Zoé joue avec sa nourriture plus qu’elle ne mange, comme à chaque fois qu’elle doit retourner chez son père.
— Termine avant que ça refroidisse.
Elle hausse les épaules.
— J’ai pas faim.
Insister ne fera qu’envenimer la situation. Zoé nage entre deux mondes, le mien et celui de Maxence. La transition de l’un à l’autre ne se passe jamais sans heurt.
La sonnette me fait sursauter. Je jette un œil à ma montre, puis lâche un soupir. Il est en avance. Du Maxence tout craché, incapable d’attendre que Zoé descende le rejoindre dans la rue, comme convenu.
— Prépare tes affaires, ma puce, papa est arrivé.
Elle repousse son assiette, puis se dirige vers l’entrée, avant de bifurquer dans chambre sans un mot. Je la regarde disparaître, le cœur serré. Il est temps d’affronter mon futur ex-mari.
Je me lève, tendue, puis ouvre la porte. Maxence se tient sur le seuil, raide comme un piquet. Son visage fermé et sa mâchoire contractée n’augurent rien de bon.
— J’avais dit vingt heures, attaqué-je.
— Bon sang, Orbona, tu ne vas pas recommencer !
Je serre les poings. Rien n’a changé. Maxence est habitué à ce que tout se déroule selon ses désirs, sa vision. Si j’avais eu l’audace de ne pas respecter son horaire, il aurait fait un scandale. Mais lui, avec ses immenses responsabilités — comme il aime à le souligner —, s’estime en droit de modeler l’univers à sa guise. Sauf que je n’en fais plus partie. Terminé l’époque où je m’excusais de simplement exister.
— N’élève pas la voix, tu…
Je n’ai pas le temps d’achever ma phrase. Maxence s’est engouffré dans l’appartement comme un damné. Il passe devant la chambre de Zoé sans s’arrêter, avant de se figer. Il contemple le reste de notre repas en secouant la tête, puis pointe l’assiette de notre fille du doigt.
— C’est quoi ? demande-t-il d’une voix teintée de colère rentrée.
— Des coquillettes et une tranche de jambon.
Je sais que ce n’est pas la réponse qu’il attend. Lui ne voit qu’un plat de pauvre, indigne de sa progéniture, comme si se nourrir de pâtes et de charcuterie bon marché prouvait j’étais une mauvaise mère.
— Tu ne comprends pas le problème ? insiste-t-il, les dents serrées.
— Non.
— L’assiette est intacte, bordel ! Tu le vois, quand même !
C’est reparti pour un tour. Si Zoé ne mange pas, c’est forcément de ma faute. Il ne lui viendrait pas à l’esprit une seconde que son comportement la rend anxieuse et lui noue l’estomac d’avance. Pas besoin d’avoir étudié la psychologie pendant dix ans pour se douter qu’entendre ses parents hurler et se disputer à chaque rencontre couperait l’appétit de n’importe quel enfant. Mais non, pour Maxence, je suis toujours l’unique responsable, peu importe le sujet.
Je reste calme. Pas question de rentrer dans son jeu.
— On a emménagé il y a quelques jours seulement, tout est nouveau et…
— Tu sais où tu as mis les pieds, au moins ? C’est quoi, ton but ? Te flinguer et prétendre que c’est la faute de l’appartement ? Tout foutre en l’air et ne rien assumer, comme d’habitude ?
Sa réplique me gifle. Une boule douloureuse, pesante, se forme dans ma gorge et je sens poindre les larmes. Ne pas pleurer. Pas devant lui.
— Si je voulais mourir, je l’aurais déjà fait, tu ne crois pas ? J’ai le droit de prendre un nouveau départ. Pour moi et pour Zoé.
— Arrête de mêler Zoé à ton délire.
— Elle est toute ma vie ! m’emporté-je.
Maxence frappe le mur du poing avec une telle violence que je sursaute. Ses articulations en sang laissent une traînée rouge sur le crépi.
Il se tourne vers moi, les yeux plissés de colère.
— Tu n’aurais jamais dû sortir de cet asile. Jamais.
