Je me tourne dans mon canapé-lit sans trouver le sommeil. Si l’odeur s’est estompée, mon angoisse, elle, n’a fait que s’accroître. J’ai beau savoir que chercher un diagnostic sur Internet est la dernière chose à faire pour ne pas paniquer, je n’ai pas résisté. Les hallucinations olfactives existent bel et bien et elles n’annoncent rien de bon : maladie d’Alzheimer, tumeurs cérébrales, troubles bipolaires, schizophrénie… une liste aussi longue que déprimante. La pique de Lombard, les fous ignorent qu’ils sont fous, me touche plus qu’elle ne le devrait. Ce salaud s’amuse de ma vulnérabilité alors que je ne lui ai rien fait. Ai-je vraiment tout inventé ? Non, il doit y avoir une autre explication. La réaction de Gus était sans équivoque. Il a senti quelque chose également. Quelque chose d’immonde, qui lui a donné envie de vomir et qui l’a conduit immédiatement à se boucher le nez. Léa a beau temporiser, je sais ce que j’ai vu.
Je me retourne une nouvelle fois et fixe le plafond. Hallucination collective sélective ? Est-ce seulement possible ? Ou est-ce que Gus et moi avons une affinité particulière avec des dangers invisibles pour les gens normaux ? Invisibles pour ceux qui ne sont pas cassés ? Aucune hypothèse n’a de sens. Aucune solution non plus. Consulter un médecin risque de me renvoyer à la case psychiatre, si aucun trouble physique n’est détecté. Et vu les autres phénomènes que j’ai pu expérimenter dans cet appartement, un exorciste me semble plus adéquat qu’un neurologue dans l’immédiat. Ce qui me ramène à mon interrogation première : déménager ou rester ?
Le logement est bien situé, à un prix défiant toute concurrence. À l’exception de Lombard, qui s’avère aussi désagréable qu’attendu, j’apprécie la compagnie de Gus et de Léa. De plus, j’ai signé un contrat de bail et m’en défaire ne sera pas aisé. Sans même parler de trouver un autre appartement. Quant aux répercussions sur Zoé et sur ma relation déjà tendue avec Maxence, je préfère ne pas y penser. Zoé a besoin de stabilité. Je dois montrer que je contribue à son équilibre, ou mon droit de garde sera remis en question. Après avoir bataillé pour m’installer ici, je me vois mal faire marche arrière. Et sur quelles bases ? Un mauvais rêve, des bruits étranges, un message digne d’un mauvais film d’horreur sur le miroir et une odeur de pourriture imperceptible pour les autres ? Si je laisse entrevoir que ma santé mentale vacille, je pourrais perdre Zoé une nouvelle fois.
Ma vessie commence à se manifester, m’arrachant un soupir. Je crains que sortir du lit ne repousse le sommeil encore plus loin. Mais surtout, j’appréhende de me retrouver seule, de nuit, dans ma salle de bain.
Ridicule.
Je me lève, décidée à ne pas m’enferrer dans cette peur irrationnelle qui m’étreint peu à peu. J’allume. Rien à signaler. Pas de grésillement, pas de message. J’observe mon reflet, partagée entre l’amertume et la compassion. Me regarder reste difficile.
— Tu en as vu d’autres, murmuré-je. Traversé des épreuves bien pires que des chuintements et des relents nauséabonds inexpliqués.
Mon menton se relève. Ma voix s’affirme.
— Je suis une battante. Et je ne partirai pas sans combattre.
Satisfaite, je passe aux toilettes, retourne me coucher et m’endors enfin.
Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas mis mon réveil. J’émerge aux environs de 10 h, ce qui ne m’était plus arrivé depuis des années. Je m’étire et dresse la liste de tout ce que je dois faire avant que Zoé ne débarque. Le ménage sera vite expédié — l’avantage d’habiter dans un logement de cette taille —, quant au riz au lait que je prévois pour le dessert, il sera meilleur tiède, donc pas besoin de me stresser. Je me lève, me dirige vers la salle de bain, et plonge sous le jet d’eau chaude avec un plaisir non feint. Dormir m’a fait du bien. Décider de ne pas me laisser aller, encore plus. J’ai hâte de retrouver Zoé, de l’entendre me parler de sa vie, de ses copines, hâte de visionner une comédie romantique côte à côte sur le canapé, même si elle prétend ne plus s’y intéresser, hâte de la surprendre avec cette nouvelle recette de ramen, elle qui ne peut évoquer le Japon sans avoir des étoiles dans les yeux.
Je retourne dans le salon, enroulé dans une serviette, avant de me rendre compte que rien d’étrange ne s’est passé dans la salle de bain. Je souris, allume la machine à café et regarde par la fenêtre. Aujourd’hui, mes démons ne gagneront pas.
Tout est prêt. Les bols fumants, dont les effluves de miso mâtinés de sésame grillé me font gronder l’estomac, sont disposés sur la table basse. J’ai finalement loué un film de Miyazaki, histoire de rester dans le thème. Princesse Mononoké n’attend plus que Zoé.
La porte s’ouvre, puis se ferme avec douceur. Zoé dépose son sac dans sa chambre, avant de se diriger vers moi, un sourcil arqué.
— Soirée japonaise entre filles ! m’exclamé-je en désignant les ramens avec fierté.
— J’ai déjà mangé, avoue-t-elle avec une pointe d’embarras.
Ah. J’imagine que Maxence l’a gavée de homard aux truffes pour compenser sa future déchéance culinaire. Je cache tant bien que mal ma déception et ne me laisse pas démonter.
— Goûte. Et si tu aimes, je t’en referai cette semaine.
Elle s’affale sur le canapé, puis montre la télévision du doigt.
— On fait une soirée télé ?
J’acquiesce avec un grand sourire, ce qui me vaut un hochement de tête satisfait.
— Cool.
J’appuie sur play, attrape mon bol et m’installe à ses côtés. À la première cuillérée, je ferme les yeux de contentement.
— Délicieux. Tu devrais essayer.
Zoé se penche vers son plat, ingurgite l’équivalent d’une demi-goutte de bouillon, puis déclare :
— Pas mal.
J’en déduis que c’est le meilleur repas de sa semaine. J’ignore si tous les préadolescents fonctionnent de la même manière, mais Zoé est devenue tout en nuances une fois les onze ans atteints, comme si admettre que quelque chose d’excitant pouvait arriver dans le cadre familial la rangeait d’office dans le camp des loosers. Un « pas mal » avec moi doit être l’équivalent de « trop cool ! » avec ses copines. Au-dessus de « bof », je ne m’inquiète plus.
Je l’interroge sur sa semaine, qui ressemble à toutes les précédentes et qui se résume à : rien à signaler. À croire qu’elle est restée assise, seule, dans une classe vide, à regarder l’horloge toute la journée. Je n’insiste pas, consciente que je risque plus de la braquer que d’obtenir un semblant de réponse.
Au milieu du film, elle pose sa tête contre mon épaule, sans rien dire. J’embrasse ses cheveux. Nous terminons notre petite séance, collées l’une à l’autre, et plus rien n’a d’importance.