J-705
Les jours suivant les fêtes de fin d’année, Baptiste lit encore plus de livres que d’habitude. Il met au placard ses leçons sur tout ce qu’une douche de deux minutes peut faire comme différence face aux risques de pénurie d’eau et en prend des plus longues que Sofia. La platine prend la poussière tant il n’écoute plus de musique. Et Sofia prend sur elle pour lui demander tous les jours avec un air candide s’il va bien, s’il a passé une bonne journée, s’il veut regarder un film ce soir. Oui, il va bien. Oui, il ne passe que des bonnes journées. Et non, il n’a pas la tête à regarder quoi que ce soit. Il veut continuer à lire son essai sur la communication entre les arbres. C’est fou, lui a-t-il confié la veille. Ce sont les champignons qui permettent à tous ces écosystèmes de communiquer ! Dire qu’on les voit comme de la moisissure ou, tout au mieux, une matière à bonne omelette, alors qu’en réalité, deux hêtres à plusieurs mètres de distance parlent beaucoup mieux que deux humains dans la même pièce. Et Sofia lui répond avec son faux sourire qu’en effet, c’est fou. Tu t’imagines, continue-t-elle, si les artistes pouvaient dire ce qu’ils ont à dire comme ça, en silence, sans passer des heures à plancher sur leurs œuvres ? Le monde serait moins beau, non ? Regarde, tu adores les films, les livres. Tant mieux, finalement, si les gens ne savent pas se parler. Ça occupe le monde.
Sofia tient à illustrer son propos. Tiens, d’ailleurs, je ne t’ai pas montré la photo que je vais envoyer au concours. Tu sais, celui organisé par Lumière Sauvage ? Elle est particulièrement fière de sa mise au point, qui fait ressortir le chaos des draps qui recouvrent une partie du cadran d’une horloge. Les chiffres, eux, s’estompent en arrière-plan. Jolis contrastes, commente-t-il seulement. Sofia, qui a pris du temps à allier la douceur du brun et la violence crue du bordeaux, s’attendait à plus d’enthousiasme, ou au pire, à un début de conversation. À peine repart-il à sa lecture qu’elle s’empresse d’envoyer le cliché à ses amies. Ana lui répond par une flopée d’émoji, puis un fidèle « t’es la meilleure », qui redonne le sourire à Sofia. Violine, elle, s’étale sur plusieurs messages.
« Wow ! Ça claque, comme toujours, mais là, ça me parle. »
« C’est fou, maintenant, le temps, je le vois tellement différemment. Parfois, je me dis que ça ne veut rien dire, tout ça, non ? »
« Sûrement. Après tout, c’est toi l’autrice. Ou alors t’as voulu dire autre chose, et j’ai pas compris. »
« Je dis n’importe quoi ! La fatigue, ça va me tuer à petit feu ! Rendez-moi mes nuits. »
« Rendez-moi ma vie. »
« (Je rigole bien sûr) »
S’en suit une flopée de photos aux couleurs ternes de son enfant en gros plan : Joséphine qui rit, Joséphine qui tient la pieuvre que Sofia lui a offerte, Joséphine qui tire une tête scandalisée qui décroche un rire à Sofia.
« Ça va, toi ? » lui écrit-elle.
Violine répond aussitôt. La petite doit faire sa sieste.
« Comme en l’an 40. »
Sofia aura beau sonder, elle ne tirera rien de plus de Violine qui clame, à chaque tentative de la faire parler, qu’elle n’a jamais été aussi heureuse. Peut-être n’ose-t-elle pas confier à Sofia qu’elle est à bout. Ou peut-être est-ce Sofia qui est incapable de comprendre ce que lui dit son amie.
Au bureau, Sofia affiche le masque parfait de ceux qui traversent des sales périodes : elle n’en parle pas. Elle prétexte devoir aller remplir sa gourde à chaque fois que quelqu’un ose lui demander si elle a passé un bon week-end. Elle joue si bien la comédie qu’elle ne quitte pas son rôle de la matinée. Hors de question, dans ces conditions, de déjeuner avec les collègues, de continuer à faire la conversation et à donner le change. Sofia a d’autres plans. Alors, quand l’heure du déjeuner arrive, elle ferme les pages qui modélisent les prototypes des nouvelles crèmes de Natama et prétend aller retrouver Ana pour le déjeuner. En réalité, elle se rend quelques rues plus loin jusqu’à la place de la Bourse, dont les bâtiments flamboyants qui témoignent du prestigieux passé maritime de la ville se reflètent dans le Miroir d’eau. Enfant, Sofia ne venait jamais se promener ici avant que cette grande flaque architecturale ne transforme les quais de Bordeaux. Elle ne compte pas le nombre de fois qu’elle est venue ici, adolescente puis étudiante, avec Ana et Violine.
