side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 18

visibility 1
article 2,7k
Par Hylla

J-51

Assise sur le bord de son lit, le dos raide, Sofia inspire, puis appuie sur le bouton vert.

Appeler.

Dans le creux de son oreille, les sonneries tonnent.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Elle est persuadée qu’Ana ne va pas répondre. À présent que rien n’est naturel entre elles, qu’espère-t-elle vraiment ? Qu’Ana réponde à la première sonnerie, prenne de ses nouvelles, et lui dise qu’il n’y a aucun problème, que bien sûr, elle viendra le mois prochain passer une nuit à la maison pour l’aider. Que c’est important pour Sofia, alors que c’est le principal.

Oui, Sofia aimerait ça. C’est ce à quoi elle aspire quand elle dit « Ana est ma meilleure amie. » Pas à lui demander cela, en soi, mais à être naturelle, spontanée, et qu’entre elles les choses coulent avec complicité. Comme avant.

Sofia aimerait retrouver Ana, la vraie, mais ça commence mal, Ana n’a pas répondu à la première sonnerie.

Sa main baisse, éloignant le téléphone de son oreille. Elle laisse la dernière sonnerie mourir dans le vide, lointaine, l’écho d’un naturel dont elle n’a plus d’espoir, et s’apprête à raccrocher avant de tomber sur la messagerie quand résonne à l’autre bout du fil la voix de son amie.

— Tu vas bien ? lui demande Sofia.

— Toi ?

Sofia acquiesce. Ana vient de donner le ton. Non seulement elle ne va pas bien, mais elle ne fera aucun effort pour le camoufler. Sofia n’attend pas de son amie de mentir, de camoufler ses humeurs, mais elle se dit que cette réponse-là, ça montre bien à quel point elle va mal.

Ana n’arrive même plus à faire semblant.

Sofia ne lance pas les hostilités en suivant. Elle s’intéresse, d’abord. Paul, le boulot, et « le reste ». Le reste, pour Ana, en ce moment, c’est tout. Le reste, c’est toute cette énergie qu’elle déploie à remuer ciel et terre pour avoir un enfant. Le régime strict, l’absence d’alcool, les rendez-vous qui reviennent invariablement. La fécondation in vitro, l’attente, les règles qui reviennent. Jamais femme n’a autant souffert de saigner. Ana lui avoue même avoir pris rendez-vous en Espagne, sur le conseil d’une amie de Paul. Le docteur Suarez serait une pointure, et aurait permis à plusieurs couples à la PMA infructueuse en France de voir leur rêve enfin se réaliser.

— En Espagne ? s’étonne Sofia. C’est si différent qu’en France ?

Pour elle, l’Espagne est beaucoup de choses, c’est le pays de son père, celui où elle a passé ses vacances d’été, dont elle a hérité la culture sans jamais la vivre au quotidien. Mais la PMA en Espagne, c’est un sujet dont elle n’a jamais entendu parler. Ou du moins, dont elle n’a jamais eu à entendre parler. Sofia et Baptiste n’ont pas eu à entamer un parcours du combattant, Capucine est arrivée vite.

Trop vite.

Parfois, Sofia se demande ce qu’il se serait passé, si comme Ana, l’enfant ne venait pas. Ces parfois sont rares, et écartés sans grande difficulté.

Si elle n’avait pas pu, elle n’aurait pas insisté.

Ça aurait été un signe du destin, et sur ce coup, Sofia aurait joué la superstitieuse sans sourciller.

Mais Capucine est arrivée.

— Je verrai bien. Après tout, je n’ai rien à perdre à tenter… Inès m’a dit qu’elle a consulté dans trois pays différents avant de tomber enceinte.

— Trois pays différents ? répète Sofia.

— La Belgique aussi. Mais on n’a pas les moyens de faire autant de déplacements, alors on va se concentrer sur l’Espagne pour l’instant. Enfin, rien de nouveau sous le soleil, tu vois ? Toujours la même galère.

— Je croise les doigts pour vous.

