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Le psychiatre

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Par Renarde

Je range le bol du petit-déjeuner de Zoé, aussi vide et aussi propre qu’à sa sortie du buffet. Moi-même, je ne pouvais rien avaler avant midi à son âge, je ne m’inquiète donc pas trop, même si son absence chronique d’appétit ces derniers temps me chiffonne. Peut-être devrais-je en discuter avec son médecin ? Mais si Maxence l’apprend, il va s’en servir pour alimenter son dossier contre moi.

La sonnette me fait sursauter, coupant court à mes ruminations. Je jette un œil par le judas et reconnais Léa. J’ai à peine ouvert la porte, qu’elle s’engouffre chez moi avec un grand sourire et un sac qui embaume les viennoiseries.

— Je t’échange un croissant contre un café. Vendu ?

Je reste un instant interdite, avant de me ressaisir et d’allumer la machine à café.

— J’ai croisé Zoé dans les escaliers et je me suis dit qu’un petit-déjeuner livré à domicile te ferait plaisir, dit-elle en s’attablant.

Je ne peux m’empêcher de sourire.

— Un de mes coachs sportifs nous serinait qu’un croissant n’était pas un petit-déjeuner. Juste de l’air avec du beurre.

— Tu savais que le beurre contenait des vitamines ?

— Même cuit à haute température ? Couplé à un paquet d’additifs ?

Léa grimace, avant de conclure :

— Ma mauvaise foi et moi décidons que oui. Bon, tu m’accompagnes, ou tu te contentes de me regarder m’empoisonner ?

J’amène nos deux cafés, attrape le croissant placé devant moi et mords dedans avec plaisir.

— J’ai survécu à un accident de voiture, je m’en remettrai.

Léa hoche la tête et croque le sien dans la foulée.

— Faut savoir prendre des risques, dans la vie, commente-t-elle la bouche pleine.

Un silence étonnant s’installe, compte tenu de la propension de Léa à meubler chaque respiration. Je l’observe du coin de l’œil. Elle semble nerveuse.

Elle ramasse les miettes de son croissant, les rassemble en un petit tas, puis se triture les mains avant de lâcher :

— J’espère que tu m’en voudras pas, mais je me fais du souci pour toi. Beaucoup. Du coup, je t’ai pris rendez-vous.

Je repose ma tasse de café, les sourcils froncés. De quoi parle-t-elle ?

— T’inquiète, enchaîne-t-elle sans me laisser le temps d’intervenir, j’ai compris ta problématique, qu’on puisse pas te reconnaître, tout ça, du coup, ça sera en dehors des heures d’ouverture. Personne ne te verra à part lui et…

— Léa, la coupé-je, tu as fait quoi, exactement ?

Elle me regarde, m’adresse un sourire crispé, et avoue :

— Tu as rendez-vous avec le Dr Morand, demain soir, à 20 h. C’est un excellent psychiatre. Et ce sera gratuit, s’empresse-t-elle de préciser sans reprendre son souffle, j’ai pensé à tout.

J’ai besoin de plusieurs secondes pour assimiler l’information.

— Attends… tu…

Je n’arrive pas à former une phrase cohérente, sonnée par la nouvelle. L’idée de me retrouver face à un psy couplé au manque de maîtrise de la situation me laisse sans voix. Mon cœur s’emballe tandis qu’un frisson glacé me dévale la colonne vertébrale.

Léa m’attrape la main, sans me quitter des yeux.

— J’imagine que tu vas me détester pour ça, mais essaie, tu n’as rien à perdre. Il ferme son cabinet deux heures avant, d’habitude. Il n’y aura ni secrétaire ni patients. Seulement toi. Personne ne saura que tu consultes un psychiatre, personne. Pas de témoin, pas de dossier. Juste quelqu’un de neutre pour parler, sans que Maxence ou son avocat ne soient au courant.

Je secoue la tête. Tout va trop vite, sans compter qu’il n’y a pas que moi à gérer.

— Et Zoé ? Elle est avec moi, cette semaine, je ne peux pas la laisser seule.

Léa recule sur sa chaise, surprise. Visiblement, elle avait oublié ma fille dans l’équation.

