side_navigation keyboard_arrow_up

Prendre la plume

visibility 0
article 1,6k

« Ces démons-là ne me sont pas inconnus ; je les ai déjà suivis, contés et parfois semés dans une autre part de mes Pérégrinations, où leur histoire attend les lecteurs assez curieux pour les y rejoindre. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

Les révolutions commencent rarement par le fracas. Le sang vient plus tard, les cris après, les étendards lorsque le monde a déjà bougé. D’abord, il y a souvent une phrase. Une phrase mal placée, tombée dans une oreille lasse, reprise par une bouche qu’on croyait docile. L’écriture possède ce vice splendide : elle voyage sans jambes, survit à son auteur, échappe à la potence, traverse les mains sales et les mémoires trouées, puis revient ailleurs sous une forme qu’on ne reconnaît plus tout à fait. Le pouvoir supporte l’émeute mieux qu’un texte tenace, parce qu’une émeute s’écrase, là où une page copiée à la chandelle poursuit son œuvre dans l’ombre, gagne les granges, les cuisines, les garnisons, et se glisse jusque dans les consciences les mieux verrouillées. Une arme interrompt un souffle. Un écrit altère la manière même de penser. Voilà pourquoi les tyrans brûlent les bibliothèques après avoir vidé les prisons : ils savent, même lorsqu’ils feignent de l’ignorer, qu’une phrase assez vive finit toujours par soulever davantage qu’un poing.

La charrette poursuivait sa marche avec cette sagesse des choses roulantes qui n’ont nul besoin de se presser pour aller loin. Marcelin reprit les rênes d’un geste plus attentif. Son regard suivait la ligne du chemin, sa voix retrouvait peu à peu cette souplesse vagabonde qui naissait directement de sa poitrine, sans devoir traverser la pensée.

— Tu vois, ce n’est pas une question de talent.

Il agita la main, repoussant le mot avec une sorte de dédain joyeux.

— Le talent, c’est pour les gens qui souhaitent être admirés. Nous, nous travaillons dans le froissement, dans la reprise, dans l’accident fertile. Ici, il s’agit de tenir la ligne sans la figer, de laisser passer sans perdre, de dire sans enfermer.

Il sourit.

— Ce qui est bien plus difficile. Donc infiniment plus intéressant.

Ilin, cette fois, ne laissa pas les mots tomber au fond de lui sans remonter. Son regard resta posé sur la route, pour glisser ensuite vers les feuillets.

— Et s’ils ne lisent jamais jusqu’au bout ?

Marcelin tourna la tête avec un éclat satisfait.

— Ah. Enfin. Tu te mets à parler. Je commençais à craindre de t’avoir sauvé du mauvais côté de ta personne.

Il se redressa, ravi par la question.

— Ils ne liront pas jusqu’au bout. C’est justement le principe. Personne ne lit jusqu’au bout. On retient un morceau, une torsion, un nom, une image. Ensuite cela repart.

Il tapota du doigt le paquet défait.

— Une arme vise. Un texte infeste.

Ilin baissa les yeux vers les feuillets.

— Alors le désordre aide.

— Il est le cœur même de l’affaire.

Marcelin eut un petit rire.

— L’ordre rassure les imbéciles et sert les bourreaux. Le désordre, lui, oblige l’esprit à travailler. Il crée l’inconfort. Il ouvre des lacunes. Dans une lacune, mon cher, entre parfois la liberté.

La charrette grinça sur une pierre plus haute. L’animal secoua l’encolure sans rompre son pas. Le ciel demeurait vaste, vidé de menace immédiate.

— Les gens croient que prendre les armes, c’est frapper. C’est spectaculaire, ça plaît aux chansons, ça donne aux morts une belle tenue. Écrire est bien plus dangereux.

Ilin releva la tête.

— Parce que ça revient ?

Marcelin eut un regard de connivence.

— Oui. Parce que ça revient. Parce que cela ne meurt pas au premier usage. Parce qu’on ne sait jamais très bien où cela s’arrête.

Il désigna les feuillets.

— Ça, si on le laisse vivre, ça passera d’une main à l’autre. Un type recopiera une page en oubliant la moitié, une femme reprendra un passage de mémoire en y glissant sa propre colère, un enfant retiendra trois lignes et les récitera de travers dans une cour. Et soudain, sans tambour ni décret, tout un pays commencera à penser à côté du pouvoir.

Ilin garda la tête baissée un instant. Ses doigts allèrent d’eux-mêmes vers un feuillet qu’il remit à plat.

— Les Plumes bleues taillent dans la chair.

— Oui.

— Toi, tu tailles dans la version du monde.

Marcelin cligna des yeux, puis posa une main sur son cœur avec une solennité de théâtre.

— Je te remercie d’avoir trouvé une formule si belle. Je vais probablement te la voler plus tard.

Un bref sourire passa sur le visage d’Ilin, surpris d’exister là.

— Les Plumes bleues frappent les corps. Elles laissent des preuves. Elles dessinent la peur. C’est utile. Très utile. Surtout au commencement. Moi, je m’occupe de ce qui demeure après le passage des couteaux. J’empêche le monde de se recoudre vite.

Il laissa couler un instant.

— Une révolte qu’on peut isoler s’écrase. Une histoire qui circule devient un climat.