Avoir de l’espoir, c’est tout ce qu’elle peut. Sofia a depuis longtemps arrêté les phrases classiques qui ne font qu’enfoncer le clou encore plus. « Ça finira par arriver. » « J’y crois. » Après tout, Sofia ne sait pas si elle peut encore se permettre d’y croire. Elle le souhaite, mais elle ne peut s’empêcher de penser à cette éventualité.

Et si Ana ne pouvait pas avoir d’enfant ?

Sofia ne préfère pas s’appesantir sur cette hypothèse avant qu’elle ne soit établie. Elle y fera face le moment venu, si ce jour advient.

Elle sera là, mais ce serait une Ana en bris de verre qu’elle récupèrerait alors.

Non, il vaut mieux ne pas y penser.

Ana lui demande si la reprise du travail n’est pas trop compliquée. Si. Sofia doit se reposer, conseille son amie, c’est important. Et Baptiste, aide-t-il comme il se doit ? Bien sûr, tu le connais. Il est gaga.

— J’imagine, commente Ana.

Puis, le silence.

C’est le moment, pense Sofia.

Elle se lève de son lit, tourne en rond dans le petit espace restant qui n’est pas occupé par le lit de l’enfant ni par le siège sur lequel s’accumule un monticule de vêtements à repasser qu’elle finira par porter froissés par manque de temps.

— J’ai un service à te demander…

Et, d’une traite, Sofia déballe tout. Le mail, l’invitation, Paris, la frustration qu’elle avait, de ne pas avoir pu aller à Arles. L’importance d’aller à Paris Photo, de montrer le bout de son nez et peut-être serrer les bonnes mains.

— C’est super, dit Ana d’une voix mourante. C’est quand, du coup ?

— Justement, c’est ça le problème…

Jeudi. Jeudi 29. Aller un jeudi 29 à Paris, en pleine semaine, avec Baptiste qui travaille et ses parents qui ne sont pas là en ce moment. Elle donnerait tout pour y aller mais il y a un problème, un petit problème. Il fait quelques centimètres et il a tendance à brailler trop souvent. Elle ne peut pas le laisser sans surveillance et il n’y a personne. Alors voilà, conclut Sofia, je me suis demandé si tu pouvais la garder pour ce soir-là. Ce n’est pas idéal, elle le sait, mais Baptiste rentrerait à vingt-trois heures et Sofia s’arrangerait pour prendre un train dès le lendemain. C’est l’affaire de quelques heures, et elle s’excuse de demander mais elle n’avait aucune autre solution.

Je vois, répond Ana. Puis, plus rien. Sofia guette une réponse, une intonation naturelle dans la voix de son amie, mais il n’y a rien. Elle regarde même l’écran de son téléphone pour s’assurer que l’appel est bien encore en cours.

— Je ne sais pas, finit par dire Ana.

— Tu penses que tu pourrais me donner une réponse bientôt ?

— J’ai du mal à me projeter. Je ne sais pas encore ce que j’ai, cette semaine-là.

— C’est quand tu vas en Espagne ?

— Non. L’Espagne, c’est la semaine prochaine. Le jeudi 29, je suis là, mais c’est juste que… Je ne sais pas.

— Tu peux dire non, tu sais.

Même si Sofia préfèrerait ne pas l’entendre.

— J’ai peur que tu m’en veuilles, si je te dis non.

— Si tu as autre chose, je peux comprendre.

Une longue inspiration lui répond.

— Sofia…

Ça commence mal, pense cette dernière. Elle déglutit. Attend sa peine avec encore le mince espoir que, derrière ce prénom, ce qu’elle devine n’est pas ce qu’elle entendra.

— Tu peux me parler, tu sais, l’encourage-t-elle.

— Je suis désolée, reprend Ana d’une voix plus incisive. Je sais que tu aimerais que je sois là, quand tu m’écris, ou pour le 29, par exemple, mais c’est trop pour moi. Vraiment. Je n’en peux plus.

— Je suis désolée que tu ailles si mal. J’aimerais t’aider…

— M’aider ? Mais tu crois quoi, au juste ? Que ça pourrait m’aider, de te voir avec Capucine ? De voir son air adorable, ses pieds trop petits, ses joues trop roses ? De voir plus de bébés que les dizaines, que dis-je, les centaines dont j’aide des femmes à accoucher au boulot, alors que chez moi tout crie enfant mais apparemment, je n’y ai pas droit ?

