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Une œuvre à conserver

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« J’ai sans doute trop bien fait mon travail : à force de la raconter, je l’ai rendue plus grande que ce qu’elle pouvait encore contenir. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Le ciel se contracta, contenu un instant dans une tension insoutenable. Une première décharge descendit, impérieuse, et trouva la terre avec une exactitude qui ne laissait aucune place au doute. L’impact ne dispersa pas seulement la poussière. La matière céda révélant une profondeur qu’aucun regard n’avait encore sollicitée.

Marjine n’eut aucun geste de recul. Elle appelait déjà.

Le mouvement naissait sans détour, sans hésitation, et la réponse suivait avec la même immédiateté. Une seconde ligne lumineuse atteignit le sol, plus proche, arrachant des fragments qui demeurèrent suspendus un instant, retenus par une force qui ne leur appartenait pas. La clarté persistait sur ce qu’elle touchait, refusant d’abandonner la trace qu’elle venait de créer.

Elle avança.

Ses pas s’inscrivaient dans cette déchirure continue. Les arbres s’ouvraient sans résistance, les pierres se marquaient de lignes franches, révélant ce qui, jusque-là, restait enfoui.

Un nouvel appel monta. La décharge la trouva. Elle entra par le sommet du crâne, parcourut le corps dans sa totalité, puis ressortit par le flanc en une dispersion brève, laissant derrière elle une matière altérée, durcie, parcourue de sillons sombres où la lumière avait laissé son empreinte. La peau ne se consumait pas selon les lois ordinaires. Elle se contractait, se fendillait, se rétractait sur ce qu’elle ne parvenait plus à contenir.

Marjine resta debout. Elle sentit. Dans ce sentir, une absence se forma. Le souvenir d’un visage, son visage. Elle chercha. L’absence occupait l’espace avec une précision éblouissante, cet élément n’avait jamais été inscrit en elle.

Elle continua.

La foudre tomba de nouveau. Une décharge atteignit son épaule, se ramifia sous la surface, puis trouva une sortie plus bas, laissant derrière elle une matière assombrie, épaisse, figée aussitôt. Une odeur monta, lente, persistante, celle d’une chair transformée sans délai.

Elle appela encore. La réponse fut plus vaste.

Une ligne descendit à nouveau, trouva son corps comme unique point d’ancrage, et s’y déploya sans retenue. La structure céda par endroits. La matière s’ouvrit sans se rompre entièrement, laissant apparaître une profondeur noire, dense, où rien ne s’écoulait vraiment.

Une émotion surgit. Une peur enfantine parfaitement identifiable la seconde juste avant. Elle se forma. Se retira. Absente. La possibilité même de la ressentir venait d’être retirée.

Marjine s’immobilisa un instant. Un autre éclair. Plus violent encore.

Le ciel s’ouvrit davantage, et la choisit. Les lignes descendirent sur elle, en elle, à travers elle, se croisant, se répondant, dessinant une cartographie mouvante sur ce qui restait de son corps. Les cheveux se contractèrent, se liquéfièrent par plaques, adhérèrent au crâne en masses irrégulières, puis disparurent par endroits, laissant apparaître une surface durcie, fendue, noircie.

Elle avança dans ce qui la détruisait. Un rire tenta de naître. Elle en perçut l’amorce. Plus rien. Le geste resta suspendu, privé de fonction, vidé de sa finalité. Elle referma la bouche avec lenteur. Elle continua.

Ce qui s’écoulait ne ressemblait plus à du sang. Une matière plus dense, sombre, qui se formait puis se figeait presque aussitôt, comme si le corps refusait désormais toute perte. Les plaies s’inscrivaient en elle sans plus s’ouvrir.

Elle appela encore. Chaque décharge retirait quelque chose. Un repère. Une continuité. Une manière d’être. Les pensées n’enchaînaient plus. Elles surgissaient, isolées, puis disparaissaient sans lien. Seule une direction persistait. La Mésange. Le nom demeurait. Tout le reste cédait.

Plus elle avançait, plus la matière perdait sa cohérence, et pourtant elle tenait. Une jambe fléchie sous une décharge trop proche se redressa. La chair, par endroits, ne répondait plus à la structure qu’elle recouvrait. Elle se déplaçait, se décollait, se fixait ailleurs. Une image surgit. Un corps en mouvement. Une joie entière. L’image céda.

Seule une intervention externe pouvait justifier une telle transformation en si peu de temps. Elle qui riait il y a peu et qui hurlait désormais. Quelque chose avait été introduit en elle, une altération lente et inévitable.

Le ciel se retira. La foudre cessa de la traverser. Elle ne l’appelait plus. Elle n’en avait plus besoin.

Devant elle, l’orée de la clairière. Le sol changeait de tenue. La lumière cessait de glisser. Marjine s’arrêta. Ce qui restait d’elle tenait encore debout.

Le corps s’était affaissé sur lui-même en plusieurs points, maintenu par une cohérence qui ne venait plus de la chair. La peau, durcie, ouverte, s’était rétractée par plaques, laissant apparaître des zones noircies, vitrifiées, où la matière avait été portée à un seuil qu’elle n’aurait jamais dû atteindre. Par endroits, elle n’adhérait plus. Elle pendait, figée dans une tension qui ne se relâchait pas.

Le crâne s’était fendu, ouvert lentement, en deux lignes irrégulières qui partaient du front pour remonter vers le sommet. Entre ces lignes, une matière pâle apparaissait, traversée de veines sombres, légèrement gonflée, battant encore d’une pulsation visible à l’œil nu.

Un œil avait cédé.

La cavité restait ouverte, humide, profonde, traversée d’un reflet qui ne correspondait plus à rien de vivant. L’autre persistait, enfoncé dans une masse déformée, figé dans une direction oblique.

Ce qui restait des cheveux avait fondu, mêlé à la peau, formant une surface irrégulière, lisse par endroits, craquelée à d’autres, comme une matière coulée puis abandonnée.

La bouche avait perdu sa forme. Une fissure descendait du coin des lèvres jusqu’au menton.

Pourtant, Marjine tenait, droite, sans tremblement. La chute ne venait pas réclamer ce corps. La défaillance ne l’autorisait pas à s’effondrer. Ce qui se tenait là n’obéissait plus à aucune logique de survie. Les équilibres élémentaires avaient cédé depuis longtemps, maintenus non par ce qu’il restait d’elle, par autre chose.

Ce corps était conservé en dehors de la vie. Les dégradations avaient été autorisée, l’effondrement amorcé, puis suspendu. Tout était laissé aller jusqu’au point exact où la disparition aurait dû avoir lieu. Quelque chose refusait la fin, pour la maintenir, pour voir, pour conduire ce qui restait jusqu’au bout ; certainement pas pour la sauver. A l’orée de la clairière, Marjine, était une forme que l’on empêche de disparaître, une œuvre que l’on mène à terme.

Elle fit un pas. La structure céda un instant, se réajusta sans intervention.

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