Ilin regarda les feuillets étendus entre eux, ces lambeaux de récits, ces noms qui ne demandaient qu’à rejoindre d’autres noms, ces fragments d’événements qui, une fois remis en mouvement, cessaient d’appartenir à quiconque.

— Alors ils avaient raison d’avoir peur du manuscrit.

— Évidemment.

Marcelin haussa les épaules.

— Brûler, c’était admettre qu’il existait. Le garder, le trier, le découper, c’était faire semblant de le dominer. Le pouvoir raffole de ce genre de mensonge. Il préfère toujours classer ce qui le menace. Ça lui donne l’illusion d’avoir déjà gagné.

Il se pencha vers Ilin.

— Tu sais ce que tu as sauvé, au juste ?

Ilin prit le temps. Le chemin roulait sous eux. Le soleil glissait un peu plus bas. Les roues poursuivaient leur litanie de bois fatigué.

— Pas un livre.

— Bien.

— Pas seulement tes récits.

— Excellent. Continue, tu m’intéresses prodigieusement.

Ilin posa le bout des doigts sur la feuille où il avait ajouté un mot tout à l’heure.

— Une manière de relier ce qu’ils séparent.

Marcelin ne répondit pas tout de suite. Son regard se fixa sur lui avec une clarté nouvelle, dépouillée de cabotinage.

— Voilà. C’est exactement ça.

Le silence revint. Ilin regarda la ligne du chemin, le morceau de charbon laissé près de sa cuisse. Il sentit que ce qu’il avait commencé ne relevait plus de l’accident. Il reprit le charbon. Marcelin, cette fois, ne détourna même pas les yeux.

— Tu comptes continuer ?

Ilin répondit sans emphase.

— Oui.

— Pourquoi ?

La question ne cherchait pas à le mettre à l’épreuve. Elle demandait un nom pour ce qui venait de naître. Ilin resta un moment penché sur la page. Son visage ne portait aucune grandeur. Seulement cette concentration grave des êtres qui découvrent qu’ils ont franchi un seuil et qu’il n’existe pas de marche arrière véritable.

— Parce que transporter ne suffit plus.

La réplique resta un instant entre eux.

— Parce qu’à force de faire passer les choses, j’ai fini par comprendre qu’on peut aussi les prolonger.

Il ajouta, plus bas :

— Et parce que si personne n’écrit, ils raconteront tout à notre place.

Marcelin expira lentement, avec une joie retenue qui avait la pudeur d’une émotion véritable.

— Ah. Te voilà.

Il reprit les rênes d’une main, ramassa un feuillet de l’autre, le regarda à peine.

— Dans ce cas, il faut que je t’apprenne les règles essentielles du métier.

Ilin leva un sourcil.

— Il y en a ?

— Très peu. C’est ce qui les rend redoutables.

Il tendit un doigt.

— Première règle : on ne ment jamais sans nécessité.

Un deuxième.

— Deuxième règle : lorsqu’on arrange le réel, on le fait dans le sens de sa vérité, jamais contre elle.

Un troisième.

— Troisième règle : une bonne chanson circule plus loin qu’un bon discours.

Il réfléchit.

— Quatrième règle : se méfier des gens qui écrivent bien. Ils finissent toujours par vouloir gouverner quelque chose.

Ilin baissa les yeux sur les feuillets. Le charbon laissa une trace nouvelle. Marcelin le regardait faire avec cette attention particulière que l’on réserve à ce qui vous échappe déjà.

— Tu comprends ce que cela veut dire ?

Ilin ne leva pas la tête.

— Oui.

— Dis-le quand même. J’aime les confirmations.

Le vent passa sur la route, soulevant un bord de toile, faisant battre un instant un feuillet mal coincé. Ilin parla enfin.

— Ça veut dire que je prends part.

Marcelin attendit. Ilin reprit :

— Pas aux charges. Pas aux exécutions. Pas aux cris.

Sa main se posa à plat sur les pages.

— À ceci.

Il leva enfin les yeux.

— À ce qui reste. À ce qui passe. À ce qui fait tenir le reste ensemble.

Le saltimbanque inclina la tête, reçut les mots sans les interrompre.

— Oui.

Puis, avec un sourire revenu :

— Tu deviens fréquentable.

La charrette continuait, emportant avec elle deux voix désormais, deux souffles accordés à la même besogne, l’une plus vaste, l’autre plus retenue, et entre elles ces feuillets promis à mille mains futures. Ilin regarda la route. Il ne portait plus seulement un passage : il travaillait à son allongement. Écrire prenait soudain la forme exacte d’une arme qu’on ne brandit pas, qu’on met en circulation. On blesse avec une lame ; on déplace un pays avec une phrase recopiée au bon moment. Il le comprit sans ivresse, avec cette gravité calme des décisions qui s’installent d’elles-mêmes. Plus tard, d’autres liraient ces pages sans connaître le nom de celui qui les avait reprises sur une charrette cahotante, entre un saltimbanque trop bavard et un animal boiteux de sagesse. Peu importerait. Si les Pérégrinations vivaient encore, si les récits des démons, de Marjine, de Nuri, de la Mésange et des autres trouvaient encore des yeux pour les accueillir, ce serait aussi grâce à lui. La route s’ouvrait devant eux, longue, disponible, et Ilin, sans le proclamer, venait d’accepter d’y monter pour de bon.

Commentaires

forum Impressions
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.