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Chapitre 17

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Par Hylla

J-51

Sur le canapé, Sofia tient Capucine d’une main qui dort contre son torse. De l’autre, elle retravaille tant bien que mal ses photos des derniers jours. Peu importe que ce soit moins pratique, elle n’attend plus les conditions optimales pour s’y mettre, sinon, à ce rythme-là, elle ne s’y mettra plus jamais.

Elle fait un tour sur ses réseaux sociaux, répond à Kerzeko qui, sur ses nouveaux clichés, a abandonné les haïkus. « Saisissant. » « Sans mot. » « Vraiment ? » Il faut croire qu’il s’astreint à une nouvelle règle de ne répondre qu’avec un mot à partir de maintenant. Puis Sofia tombe sur une publication de Lumière Sauvage, qui annonce sa participation au Paris Photo de cette année.

Elle n’y a jamais été.

Et si elle s’était rendue à Arles, y serait-elle ?

Va-t-elle passer le reste de sa vie à se demander ce qui aurait pu lui arriver, si elle n’avait pas eu le malheur d’être enceinte de huit mois à ce moment-là ?

Mais dans une vie où Sofia n’a plus le temps de rien, elle ne prendra pas celui de ruminer. Il n’est plus l’heure des regrets. Alors, elle profite des quelques secondes qu’il lui reste, tandis que Capucine gazouille pour signaler qu’elle se réveille, et envoie un message à Hervé Lescure, le galeriste qui l’avait contactée au printemps dernier. Pour savoir comment il va, s’il sera présent, lui aussi, au Paris Photo.

« Chère Sofia, pas avec Lumière Sauvage mais ma galerie sera bien représentée. »

Entre le « chère Sofia » qui lui paraît intimiste, et la phrase qui n’appelle aucune réponse, elle ne sait pas sur quel pied danser. Elle voudrait répondre qu’elle aimerait venir, mais ne serait-elle pas trop insistante ?

Un nouveau message arrive.

« Beaucoup aimé vos dernières photos. C’est différent, mais percutant. Parlons-en à Paris ?

Le jeudi soir, j’organise un cocktail, je vous fais suivre l’invitation.

Bien cordialement,

H. »

Ses traits se décrispent et cette fois, elle sourit franchement.

Elle voudrait tant aller à Paris et rencontrer cet Hervé Lescure. Depuis ces derniers mois, ce nom est devenu un mirage, celui d’une autre vie dont elle n’enfonce pas la porte. La dernière fois, elle ne pouvait pas. Et cette fois… Comment avoir le temps d’aller à Paris quand elle n’a pas plus de quelques instants furtifs pour elle ? Elle aimerait, pourtant, penser à elle. Arrêter de courir contre la montre pour manger et se laver, être prête à dégainer le biberon à temps, dormir à temps, se réveiller à temps.

Temps, temps, temps, temps.

Il est à la fois partout et nulle part. Elle court après lui, mais elle ne l’attrape jamais. Parfois elle s’enferme aux toilettes, et elle se dit purée, c’est quelque chose que de passer toute son existence à s’imaginer ce qu’on fera plus tard pour finalement se dire que le moment où on est enfin tranquille, c’est dans un mètre carré mal entretenu avec le séant sur le siège. Et encore, on ne sait jamais quand la môme se met à brailler et à interrompre ce temps-là aussi.

La môme.

Qu’en fera-t-elle, si elle va à Paris ? Baptiste travaille le jeudi soir. Même si elle fait l’aller-retour pour une soirée, elle devra régler le problème de faire garder sa fille un jeudi soir.

Si tant est qu’elle y va. Leur couple ne roule pas sur l’or, et depuis qu’ils ont un enfant il patine dans la gadoue niveau finances. Ils n’ont même pas les moyens de prendre un appartement plus grand pour que l’enfant ait une chambre et que la nuit elle pleure de plus loin. Alors prendre un billet aller-retour pour Paris, pour une seule soirée…

Déraisonnable.

Mais elle vérifie quand même à quel point cela serait déraisonnable.

Déraisonnablement raisonnable.

Toutefois, elle ne veut pas s’engager sans avoir réglé le problème de l’enfant. Elle a déjà refusé une invitation de Hervé Lescure, elle ne tient pas à lui faire deux fois faux bond avec de faux espoirs.

