Un grand silence envahit l’auberge. Duke, debout à côté de la table, crut avoir mal entendu. Il regarda les membres du groupe lui faisant face avec attention. Isilda applaudissait avec enthousiasme, mais son regard n’exprimait rien d’autre que de l’incompréhension devant la déclaration du mage. Tobias, qui avait l'air parfaitement à l'aise avec la taverne et son ambiance depuis le début, semblait profondément perturbé.
Mais pendant ce bref instant où il contemplait ses compagnons, le rôdeur en oublia le plus grand danger de cet auberge. Il ne vit donc pas venir l’épaulette de l’armure de cuir de Maggy, qui le poussa légèrement alors que cette dernière se levait brutalement. Il mit trop longtemps à comprendre qu’un bras allait suivre, s’écrasant sur son visage alors que la guerrière tentait de se frayer un passage vers Léopold. Et il n’anticipa pas le pied de Léopold qui lui explosa littéralement le nez, alors que le mage se retrouvait balancé à travers la pièce par la Guerrière furieuse.
— Tu te fous de ma gueule ?
L'instinct de survie du rôdeur refit soudainement surface ; il fit une roulade sur le côté alors que le pas lourd et énervé de la guerrière martelait le sol. Maggy se dirigea vers le comptoir contre lequel Léopold s’était échoué. Elle attrapa le mage, plus surpris que réellement sonné par son vol plané.
— Le plomb en or, j’aurais compris. Ou le sel en diamants même. Mais du sucre ? Donne moi une seule bonne raison de ne pas me barrer, là, tout de suite.
Léopold n’eut pas le temps de répondre. Visiblement, la guerrière voulait tenter de lui apprendre à voler. Et Duke, qui était en train de se relever, se réjouit de l’avoir fait lentement alors que le mage passait une nouvelle fois au-dessus de sa tête, s’écrasant aux pieds d’Isilda. La prêtresse émit un grognement de dégoût, avant de se souvenir que c’était son ami qui venait de faire un aller-retour exprès dans la taverne, et qu’elle était soigneuse. Elle s’agenouilla à côté de Léopold alors que Maggy revenait déjà vers lui. Mais le vol était plus rapide que la marche, Léopold eut cette fois le temps de réagir.
— Mais le sucre vaut une fortune de nos jours !
La guerrière s’arrêta aux pieds du mage, alors que celui-ci continuait, son débit de plus en plus rapide :
— Le climat est de plus en plus aride, et les agriculteurs ne peuvent plus faire pousser de betterave ou de canne à sucre. Ils doivent se focaliser sur les céréales nous permettant de nous nourrir. Alors que du sel… Almoria est littéralement entourée par un océan ! Si nous arrivons à produire du sucre, il se vendra à prix d’or !
Il laissa une courte pause, avant de reprendre :
— Et si cela ne suffisait pas, je rappelle que, d’après la légende, Razelgor possédait de nombreux trésors quand il est parti s’isoler. Que crois-tu qu’il a fait de ces richesses ? Il n’a eu personne à qui les vendre, elles doivent toujours se trouver là où il s’est installé !
Maggy, qui s’était penchée pour continuer la leçon du mage, s’arrêta et sembla pensive l’espace d’un instant. Elle se releva finalement sans avoir posé ses mains sur le chef du groupe et retourna s’asseoir avant de prendre une grande rasade de bière.
Le calme revint dans le groupe. Isilda s’approcha rapidement de Duke et d’une formule, remit le nez du rôdeur en place dans un craquement douloureux. Le Rôdeur se promit de ne pas quitter la guerrière des yeux désormais.
— D’autres questions, sur un ton plus posé, avant qu’on ne prenne la route ?
Personne ne répondit à Léopold. Pendant quelques secondes, il n’y eut pas d’autre bruit que le torchon du tavernier qui essuyait un comptoir qui devait être rutilant depuis plusieurs minutes. Puis Duke crut entendre un mot qui ne faisait aucun sens :
— Désolée…
Le silence revint, avant que Tobias, ne demande, d’un air surpris :
— Pardon ?