— Ah. Oui. Zoé.

Elle réfléchit à toute vitesse, puis m’annonce :

— Mardi, c’est bon, je peux la garder. On se fait une soirée pizza, chez toi, et on se mate un film. Elle a quel âge ? Jamais été douée pour ça, s’excuse-t-elle avec un sourire forcé.

— Douze ans, bientôt treize, dis-je par automatisme, mais…

— Parfait, elle est assez grande pour regarder un truc pas trop chiant. Allez, un essai. Rien qu’un essai. Qu’est-ce que t’as à perdre ?

***

Je me retrouve face à un petit immeuble, situé à une vingtaine de minutes de chez moi. Je regarde la plaque couleur bronze pour la dixième fois : Docteur Dominique Morand, Médecin Psychiatre, Consultations sur rendez-vous. Aussi impersonnel que son site Internet, constitué uniquement d’une page d’accueil avec ses coordonnées. Au moins, tous les avis Google du cabinet étaient positifs.

Pourquoi ai-je accepté ? Au fond, je connais la raison. Par lâcheté. Pas envie de me battre, pas envie d’argumenter. J’espérais que Zoé se rebiffe, qu’elle me permette de décliner cette invitation forcée, mais elle s’est contentée de hausser les épaules lorsque j’ai évoqué la possibilité de la laisser seule deux heures avec Léa. Sans poser de questions. J’ignore si j’ai plus été vexée par son indifférence que par mon incapacité à me défendre par moi-même. Peu importe. Je suis à quelques minutes de rencontrer un praticien que je n’ai aucune envie de voir et il est trop tard pour reculer. Et puis, dans le fond, ma chère voisine a raison. Qu’est-ce que j’ai à perdre ?

J’inspire un grand coup et compose le code donné par Léa. Le bourdonnement caractéristique, suivi d’un clic, m’annonce que la porte s’est déverrouillée. Je pénètre dans le hall d’entrée, le cœur battant. Un ascenseur minuscule m’attend au bout du couloir. Quatre étages plus tard, me voilà dans le couloir. Je passe rapidement mes mains moites sur mon pantalon avant de sonner, puis d’entrer dans le cabinet. Une odeur mentholée, un brin trop clinique, m’accueille. Personne à la réception, personne dans la salle d’attente. Une chaise roule sur un parquet. Des pas, décidés, s’approchent et, un instant plus tard, le Dr Morand me tend la main avec un sourire chaleureux. La soixantaine, chauve, un regard noisette derrière des lunettes cerclées de gris, il ne ressemble en rien au psychiatre qui m’a fait interner et je me décrispe.

— Merci d’avoir accepté de faire le premier pas, Orbona. J’ai cru comprendre que ma profession ne s’est pas toujours montrée à la hauteur de vos attentes.

— Les circonstances étaient compliquées, rétorqué-je pour temporiser.

— Si je cherchais la facilité, j’aurais choisi un autre métier.

Il m’invite à entrer. Je m’installe dans un fauteuil rembourré confortable, tandis qu’il prend place derrière son bureau.

— Léa m’a parlé de votre situation, sans compter que votre histoire ne m’est pas inconnue. Je vous propose néanmoins de procéder comme si j’ignorais tout de vous. Alors, Orbona, que puis-je faire pour vous ?

— Rien.

La réponse est sortie toute seule. Je mets la main devant la bouche, horrifiée par mon manque de tact. Je bafouille tant bien que mal :

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, je…

— Au contraire, c’est exactement le fond de votre pensée, Orbona, me coupe-t-il avec un sourire. N’ayez aucune inquiétude, vos propos ne contiennent rien de vexant. Quelque part, votre inconscient a décidé de me faire confiance en provoquant une discussion nécessaire, et c’est un excellent moyen de commencer. Votre méfiance, votre résignation, tout est bien réel. Le nier pour préserver les conventions sociales ne vous fera pas avancer.

Je hoche la tête, soulagée par sa réaction.

— J’ai eu une très mauvaise expérience avec l’un de vos confrères. J’imagine que je n’ai toujours pas digéré.

— Pouvez-vous m’en dire plus ?

Je grimace.