Même si Sofia n’a pas pris son appareil photo, son œil cadre et de s’attarde sur les détails. Les enfants courent et éclaboussent les autres à tout va. Leurs cris s’élèvent à chaque fois que le Miroir crache sa vapeur, créant un brouillard qui ne cesse de les amuser. Sofia regrette de ne pas avoir son appareil photo pour saisir les silhouettes en mouvement. Elle perçoit dans leur physionomie des expressions pures : la joie, l’excitation, l’étonnement. C’est d’un naturel absolu.
À côté d’elle, une mère a le malheur d’être séparée de son enfant de quelques mètres quand la vapeur s’enclenche. Elle ne le voit plus. Elle s’époumone. Simon, Simon ! Une doudoune rouge gambade et finit par repasser devant la pauvre apeurée. L’enfant se fait sermonner, il n’aura plus le droit de courir si loin au prochain jet de vapeur. Il fait oui de la tête, mais il n’écoute pas vraiment. Sofia mettrait sa main à couper : il va recommencer. Sofia attend la confirmation de ses soupçons : Simon récidive bien. Mais cette fois, la mère est prête et s’élance à sa poursuite. Et lorsqu’elle le rattrape, elle affiche un air aussi enfantin que son enfant.
Si elle avait son appareil, ce n’est pas sur les enfants qu’elle zoomerait. Ce seraient sur les mères, dont elle cherche les cernes, les épaules baissées, les voix éreintées, sans trouver chez elles la confirmation qu’elle attendait : que ces mères en auraient marre. Non, bien au contraire. Elles sont radieuses, parfois distraites, et même, pour certaines, assez confiantes pour laisser leur progéniture gambader. Si un problème survenait, on les traiterait de négligentes, mais comme ce n’est pas le cas, à part quelques secondes sous l’effet de la vapeur, ce sont ce genre de mères parfaites qui allient vigilance et laisser-vivre. Elles discutent avec d’autres mères le long du Miroir d’eau, sans doute à se plaindre de la montagne de devoirs que les instituteurs de la zone C ont infligée à leurs élèves avant les départs en vacances. Bref, des mères parfaites et préoccupées par les vrais problèmes de la vie, à savoir l’éducation de la nouvelle génération, pendant que Sofia stagne sur la même fréquence où elle se paume depuis la vingtaine. Elle ne se projette dans rien de son présent, pas dans le marketing de sa boîte Natama, ni même dans le marketing tout court. Pas dans la maternité avec son couple, dont elle voudrait que rien ne change malgré les années qui passent ; dans rien, si ce n’est dans la photographie. Là, oui, elle se projette, tant et si bien que parfois, elle se demande si ce n’est pas plutôt de l’obstination. À chaque fois qu’elle confie à quelqu’un son rêve de reconversion, elle réfute le « pourquoi tu ne deviendrais pas photographe de mariage ? Ils se font plaisir sur les tarifs. » Même Violine en a remis une couche après que Sofia lui ait envoyé les photos de famille qu’elle a réalisé pour elle avec son mari et Joséphine dans les vignes. Pire, « photographe freelance pour bébés ». Et puis quoi encore ? Sofia veut vivre de la photographie artistique. Oui, ça existe. Oui, c’est difficile, ça paie rarement un toit, et non, elle n’a aucune certitude qu’elle y parviendra.
Est-ce qu’un jour, elle ouvrira enfin les yeux et dira « ça y est, j’ai fini de vivre dans les nuages, maintenant je vais être mère » ? Plus elle avance et plus cette perspective s’éloigne, car Sofia aime vivre dans sa bulle. Être mère, ça ne devrait pas être incompatible.
C’est cela, qui la tiraille.
Cette appréhension qu’à donner la vie, elle mourra un peu.