Sofia guette Baptiste tandis qu’il la rejoint au lit, sautillant sur ses pieds pour se réchauffer jusqu’à s’emmitoufler sous la couette. Il se retourne vers elle et lui demande d’un regard fatigué :
— Tu éteins la lumière ?
— Il faut qu’on parle, chuchote Sofia.
— Ça ne peut pas attendre demain ? Il est tard…
Le souffle rauque de Sofia lui répond que non, ça ne peut pas attendre demain. Ça a déjà bien assez attendu, pense-t-elle. Baptiste prend appui sur ses coudes et se redresse ; ses pupilles insistantes la somment de s’expliquer. Sofia ouvre la bouche, avant de la refermer. Comment commencer une conversation aussi délicate ?
— Je dois m’inquiéter ? demande-t-il à voix haute.
— Moins fort ! Mes parents pourraient nous entendre.
— Alors ? souffle-t-il.
Sofia se triture les ongles. Baptiste veut des enfants. Et elle… Chaque jour où elle se taira à partir d’aujourd’hui, elle mentira. À elle, à lui. À toutes les Mamie Gertrude qui s’impatientent, aux Tante Rosie qui insinuent, à tous les Baptiste convaincus que ce n’est qu’une question de temps alors que ses tripes l’attrapent, l’enserrent et lui hurlent à la gueule que non, non, il n’y en aura peut-être pas tout court. Sofia ferme les yeux pour mieux se donner du courage. Il ne s’agit que de quelques mots, pourtant… Des mots qu’elle a préparés, répétés et martelés tant de fois dans sa tête depuis la fin de l’été.
Baptiste pose sa main sur la sienne.
— C’est ce que Mamie Gertrude a dit, murmure-t-elle. Enfin, moi... Tu sais…
L’air siffle entre ses lèvres.
— Non, je ne sais pas.
— Justement. Ça fait quelques temps que je dois te dire que... C’est dur, de trouver le bon moment, le bon angle. Ce n’est pas comme si on pouvait parler de ça comme de la pluie et du beau temps, enfin tu vois.
Baptiste ne voit pas, non, secoue-t-il la tête. Comment le pourrait-il ? Mais à voir la vitesse avec laquelle il attrape ses lunettes pour mieux scruter le visage de celle qu’il aime, y deviner les signes avant-coureur de la foudre qui tonne et menace d’exploser à tout moment ici, à Saint-Jean-d’Illac, sur le lit de l’ancienne chambre de Sofia qui porte encore les posters de ses idoles d’antan (impossible de nier sa période emo ici), il semble deviner qu’elle n’est pas près d’éteindre la lumière.
— Tu me quittes ? demande-t-il à demi-voix.
— Non ! Non… Jamais, souffle-t-elle en se lovant dans ses bras.
Pendant quelques instants, elle n’ajoute rien. Les paupières closes, elle profite de l’accalmie et écoute le rythme cardiaque de Baptiste qui se calme.
Quand elle ouvrira les yeux de nouveau, elle lui dira tout.
— J’ai beaucoup réfléchi, ces derniers temps. Et je crois bien que…
Elle marque une pause et prend une grande inspiration :
— Je ne veux pas d’enfant.
Elle l’a dit. Et d’une phrase, elle a balayé tous les silences. Son souffle s’apaise, et elle n’entend plus que son cœur, qui martèle cet instant suspendu. Un dernier battement, pour elle, puis elle ose enfin croiser le regard électrique de Baptiste.
Il ne cille pas. Combien de temps va-t-il rester ainsi, à la fixer ? Dans son silence qui s’éternise, elle serait prête à ajouter des phrases qu’elle regretterait aussitôt, des « peut-être que je fais une erreur », « j’ai peur de regretter », mais elle se contient. Et, enfin, Baptiste articule :
— Tu crois bien ? Ou tu sais que tu n’en veux pas ?
— Je crois bien que je sais.
D’une main, il malaxe ses joues si fort qu’il risque de s’en décocher la mâchoire.
— J’ai besoin d’explications.
Baptiste attend certainement un discours argumenté, thèse antithèse synthèse, mais Sofia ne saurait le clamer. Ce sentiment diffus qui la tiraille depuis des semaines ne revêt que la forme d’une phrase, claire, nette et précise, en cinq mots : elle ne veut pas d’enfants.
— Je suis désolée.
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ?
— J’avais peur.