« J’aurai très plaisir à vous en parler. Je vous confirme ça au plus vite.

Bien cordialement,

Sofia »

*

— Tu devrais y aller, chuchote Baptiste.

Il ne veut pas réveiller l’enfant, dans les bras de Morphée, son petit poing serré sur son tee-shirt. Elle vient de prendre son mille quatre cent trente-deuxième biberon et de s’endormir de nouveau dans les bras de l’un de ses parents avant qu’ils n’aient eu l’occasion de la remettre dans sa chambre. Baptiste aime bien qu’elle fasse la sieste sur lui. Parfois, il l’accompagne aussi. Il dit que c’est pour ne pas la réveiller qu’il accepte de devenir une statue pendant plus d’une heure, mais au fond, il adore partager ça avec elle. Il ne la remettrait dans son lit pour rien au monde.

— Déjà, la dernière fois, si c’était mieux tombé au niveau des dates, j’aurais préféré que tu y ailles aussi.

Le nez de Sofia se relève. Ses lèvres s’étirent. Elle ne rajoute rien, et elle préfère qu’il en soit ainsi.

Ils n’ont pas reparlé d’Arles depuis le jour où elle a quitté la voiture. Elle ne lui a fait aucun commentaire quand elle a vu passer les publications de la galerie qui, pendant le Off, exposait pour la première fois l’une de ses œuvres. Elle ne lui a pas partagé à quel point elle avait été émue de voir ce cliché d’un couple qui discute, une jeune femme en jean et au crop top qui pointait son tableau du doigt. À ses côtés, son compagnon, étudiant L’Accalmie avec sérieux.

Sofia dit tableau, car en voyant le post du galeriste, c’est ce qu’elle a pensé. C’est un tableau. Pas une photographie, comme ce que l’on a avec son téléphone. Comme ces clichés de voyages qu’empilaient ses parents dans des classeurs organisés par année qui prennent la poussière dans leur grenier et que plus personne ne consulte à présent. Qu’elle exhumera un jour pour se plonger dans la nostalgie des temps passés. Regarder des moments, se remémorer des visages, que le temps n’avait pas encore marqué ou effacé. Des images qui lui feront plaisir pour ce qu’elles représentent pour elle et sa famille, sans considération aucune de leur esthétique. Des vues d’une autre époque qui ne parleront à personne d’autres qu’eux. L’Accalmie est autre chose. C’est un concept, exécuté avec réflexion et une touche de spontanéité, un travail de la colorimétrie et du cadre, de la symbolique. L’Accalmie, c’est une œuvre imprimée en grand sur une toile, encadrée, exposée aux côtés d’autres œuvres qui toutes ensemble résonnent. C’est un tableau, et par ce mot, Sofia se dit que c’est de l’art.

Elle sait que Baptiste ne dénigre pas son art pour autant, que la dernière fois, il n’était pas sérieux de prendre le train alors qu’elle a justement passé cette semaine-là alitée, donnant naissance à un être vivant quelques jours seulement après la date du vernissage, deux semaines plus tôt que la date du terme initialement annoncée. Elle sait bien que Baptiste, c’était la raison qui parlait, et qu’elle, qui quitte la voiture, c’étaient les nerfs et la frustration qui hurlaient. Mais voilà. Malgré tout, elle a confiné l’évènement au rang des choses qui deviendraient indicibles au sein du couple.

— J’ai regardé pour le train, je voulais d’abord vérifier avec toi, bien sûr. Tu pourras t’arranger, avec le boulot, tu penses ? Au moins pour le premier soir. Après, si tu ne peux pas, je ferai juste l’aller-retour.

— Quelle date tu m’as dit ? Le 29 ? Ça tombe quoi… marmonne-t-il en essayant de saisir le téléphone de sa poche.

Il grimace tout en maintenant l’enfant bien en place pour ne pas la brusquer dans le geste.

— Un jeudi, souffle Sofia.