— Honnêtement, si je pouvais enterrer toute cette période et ne plus jamais y penser, je préférerais.

Son regard, intense, me déstabilise. Il n’a rien besoin de dire ou de faire pour que j’enchaîne :

— Mais cela ne fonctionne pas ainsi, n’est-ce pas ?

— J’évite les généralisations abusives, d’habitude, mais bien des difficultés que nous rencontrons au quotidien résultent des traumas non traités du passé. Je ne peux vous garantir qu’affronter cette partie de votre histoire résoudra tout d’un coup de baguette magique, ce serait malhonnête. Néanmoins, si tout recouvrir d’une chape de plomb était une solution viable, vous ne vous trouveriez pas dans mon cabinet ce soir.

Touché.

— Disons que me confier à un psychiatre m’a valu un internement. J’ai été placée dans un asile psychiatrique, contre mon gré, et bourrée de médicaments au point d’être incapable de voir ma fille…

Je m’arrête, étranglée par l’émotion. De toutes les épreuves que j’ai traversées, avoir été coupée de Zoé reste et restera la plus douloureuse. Une impression de vide, de perte, comme si on m’avait amputé d'une partie de moi-même. Être enfermée, jugée, infantilisée, soumise à la bonne volonté d’un personnel fatigué a presque été agréable, en comparaison.

Le Dr Morand reprend d’une voix douce :

— Pour vous rassurer, vous ne courrez aucun risque de revivre cela avec moi. Premièrement, parce que je ne vois aucune raison d’arriver à ce type d’extrémités, mais surtout, parce que je n’ai aucune autorité pour le faire. Je vous reçois en dehors des procédures usuelles. Vous n’avez aucun dossier dans ce cabinet et, officiellement, cet entretien n’aura jamais eu lieu.

— Je vois.

Je n’avais pas pensé à cet aspect. Mes épaules se décrispent et je lâche un soupir de soulagement.

— Cet éclaircissement effectué, je me permets de revenir sur un événement particulier, poursuit le Dr Morand. Pour être honnête, c’est ce point qui m’a fait accepter de vous recevoir dans ces conditions si… inhabituelles. Vous avez senti une odeur désagréable dans votre appartement, c’est ça ?

Je hoche la tête et lui raconte ce qui s’est passé ce jour-là, en insistant sur la réaction de Gus.

— Même s’il ne s’exprime pas avec des mots, sa grimace de dégoût et ses gestes ne laissaient place à aucune autre interprétation.

À voir son air perplexe, mes explications sont peu convaincantes.

— Vous ne me croyez pas, conclus-je avec amertume.

— Disons que ni Léa ni votre propriétaire n’ont été incommodés, d’où ma retenue. Et cela n’est arrivé qu’une fois ?

J’acquiesce.

— D’autres phénomènes insolites, hormis cet épisode ?

Que faire ? Lui cacher ce que j’ai vécu, par sécurité ? Ou tenter le tout pour le tout en espérant qu’il m’aide ? Dans le fond, qu’est-ce que je risque ? Froisser Léa en ne remettant plus les pieds ici ? Je décide de me montrer transparente :

— J’ai vécu une expérience assez… troublante. J’étais réveillée, dans mon lit, mais incapable de bouger ou de parler. Comme pétrifiée. Cela ne m’était jamais arrivée avant.

— Je vois. Avez-vous senti une présence maléfique dans la pièce ?

Je reste bouche bée par sa question. J’ai évité à dessein de mentionner l’ombre qui me fixait, pour ne pas aggraver mon cas. Comment en est-il venu à m’interroger là-dessus ?

Devant mon air ahuri, il sourit et s’explique :

— Ce que vous me décrivez n’a rien d’étrange. Souvent, cet état particulier s’accompagne de visions, ou plutôt de sensations désagréables. Les patients décrivent une présence intangible, hostile, qui navigue à la périphérie de leur vision.

— Exactement, soufflé-je.