— Et là, ce soir, tu t’es dit c’est Noël, c’est le bon moment, allons-y ?
Il secoue sa tête. De toute évidence, il n’approuve pas la réponse de Sofia, sa décision, ou peut-être même les deux. Sûrement d’ailleurs.
— C’est Mamie Gertrude, et… Je voulais t’en parler depuis le début, tu sais ? Mais ce n’était pas si simple ! Alors je préfère qu’on mette ça au clair ce soir, avant que demain tu ne lui parles des six maisons dans la Creuse et de tout ce joyeux bordel.
— Ce joyeux bordel ? lâche Baptiste accompagné d’un rictus qui hérisse les poils de Sofia. C’est comme ça que tu vois les projets que j’avais pour nous ? Et je ne parle pas de la Creuse.
— C’est sa façon de parler que je ne supporte pas ! Lui « offrir » un petit-enfant. Qui dit ça ?
— Quelqu’un qui pense que notre couple agit selon l’ordre des choses.
— Il n’y a pas d’ordre des choses ! s’insurge Sofia. Il y a des humains, avec des désirs. Et en l’occurrence, vouloir ou non des enfants n’a rien à voir avec l’ordre des choses.
— Mais regarder dans la même direction, quand on s’aime, c’est important.
Il a parlé plus fort, ce qui lui vaut un « chut » excédé de Sofia. Pour cette fois, elle aimerait le faire taire, arrêter la conversation ici et ne plus jamais la reprendre. Rester sur un statu quo, un constat d’incompréhension mutuelle, sans que rien ne soit acté, mais elle sait qu’elle doit aller au bout de cette conversation. Il est trop tard pour faire marche arrière.
— Comment tu peux être sûre que tu ne changeras pas d’avis ? s’enquiert-il.
— Et toi, pourquoi tu n’acceptes pas ce que je te dis ?
— Parce que c’est un sujet important, pour moi. Et pour Mamie Gertrude, apparemment aussi.
— Je croyais qu’on était bien tous les deux ?
La voix de Sofia s’enraille, avant de continuer :
— Tu nous imagines vraiment, nous, avoir un enfant ? On n’a déjà pas le temps de vivre !
— Tu crois qu’ils font comment, les autres ?
— Ils choisissent de faire, déjà. Du moins certains. Et parce que d’autres gens acceptent de subir les choses, tout le monde devrait accepter à son tour ? Je croyais qu’on était au vingt-et-unième siècle.
— Et moi, je croyais que je m’étais engagé avec quelqu’un qui, un jour, voudrait fonder une famille, riposte-t-il.
Et, pour mieux conclure sa riposte, il ôte ses lunettes dont il replie les branches avec minutie avant de les reposer sur la table de chevet. Sofia n’entend plus que le sang qui pulse dans ses tempes. Ça y est, son couple vient d’atteindre le point de rupture qu’elle redoutait. À partir de maintenant, tout va dépendre de ce qui va suivre.
— Tu ne peux pas me dire ça, reprend-elle.
— Et toi, tu ne peux pas me mentir. Tu ne peux pas me dire quand on se rencontre que tu rêves d’être mère, et m’en vouloir aujourd’hui car tu as des doutes.
Sofia demeure silencieuse, pendant de longues secondes, les yeux rivés sur la peinture qui s’écaille dans un recoin.
Baptiste se rallonge et rabat la couette sur son torse. Leurs mains ne se touchent pas, et l’espace entre eux semble s’agrandir à l’infini, jusqu’à devenir un gouffre dans lequel Sofia craint de tomber. Elle ne s’en relèverait pas. Tout défile sous ses yeux. Les cartons de déménagement, Baptiste qui lui dirait au revoir en chargeant le dernier dans son coffre avant que sa C3 ne disparaisse à l’angle de leur rue, ses regrets à chaque fois que ses yeux croiseraient le regard d’un homme, le jour où elle apprendrait qu’il a rencontré quelqu’un d’autre, qu’il aurait alors des enfants.
Et tout ça, sans elle.
Alors, elle roule jusqu’à lui. Sur le torse de Baptiste auquel elle s’arrime, sa main tremble. Perdu dans ses pensées, il entortille ses doigts dans les mèches bouclées de Sofia puis, lorsque le souffle de celle-ci s’apaise, il dépose un baiser sur son front avant de lui tourner le dos pour mieux s’endormir de son côté.