La sainteté, c’est probablement plus que toute autre chose le sens du devoir, d’un devoir, celui que l’on décide de voir, que la postérité décidera de voir pour nous l’attribuer. Quelle que soit l’amplitude métrique ou l’ampleur mathématique ou l’amplification métaphysique a posteriori de la tâche, c’est bien proportionnellement à l’organisme qui l’exécute qu’il se doit de l’octroyer. Cela ne résout pas le problème : la sainteté n’est accordée qu’à des êtres vivants (ou qui l’ont été, même fictivement), humains (ou qui l’ont été, même partiellement), dont les esprits, pour être sains, ne vivent et ne travaillent pas de rien; il leur faut puiser force et matériau quelque part.
Il s’en rend compte maintenant, que la cape de sa mémé ne pourra pas l’aider un jour comme aujourd’hui; le souvenir de ses yeux tendres, de son sourire si long lui réchauffent bien le coeur, mais Léonard a besoin d’autre chose, là, tiède et mou comme il se sent, ce qui n’est pas idéal lorsque l’on désire être combatif. La carte postale, n’en parlons pas, elle ne fera rien du tout pour lui. Le manteau bleu de pluie, par contre… Il le porte certains samedis, quand battu par la pluie ou l’ouragan, qui ont tant alourdi ses muscles et ses habits qu’il faille lutter contre leur poids pour se trainer douloureusement vers l’avant, il se sent faiblir. Là, alors, il le revêt, une bulle autour de lui dans laquelle il peut se ressaisir, c’est exactement l’aide qui lui est nécessaire pour qu’il puisse, délesté, avancer à nouveau. Mais c’est vrai, pourquoi son manteau ne serait-il réservé qu’au temps libre du samedi? Pourquoi son temps libre serait-il le seul qu’il puisse s’approprier, et où il puisse puiser dans sa propre terre pour se renforcer? Il lui faut bien de l’aide aujourd’hui. Pourquoi ne pourrait-il pas s’en servir pour pouvoir accorder le plus grand des pardons, celui requis lorsque l’on a soi-même au plus profond, de profondeur proportionnelle, senti le mal de façon fulgurante comme il arrive rarement? Comme ce matin, où il trouve que tout ça fait beaucoup pour un homme sans histoire?
Alors Léonard se lève, et fait son lit. Il enlève son pyjama pour revêtir un bleu de travail. Par dessus, il enfile son manteau de pluie. Il a bien vécu déjà, Léonard en caresse l’épaule décousue, en admire les décennies d’existence et les traces invisibles des mains qui s’en sont saisi avant lui. Sa couleur est bleue comme elle l’a toujours été, mais sa couleur aujourd’hui c’est surtout la douleur, l’endurance, la possibilité d’un apaisement, la beauté aussi toutes mélangées, la couleur des autres et la sienne aussi, ce lundi.
Il sort. Il fait chaud dehors, la ville est enfermée sous sa coupole hermétique de ciel dur, on étouffe. Léonard expire profondément. Le manteau pend sur son corps, l’enveloppe, les pans flottent autour de lui et se soulèvent à chaque pas, mais le vêtement reste arrimé à sa carrure. Il sent son coeur battre à l’intérieur, il bat comme un métronome, un métronome comme un pendule, un pendule comme une planète : un coeur qui bat comme un caillou compliqué, comme tous les cailloux selon la grosseur de l’oeil. Le coeur de Léonard est en orbite, il n’est pas libre, et il le sait, mais il aime mieux rapetisser son regard, pour que les cailloux restent des cailloux, et que seul son intérieur soit vaste sous son oeil à lui. Les riches détails de son manteau lui suffisent, pour avancer aujourd’hui, et demain on verra.