— Une PMA, ça peut prendre du temps…

— Oh ça va. Les discours porteurs d’espoir, j’en ai ma claque. Les « ça finira par venir », les « je finirai bien par aller mieux. » Point bonus à ceux qui osent me dire que tant que ça ne va pas mieux, je réduis mes chances de tomber enceinte !

— Ana, je ne voulais pas… C’était une très mauvaise idée. Baptiste m’avait dit de ne pas te demander, en plus. J’ai pensé que…

Sofia se perd dans ses explications.

Elle a pensé beaucoup de choses, pour justifier qu’elle avait l’espoir qu’Ana était toujours celle qu’elle avait connue, mais Sofia comprend à présent qu’elle avait tort sur toute la ligne. Ana n’est plus que l’ombre d’elle-même. Et si elle ne parvient pas à s’occuper d’elle, elle ne pourra pas s’occuper des autres. Sofia aurait dû y penser. À présent, tout est clair. Limpide. Une évidence. Elle a été bête de croire qu’il en serait autrement.

Elle aurait dû demander à Violine. Elle le savait, au fond d’elle, mais elle tenait à se confronter à la réalité des choses : peu importe où tout cela ira, leur amitié pâtit tous les jours du mal-être d’Ana. Et quand elle ira mieux, ce que sa meilleure amie lui souhaite, avec ou sans enfant, car le bonheur ne devrait pas être suspendu à une inconnue, si capitale soit-elle, Sofia ne sait pas ce qu’il restera d’elles. Elle ne sait pas si une amitié peut résister à cela, à l’absence d’efforts, si compréhensible soit-elle. Elle ne sait pas si elle doit tolérer les mots durs, quand bien même elle-même aurait dû faire preuve de plus de tact. Elle ignore si elle doit en vouloir à Ana pour tout ça, ou si c’est la déception de ne pas pouvoir compter sur elle pour cette fois. Pour une fois qu’elle lui demande quelque chose, elle qui pourtant répond si souvent présente dès qu’Ana daigne claquer des doigts. Elle ne sait pas lequel de ces deux sentiments prime, mais une conviction se fonde.

Elle n’essaiera plus.

Elle laissera Ana revenir. Elle prendra le temps qu’il lui faudra, et Sofia verra à ce moment-là, comment elle se situe par rapport à tout ça, une fois que ces émotions seront retombées. Car elle refuse de lui en vouloir fondamentalement. Une amie, ce n’est pas ça. Une amie, ça comprend. Mais une amie, ça n’a pas pour autant à accepter.

Sofia se tient dans l’encadrement de la porte. Elle n’ose pas entrer tout à fait dans le salon, regarder Baptiste dans les yeux et lui raconter ce qu’il vient de lui arriver. Elle préfèrerait oublier, prendre la pellicule des derniers évènements et, d’un coup de ciseau, ôter cette scène. Elle est fatiguée. Fatiguée de devoir faire semblant que tout va bien alors qu’elle implose. Alors, avec le ton désinvolte d’une simple anecdote, elle élude le sujet :

-- En fait tu avais raison, je n’aurais pas dû en parler à Ana.

Baptiste dépose sur le torse miniature la peluche pieuvre qu’il agitait sur le ventre de Capucine qui riait aux éclats. L’avantage à cet âge-là, se dit-il, c’est qu’ils ne peuvent pas encore bouger. Ainsi, Baptiste peut se lever, rejoindre Sofia et, pour quelques instants, s’abandonner tout à elle.

Il l’enserre, pose sa joue sous son front, passe sa main sur ses cheveux rêches.

— Ça va, ne t’en fais pas, ment Sofia.

— Je suis désolé, souffle-t-il à son oreille.

Ça fait beaucoup d’émotions pour une journée. Beaucoup d’émotions pour une personne. La vigilance constante, les nuits écourtées, le travail qui se rajoute à ce quotidien infernal, illuminés quelques instants par l’invitation à se rendre à Paris, tout ça pour ça. Pour qu’une discussion dégénère au téléphone et que son logiciel mental s’arrête enfin.