Si certaines semaines l’emploi du temps de Baptiste varie les week-ends et les débuts de semaine, le jeudi est un jour indéboulonnable. Son binôme, Kadour, récupère ses enfants ce soir-là après l’école et c’est la faveur qu’il a demandée à son collègue et ami de longue date après son divorce. Ne pas travailler le jeudi soir, sauf quand Baptiste est en congés, ce pour quoi il s’engage à s’arranger mais qui cause un tel embarras organisationnel et parfois financier pour ce père célibataire que Baptiste tient à limiter ses congés le jeudi un maximum.

Baptiste inspire longuement. Il se pince l’arête d’une main, puis repose son regard sur l’enfant.

— Je sais que ce n’est pas idéal, continue Sofia. Avec mes parents en Espagne, je ne peux même pas leur demander, sinon ça aurait été tout vu.

— Ils rentreront quand ?

— Deux semaines plus tard.

— Quand ils vont en Espagne, ils ne rigolent pas.

Les yeux rivés au sol, Sofia hausse les épaules, le sourire aux lèvres.

— Un mois par an pour repartir dans son pays, ça me semble être raisonnable. Peu, même, si on y réfléchit.

— Loin de moi l’idée de raccourcir les soirées tapas cerveza de Miguel, il m’en parlerait pendant des années. Mais c’est vrai que ça tombe mal, ça aurait été plus pratique s’ils étaient là.

— On s’arrangera, coupe Sofia.

Elle ne souhaite pas laisser davantage de place à cette discussion. Entre le « ça tombe mal » et le « il y aura d’autres occasions » de la dernière fois, il n’y a qu’un pas, du moins le pense-t-elle, marquée au fer rouge par l’épisode de la voiture. Baptiste a beau ne pas être le castrateur qu’elle a diabolisé dans sa tête ce jour-là, mais c’est cela, un trauma. Ça vous hante et ça vous rattrape sans crier gare, sans la moindre rationalité, afin de vous préparer au pire, histoire de se dire, s’il arrive, « j’étais prévenue », « j’aurais dû savoir », « je connais cette pente glissante sur laquelle je vais me casser la gueule une nouvelle fois ».

— On n’a jamais fait garder Capucine par quelqu’un d’autre que tes parents, encore, note Baptiste.

Contre son torse, l’enfant bat des paupières, lève sa petite tête endormie vers son père et, quand il reconnaît ce visage, sourit de la façon la plus innocente, naturelle et pleine qu’il soit donné de faire.

— Il faut bien un début à tout, dit-elle en se levant pour aller chercher la couverture de sol qu’elle déplie près du canapé.

Elle prend le bébé des bras de Baptiste et l’allonge par terre, à côté d’eux. Baptiste en profite pour se redresser et, levant les bras au ciel, il se fait craquer les os des doigts si fort qu’on pourrait croire que c’est son corps tout entier qui craque.

— J’aimerais autant que ce soit quelqu’un qu’on connaisse. Tu crois que Cynthia pourrait la prendre, par exemple ?

Non, répond Sofia. Cynthia n’accepte pas les baby-sittings. Leur assistante maternelle ne manque pas une occasion pour rappeler aux mères des enfants dont elle a la garde que sa dévotion envers leurs enfants prend fin à dix-huit heures. « On accepte une fois, on ne peut plus dire non les autres, après », répète-t-elle à chaque fois. Dès qu’une mère fait la demande et que Sofia est dans les parages, elle pourrait mimer le moindre mot en même temps, tant ce discours a été répété à de nombreuses reprises en sa présence, tant et si bien que Sofia se dit que là aussi, il doit y avoir un trauma. Le trauma d’une mère qui a dû bien trop lui casser les bonbons après que Cynthia a accepté de rendre service quelques fois, et qu’au nom de cette malpropre-là, tous les autres parents seraient privés de la bonté de Cynthia. Ou alors, peut-être que Cynthia ne fait ça que pour la journée, et que le soir, elle est bien contente de ne plus s’occuper des enfants. Sofia le conçoit aussi. Elle aimerait bien, elle-même, dire à dix-huit heures « ça y est c’est fini, maintenant, c’est mon tour. » Mais cela n’arrive pas. À dix-huit heures, c’est pire. C’est l’acte deux de sa journée de maman, en semaine ; et le week-end, lorsqu’elle n'a eu aucune pause, c’est le climax de sa journée. Alors un jeudi soir, à dix-huit heures, être absente pour se rendre à Paris, quand c’est justement là qu’elle est attendue… Il n’y a pas d’exception dans une vie de mère. L’enfant est là tous les jours. À elle de s’adapter.