— J’ai dit que j’étais désolée, reprit Maggy d’une voix plus forte. J’étais un peu énervée avec les deux clowns de tout à l’heure, et quand je t’ai entendu prononcer une telle connerie, j’ai… euh… peut-être vaguement sur-réagi.
Léopold hocha la tête gravement, alors que les autres regardaient la guerrière, médusés. Le rôdeur vit des étoiles briller dans les yeux d’Isilda, alors que la prêtresse semblait découvrir que sous tout ce cuir, il y avait peut-être, tapi bien à l’abri, une once d’humanité. Une humanité qui retourna se cacher alors que la guerrière posa bruyamment sa bière et se leva brutalement.
— Allez on se casse pour de bon cette fois ! On a du chemin à faire.
Il ne leur fallut pas longtemps pour que Léopold règle la note. Le soleil était désormais haut dans le ciel, et la place centrale était noire de monde. Duke remarqua que la démarcation entre les deux clans étaient plus claire que jamais. Les robes et les costumes, qui semblaient tous noirs à la faible lumière de la taverne, avaient des reflets bleus d’un côté de l’estrade, et des reflets verts de l’autre côté. La cérémonie n’avait pas encore commencé, mais un prêtre dans une toge immaculé se tenait sur l’estrade, en train de discuter avec des représentant de chaque duché.
— Oh, c’est Pontémius, lança Isilda. Je vais passer lui transmettre mes salutations, je vous rejoins dans deux minutes !
La prêtresse disparut dans la foule, se faufilant avec aisance entre les convives. Les deux clans discutaient chacun de leur côté en se jetant des regards déterminés. Certains semblaient même avoir des drapeaux et des banderoles, qu’ils gardaient enroulés pour le moment. Duke ne connaissait pas l’héraldique de la région, mais supposait que c’étaient là les blasons des Hélidalie et des Drassière.
Ils passèrent à côté d’un groupe d’hommes et de femmes aux habits bleus, et Duke admira la finesse des tissus et des bijoux rutilants. Les groupes chuchotaient, mais il semblait y avoir dans les discussions un mélange d’enthousiasme à l’idée de ce mariage et une forme de tristesse à l’idée d’une rivalité séculaire en train de disparaître.
Puis le regard de Duke s’arrêta sur Tobias, et il écarquilla les yeux. Le jeune homme tenait dans ses mains un bracelet incrusté d’un magnifique saphir. Ou peut-être une spinelle. Le voleur, se sentant observé, et levant la tête, fit un grand sourire alors qu’il rangeait le bracelet dans sa poche. Duke ralentit sa marche jusqu’à ce que Tobias le rattrape, et l’interpella en chuchotant :
— Tu ne peux pas faire ça, remets-le où tu l’as trouvé !
— Oh, allez, elle ne saura même pas qu’elle l’a perdu, elle avait tellement de bijoux sur elle qu’il était surprenant qu’elle arrive à rester aussi droite et altière !
— Tu ne peux pas la garder, on va avoir des ennuis ! Ne m’oblige pas à en parler à Léopold.
Le voleur leva la tête vers Duke, et dut voir qu’il était sérieux, car il sembla débattre intérieurement un instant. Le rôdeur leva la tête. Son regard s’attarda sur Isilda, debout sur l’estrade, dans une discussion animée avec le prêtre en charge de la cérémonie. Le base de sa robe blanche immaculée flottait faiblement au vent. Son regard était plein de douceur, et Duke la trouva belle. Il se secoua mentalement. Quand il revint à Tobias, celui-ci se frottait les mains, preuve qu’il s’était débarrassé du bijou.
Ils avaient à peine parcouru vingt mètres supplémentaires qu’un cri strident retentit.
— Ma gourmette ! On m’a volé ma gourmette !
Ils se tournèrent à l’instant où une autre invitée sortait de son sac le bracelet avec un air effaré. Et Duke, qui était jusque là fier d’avoir fait entendre raison au voleur, comprit l’ampleur de son erreur. Car la spinelle était désormais dans les mains d’une femme à la robe aux reflets de jade.