Tu prends sur toi pour ne pas te ronger les ongles. Le stress te noue l’estomac et tous tes exercices de respiration n’y changent rien. Joe doit te présenter à un styliste renommé, Augustin Graf, afin que tu fasses tes premiers pas dans la cour des grands. Un top-modèle se doit d’arpenter les podiums, comme il te le serine.
— Nerveuse ?
Tu hoches la tête.
— C’est pas le moment de flancher, ma belle. Si tu veux exploser à l’international, c’est la voie royale, crois-moi. Si tu passes le casting, t’auras tout le gratin de la mode à tes pieds.
Tout est dit. Si tu passes le casting. Tu as beau t’être entraînée sans relâche à marcher avec des talons, tu crains de t’étaler de tout ton long. Un shooting photo n’engendre pas la même pression. Un mauvais cliché est mis de côté, aussitôt remplacé par un autre. Mais un défilé ? Aucun droit à l’erreur. Le moindre faux pas et tu seras couverte de ridicule.
Joe t’ouvre la porte. Tu pénètres dans l’atelier et ne peux t’empêcher d’écarquiller les yeux. Les robes, les croquis. Les tissus, tous plus beaux les uns que les autres. Tu effleures une étoffe, dont les reflets chamarrés t’attirent. Si douce, si parfaite.
C’est ça que tu veux. Cette vie. Pas te flinguer le dos sur les chantiers, comme patri, pas faire le ménage chez des gens qui possèdent ce que tu n’auras jamais, comme mamma. Tu te redresses et inspires un grand coup. Pas question de flancher.
Joe perçoit ton changement d’attitude.
— C’est ça ! De l’ambition, de la détermination ! Si tu te comportes exactement comme je te dis, tu seras une star.
Joe te précède et t’emmène un peu plus loin. Un homme au front dégarni et au costume sombre vous accueille. Augustin Graf. Hormis son foulard fuchsia, il ressemble plus à un banquier qu’à l’image que tu te faisais d’un grand couturier.
Tu lui tends la main maladroitement, mais il te passe devant en soupirant.
— On y va, je n’ai pas toute la journée. Hop, hop, hop.
Tu te mords la lèvre inférieure. Inspire, expire. Ça va aller.
Joe et toi le suivez dans une autre pièce. D’immenses miroirs, des spots, une chaise. Aucun endroit pour te changer.
— Je n’ai pas toute la journée, insiste Augustin.
Tu adresses un regard paniqué à Joe, qui te désigne la chaise du menton. Autant pour ta pudeur. Tu te déshabilles rapidement et remercies le ciel d’avoir enfilé ton bikini en guise de sous-vêtements. Tu craignais tellement de l’oublier que tu as préféré assurer tes arrières. Tu échanges tes baskets pour des stilettos, te positionnes face à eux et attends le feu vert de Joe. Hochement de tête, pouce levé.
Tu y vas.
Tout n’est qu’un rôle, te serine Joe. Pas besoin d’avoir confiance en toi, pas besoin de te sentir belle ou sexy. Il suffit de faire semblant. Alors, tu élances ta jambe, fière et déterminée, comme si la terre t’appartenait. Déhanchement mesuré, menton volontaire, buste relevé. Tu incarnes une Orbona qui ne doute pas, qui ne craint ni les regards ni les jugements. Tu marches droit sur eux, prends la pose, opères un demi-tour, puis tu t’éloignes d’un mouvement fluide, mille fois répété.
Arrivée à ton point de départ, tu te retournes, soulagée. Tu n’es pas tombée. Tu n’as même pas vacillé sur ces échasses miniatures qui te font mal aux pieds. Joe t’adresse un clin d’œil, suivi d’un petit sourire.
Tu as réussi !
Augustin s’approche de toi, les sourcils froncés, avant de pointer tes seins de son index.
— Trop gros. Vulgaire, vulgaire, vulgaire.
La remarque te coupe le souffle. Tu restes bouche bée, tandis qu’il se tourne vers Joe :
— Comment veux-tu que ces mamelles rentrent dans mes créations ?
— Justement, réplique Joe, ça sera le clou du spectacle ! Personne ne s’attendra à cette débauche de féminité ! Mets-la en robe de mariée, pour le final, et tout Paris ne parlera que de ça, tu peux me croire !