Il ouvre la bouche, prêt à ajouter quelque chose, puis la referme d’un coup et quitte l’appartement en claquant la porte.
Je me précipite dans la chambre de Zoé, aussi vide que le cœur de Maxence. Elle a dû se faufiler dehors pendant notre dispute. J’espère de tout cœur qu’elle n’a pas tout entendu. Je me mords la lèvre, tremblante, et m’autorise enfin à craquer. Les premières larmes affluent. J’attrape un mouchoir et me dirige vers la salle de bain en reniflant. Je claque la porte malgré moi, puis me passe un peu d’eau fraîche sur le visage, tout en essayant de me calmer. Maxence sait exactement où frapper pour m’atteindre et je m’en veux, plus qu’à lui, qu’il ait encore cette emprise sur moi.
La lumière du plafonnier grésille un instant, avant de s’éteindre. Il ne manquait plus que ça. Je tends la main vers la porte, à tâtons, lorsqu’un chuintement étrange emplit la pièce. Une sorte de râle étouffé qui me glace le sang.
Shhhhahhééééshhhha
Je me fige. Tout s’arrête. La lumière se rallume et me fait sursauter. Je tends l’oreille, le cœur battant. Plus rien. Seul le son erratique de ma respiration brise le silence. Je sors de la pièce, plus secouée que je veux l’admettre. J’ai beau me répéter que j’ai dû rêver, que Maxence m’a déstabilisée, que les histoires autour de cet appartement me montent à la tête, la sensation que je n’étais pas seule dans la salle de bain ne me quitte pas.
*
Je me retourne une énième fois dans le canapé. Le sommeil me fuit. J’hésite à me réfugier dans la chambre de Zoé, d’attraper une de ses peluches et de dormir dans son lit. Son odeur m’a toujours apaisée. Devenir mère m’a rendue plus animale, plus instinctive. À de nombreuses reprises, lorsqu’elle était bébé, je me suis surprise à la renifler comme une louve. J’aurais pu reconnaître entre mille cette senteur bien à elle d’enfance et d’innocence mêlées.
Après tout, personne ne me jugera. Pas en ce moment. Je me lève et me dirige vers sa chambre, ouvre la porte et allume le plafonnier. Sans ma fille, la pièce semble vide, sans âme. Rien ne dépasse. Autrefois, Zoé se montrait plutôt désordonnée. Elle me rendait folle à sortir tous ses jouets, à éparpiller ses peluches et ses vêtements sur le sol en un battement de cil. Là, tout est rangé, aseptisé. Sans vie.
J’attrape le nounours posé sur son oreiller et le serre. À partir de quand dois-je m’inquiéter ? Elle a subi mon accident, mon hospitalisation, mon internement, et se retrouve prise au centre d’une procédure de divorce pour le moins houleuse. N’importe quel enfant serait chamboulé. Et l’adolescence n’arrange rien. Même si elle ne semble pas maigrir, je vois bien qu’elle ne mange rien.
Que faire ? Maxence refuse d’en parler et se braque dès qu’on aborde le sujet. D’après lui, tout est dans ma tête. Prendre rendez-vous auprès d’un pédopsychiatre sans son aval risque d’empirer les choses, voire de lui fournir une raison supplémentaire d’exiger la garde complète. J’imagine sans peine la scène : regardez ! Ma fille est heureuse avec moi, mais a besoin de consulter un psy pour supporter sa mère !
Rien n’est simple. Je marche en permanence sur des œufs, tentant tant bien que mal de maintenir un semblant de relation malgré les horreurs qu’il m’a fait subir. Sans Zoé, j’aurais laissé tomber depuis longtemps. Elle reste la seule chose qui me raccroche à la vie.
Je me couche dans son lit, sa peluche serrée contre moi. Elle me manque. Une semaine sur deux, ce n’est pas assez, mais Maxence n’acceptera jamais plus. Au contraire, il fera tout pour me la prendre. Il a déjà essayé.
Sauf que la prochaine fois, je ne me laisserai pas faire.