Anesthésiée.

Sofia n’a plus la force de se battre. Elle laisse les émotions couler sur elle et d’un coup, toutes la rattrapent. Elle réprime un sanglot, et Baptiste resserre sa prise. Elle a beau refuser de laisser les larmes couler, l’assaut ne s’essuie pas en un revers de manche. Elle renifle, et quelques gouttes salées sillonnent ses joues.

L’effet est immédiat.

L’enfant éponge sa tristesse, se met à hurler de plus belle.

Sofia se couvre les oreilles et, un instant seulement, s’adonne à ce torrent qui retenait de se déverser. Elle tremble, gémit, puis se défait de l’étreinte de Baptiste pour aller voir son enfant. Là, je suis là, lui dit-elle. Sa voix ne trompe personne, mais elle se dit que, peut-être son enfant est encore trop jeune pour comprendre quand on ment, mais assez mûr pour savoir ce que signifie le « tout va bien » qu’elle lui répète.

Foutaises.

Son enfant saisit la mascarade. Elle a passé trente-huit semaines d’incubation dans le laboratoire de sa mère, elle ne la connaît que trop bien.

Alors elle crie. Elle crie pour sa mère, et enfin, Sofia se dit qu’elles se comprennent.

Les larmes ruissellent le long des joues de Sofia. Elle ne sait trop quoi faire, à part la bercer. Les « tout va bien » cèdent aux « ça va aller », et à force de l’asséner, Sofia essaie de s’en convaincre. Ça va aller. Elle trouvera bien une solution à tout ça.

Quand l’enfant se calme enfin, Baptiste la prend dans ses bras pour aller la coucher. Il est temps, pour elle comme pour eux.

Il lui propose une tisane, elle préfère aller prendre une douche, mais il insiste. Lorsqu’elle sera prête, une verveine fumante l’attendra.

Dans la salle de bain, Sofia se brûle avec un jet d’eau qu’elle maintient près de son ventre. Elle ne pense qu’à ça, à cette chaleur qui irradie sa peau, qui se diffuse peu à peu dans son corps. En cet instant, les choses sont si simples. Comment sont-elles devenues aussi compliquées ? Est-ce à cause de cette invitation ? D’Ana ? Ou de son enfant ?

Est-ce parce qu’elle n’a pas assez insisté ?

Parce qu’elle n’a pas osé quitter Baptiste ? Et dans ce cas, les choses auraient-elles vraiment été plus simples ? Elle aurait pu passer des années à regretter et à rester seule, si encore elle en était capable. Devenir aigrie et, en un claquement de doigts, finir sa vie isolée dans l’indifférence la plus totale.

Difficile de mettre un doigt sur le moment où tout a merdé.

Une fois séchée, Sofia prend le temps d’huiler son corps. Elle masse ses genoux, son ventre, ses seins. Ses seins qu’elle n’a pas souhaité partager. Ce ventre qui paie toujours le prix d’avoir osé le faire. Elle fait durer le plaisir de ce moment qui n’est qu’à elle, et où la seule chose qui compte, c’est de faire quelque chose qui lui fait du bien et qu’à la fin, elle aille un peu mieux que l’instant d’avant.

Quand elle sort de la salle de bain, la serviette nouée autour de la taille, ses traits sont détendus, ses joues encore rosies par les vapeurs de la douche brûlante. Depuis le canapé, Baptiste lui adresse un large sourire. Il pointe du doigt les tisanes, et de l’œil, la banquette sur laquelle il espère qu’elle le rejoindra. J’arrive, répond-elle avant de s’éclipser dans la chambre pour y enfiler un pyjama.

De retour dans le salon, le sourire de Baptiste ne s’est pas estompé, bien au contraire. Tant et si bien qu’elle l’observe d’un œil inquisiteur.

— J’ai trouvé une solution pour le jeudi 29, lâche-t-il enfin une fois que Sofia a pris place à côté de lui.

Il avance les deux tasses devant eux.

— J’ai vu avec Kadour. Je prends trois jours. On va en profiter pour aller passer quelques jours à Paris en famille.

Commentaires

forum Ortho-typo
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.