Augustin s’étouffe d’indignation.
— Une inconnue ? Avec toutes ces excroissances, crache-t-il en balayant tes hanches et ta poitrine de sa main, dans ma robe de mariée ? C’est une plaisanterie ?
— Non, c’est un buzz. Et ça, je sais faire.
***
Tu fermes la porte de ta chambre d’hôtel et te laisses tomber sur le lit. Les larmes, de plus en plus nombreuses, coulent sans discontinuer. Tu les essuies de ta main, puis te mets à sangloter sans pouvoir t’arrêter. Augustin a raison, tu es une grosse vache. Qu’est-ce qui t’a pris de penser que tu pouvais défiler ? Que tu méritais ta place dans cet univers si glamour, si exclusif ?
Joe t’a dit de ne pas t’inquiéter. Qu’il savait quoi dire pour qu’Augustin change d’avis. Tu as rendez-vous dans sa chambre dans une demi-heure afin qu’il t’expose son plan. Une demi-heure pour sécher tes larmes et retrouver une tête présentable.
Tu te lèves, passes un peu d’eau froide sur ta figure et tu t’observes dans le miroir. Tes yeux, rouges et gonflés, ne sont pas ceux d’un mannequin professionnel. Pas ceux d’une battante qui renoncerait à tout pour atteindre son rêve. Tu as tout au plus l’air d’une fillette qui a perdu son doudou, et tu détestes ça.
Tu serres les dents et te redresses. Tu refuses d’abandonner. Pas maintenant. Joe te l’a répété plus d’une fois : arriver au sommet demande des sacrifices. L’univers de la mode est impitoyable. Beaucoup d’appelées, peu d’élues, et si tu capitules aujourd’hui, tout s’arrêtera.
Hors de question.
Tu feras la une des plus grands magazines. Ton visage s’affichera dans le monde entier, sur des publicités géantes. Ton père, tes camarades de lycée, tu leur prouveras à tous qu’ils avaient tort. Tort de te sous-estimer, tort de penser que tu ne valais rien, tort de vouloir te cantonner à une vie morne et anonyme.
Tu es Orbona Zuliani et un jour, toute la France connaîtra ton nom.
***
Tu toques à la porte, puis entres. Joe est assis sur son lit, torse nu. Son ventre poilu repose mollement sur ses cuisses. Tu lâches un hoquet de surprise, puis tu t’apprêtes à ressortir.
— Désolée, je ne voulais pas déranger.
— Non, c’est bon, viens, t’es pile à l’heure.
Tu hésites quelques secondes avant de rentrer. Après tout, ce n’est pas comme s’il était nu. De plus, c’est lui qui t’a demandé de le rejoindre. Il doit sans doute sortir de la douche et n’a pas eu le temps de mettre une chemise. Tu évites néanmoins de le regarder et fixes un point au-dessus de sa tête.
— Vous vouliez me parler ?
Il se marre et tapote le lit à côté de lui.
— On peut dire ça. Allez, amène-toi.
— Je préfère rester debout.
— Fais pas ta mijaurée. Tu t’attendais à quoi, sérieusement, en montant dans ma chambre ? Qu’on joue aux cartes ? Te fais pas plus bête que nécessaire, tu sais très bien pourquoi t’es ici. Je te l’ai dit et répété : la gloire, le succès, ça demande de donner de sa personne.
Ta gorge se serre. Tu as peur de comprendre.
— Je ne suis pas une prostituée, rétorques-tu, la voix tremblante.
— Une prostituée ? Tout de suite les grands mots, se marre-t-il en se grattant les côtes.
Tu rives les yeux au sol et te mords les joues pour ne pas pleurer. Patri t’avait prévenue et tu ne l’as pas écouté. Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même. Et pourtant, en cet instant, tu lui en veux terriblement, comme si son avertissement s’était mué en prophétie.
— Une prostituée, répète-t-il en secouant la tête. Non, je te vois pas comme ça, vraiment pas comme ça.
Tu relèves le menton, un espoir naissant au creux de ton estomac noué. Mais il plante ses yeux dans les tiens, se lèche la lèvre supérieure et assène :
— Les putes, je les paie.