène qui remonte.
Je m’humecte les lèvres. Le manque de steix et ma main qui tremble. Les cris de Zoé et les grognements de la bête. Ça avait été vague, flou, pendant des mois, et depuis quelques temps, c’est clair comme la voix de Thomas.
« Tu l’as laissée mourir ! Tu l’as tuée ! Crève ici, tu ne mérites pas mieux ! »
« Je suis désolé… Je t’ai laissé tomber dans… la roule de steix et… j’ai jamais réussi à… te faire sourire. »
C’est dur.
Serre les crocs à t’en fendre le crâne.
Le sanglot, juste là.
Lui, il lâche ses dernières larmes.
« Je sais que c’est dur, Batiste… » Qu’il se taise ! C’est trop dur de l’entendre mourir ! La peine m’échappe, elle grimpe à ma gorge. « Mais tu n’es pas seul… Reste bien avec Camille, hm ? »
C’est trop. Je colle mon front à sa poitrine. Bats, je t’en supplie, bats !
Son cœur est si faible.
Fernand pose la main sur ma nuque. « Garde bien la gavroche, hm ? Vergorance est en toi, garçon… Protège-toi… »
Je reste là à écouter le cœur qui faiblit, à attendre chaque battement. Comme la cloche, j’espère le coup suivant.
Le suivant ne vient pas.
Le bourdon s’est fendu en tombant du clocher.
Je me souviens de son fracas et du silence assourdissant qui suit.
J’aurais brûlé des tripes à la tête.
Sans savoir où j’en suis vraiment. M’éloigner, oui, pour exploser plus loin. Sans un bruit, j’aurais tout contenu, j’aurais été au pas, à l’aveugle. Plein nord, ou plein est…
Tant que je suis loin. Tant que le reste est un cauchemar. Assez loin.
Assez pour tomber à genoux dans la réalité.
La source glisse là.
La lune me juge.
Et hurler.
Comme un homme, hurler.
Parce qu’il n’y a que l’humain pour hurler de rage.
Sisko
Je pose un genou à terre.
« Tugi rang. Zapanen. Zada eva grata. (Va en paix. Veille. Sois l’esprit forgeron.) »
Je prends le temps de me souvenir de notre première rencontre, nos négociations et nos arrangements, nos trocs et nos échanges, les fois où il venait s’enivrer à la taverne de Golfy. Par respect. Je prends le temps de me souvenir.
Puis, je me relève. Chacun offre ses respects à sa manière.
« On fait un bûcher, ça évitera de le laisser aux évadés… décide Camille.
- Sans Batiste ? s’inquiète Oran.
- Non… On va l’attendre. »
Oh, on pourra attendre longtemps. Cette fois-ci, il n’a pas dit je reviens avant de partir. Mais je me tais plutôt que de leur faire remarquer. La brune m’aurait coupé la langue pour moins que ça.
Le croassement d’un corbeau me fait lever le nez vers les hauteurs. Ils sont nombreux. Trop nombreux pour le cadavre d’un seul homme. La main sur mon couteau de chasse, à l’affût.
Les corbeaux annoncent quelque chose…