— Je verrai avec Ana.

— Bonne chance… souffle Baptiste qui se lève pour mieux se mettre à genoux près de l’enfant et lui tendre à un hochet que la petite main agrippe et secoue dans tous les sens.

Clinc. Clinc. Clinc.

Quelle idée, de lui avoir donné ce jouet. Vivement qu’elle grandisse et qu’elle aime des objets plus silencieux. Là, ce sera une vraie trêve.

Baptiste, lui, est émerveillé. Capucine adore ce hochet. Elle adore tous les jouets qui font du bruit. Et, dans ce tintement aigu, il trouve de la beauté. Un début de rythme. Capucine aimera jouer de la musique, a-t-il confié à plusieurs reprises à Sofia. Il fantasme déjà sur l’instrument qu’elle préfèrera. Du piano, du trombone ? Pourquoi pas du saxophone ? Elle aurait tellement la classe, sa fille, si elle jouait du saxophone, a-t-il ajouté l’air fier lors de la session de hochet de la veille. Les airs de répétition s’élèveraient dans l’appartement et lui donneraient toujours le sourire, même en cas de fausses notes. Et s’il n’y a que des fausses notes ? lui a demandé Sofia. Au point où il l’aime, oui, peut-être même qu’il aimera l’écouter quand même, ou qu’il ne fera pas la différence entre talent et cause perdue. N’est-ce pas là ce qu’on doit attendre d’un parent, la patience et l’espoir ? Mais si ça dure trop, a répondu Sofia, il faudra bien l’orienter vers un autre instrument. Baptiste s’est déjà renseigné sur les bébés musiciens. Ils pourront l’inscrire quand elle aura deux ans.

— Tu sais quoi, je vais l’appeler tout de suite pour lui demander.

— Là, comme ça ?

— Il faut bien le faire, non ? Au moins on sera fixé.

Et elle pourra prendre son train.

— Et Violine ? Tu ne préfères pas demander à Violine ?

— Tu dis ça parce qu’elle a déjà un enfant ?

— Je dis ça parce qu’Ana et toi, c’est pas trop ça en ce moment. J’ai tort ?

Sofia lève les yeux au plafond. Ses doigts pianotent sur son pantalon.

— Je dirais qu’Ana, c’est pas trop ça en ce moment, surtout. Ça n’a rien à voir avec moi.

— Si tu le dis.

Sofia saisit son téléphone sur sa table basse et affuble Baptiste d’un air de défi. Oui, Ana va mal en ce moment. Oui, elle voit les messages mais n’y répond pas. Refuse la plupart des propositions pour se voir. Mais elle ne fait pas ça qu’avec Sofia.

Bien sûr, Sofia trouverait en ce moment le choix de demander à Violine de garder sa fille un soir plus évident, mais elle se dit que c’est justement ça, la pente glissante. Mettre Ana de côté parce qu’elle ne va pas bien, alors que, ces derniers mois mis à part, le choix d’Ana aurait été une évidence. Et qu’est-ce que cela voudrait dire ? Parce qu’Ana n’est pas mère, elle serait moins indiquée que Violine pour garder son enfant ? Sofia espère qu’avec le temps les choses redeviendront comme avant et alors, elle pourra lui dire. « Ana, j’ai pensé à toi pour être la marraine de ma fille. Est-ce que tu accepterais ? » Et, par ce lien sacré, elles seraient un peu de la même famille. Elles seraient de la même famille pour son enfant, du moins, et ça, c’est quelque chose. Quelque chose qu’elle n’a pas jugé approprié de dire depuis la naissance de l’enfant, mais quelque chose qui serait normal dans le cours de sa vie.

Et puis là, il n’est pas question de lui demander de s’engager pour la vie. Là, il est seulement question de demander un service à sa meilleure amie. Alors, quand Sofia déverrouille son téléphone et part s’enfermer dans la chambre pour mieux être au calme pour cet appel, elle se dit que la seule question, c’est si Ana décrochera le téléphone, et que le reste n’est qu’une formalité.

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