— Vous avez expérimenté ce qu’on nomme la paralysie du sommeil. Lorsque nous dormons, surtout pendant la phase de sommeil paradoxal, le cerveau empêche volontairement le corps de bouger. Un simple mécanisme de sécurité pour éviter que notre corps agisse de manière désordonnée ou dangereuse durant nos rêves. Parfois, l’esprit reprend conscience avant que le corps ne soit réactivé, d’où cet état de paralysie. L’ombre, elle, correspond à ce que l’on appelle une hallucination hypnopompique. Dans cet état intermédiaire entre veille et sommeil, le cerveau mélange perception réelle et imagination. Tout a l’air réel, mais il n’en est rien. Et rassurez-vous, bien qu’impressionnant et désagréable, cela reste un phénomène tout à fait bénin.

Je lâche un soupir de soulagement. Même si je n’arrive pas à me défaire de l’impression que ce que j’ai vécu était vrai, savoir qu’il existe une explication rationnelle et logique me déleste d’un poids.

— Autre chose ? demande-t-il.

Après une brève hésitation, je lui parle du message aperçu sur mon miroir et des bruits étranges qui s’échappent de ma ventilation, en espérant qu’il m’offre à nouveau une analyse rassurante. Là encore, le Dr Morand ne s’affole pas. Il m’offre des hochements de tête concentrés, tout en griffonnant son carnet, puis se penche vers moi avec un sourire rassérénant.

— Savez-vous que l’on considère les déménagements comme la troisième chose la plus stressante à vivre, après les décès et les divorces ? Vous cochez deux cases sur trois, pas étonnant que vous rencontriez des difficultés. Sans compter le passé de votre appartement et le folklore qui l’entoure.

Je n’aime pas la tournure que prend la conversation.

— Vous pensez que je perds les pédales, c’est ça ?

— Je pense surtout que vous subissez beaucoup trop de pression et que votre mental tire la sonnette d’alarme à sa manière.

Il arrache alors une feuille de son bloc, puis me la tend.

— Nous allons effectuer un exercice. Vous allez écrire tout ce qui vous pèse, tout ce qui ne va pas dans votre vie. Sans retenue. Extériorisez la moindre de vos frustrations, même celles qui vous paraissent sans importance. Le but n’est pas de ménager qui que ce soit ou de minimiser vos souffrances, mais de les vomir, si vous me passez l’expression. Lâchez-vous.

— Je ne sais pas trop, dis-je en acceptant son stylo.

— Écrivez le début de phrase suivante : Je suis fatiguée de vivre… et complétez par ce qui vous semble le plus pertinent.

Je regarde ma feuille, dubitative. Après tout, au stade où j’en suis…

Je suis fatiguée de vivre dans la peur. Peur de perdre Zoé à nouveau. Peur d’affronter Maxence, les avocats. Ma vie ne ressemble plus à rien et je n’ai plus personne vers qui me tourner. Plus d’amis, plus de famille. La seule chose dans laquelle j’excellais, le mannequinat, m’est interdite depuis mon accident. Je ne sais rien faire d’autre. Je suis seule et je ne sers à rien. Un rebut inutile. Un déchet. C’est tout ce que je suis, désormais. Depuis mon adolescence, j’ai été jugée uniquement sur mon apparence. En bien ou en mal. Désormais, ce sera en mal pour le restant de ma vie. Personne ne pourra jamais plus m’aimer. Je suis condamnée à rester seule. Seule et inutile. Pourquoi se battre, quand il n’y a plus d’avenir ?

Le Dr Morand me tend un mouchoir pour essuyer les larmes que je n’ai su retenir.

— Voulez-vous me lire le résultat ?

Je secoue la tête.

— Je ne vous force à rien, Orbona. L’exercice a rempli son office, que vous souhaitiez le partager ou non. Les mots ont plus de pouvoir que nous le soupçonnons.

Il retourne ma feuille pour ne pas voir mon texte — geste que j’apprécie à sa juste valeur —, avant de la ranger dans une pochette.

— Nous la brûlerons ensemble le jour où vous irez mieux. Car vous irez mieux, n’en doutez pas.

Il fouille dans son tiroir, et en ressort une boîte à capsules blanche en plastique avec une simple étiquette sur laquelle est inscrit « 1, repas du soir ».

— Un jour sur deux la première semaine, puis tous les soirs ensuite. À avaler avec un grand verre d’eau minimum une heure avant d’aller dormir.

Je me crispe instantanément.

— Je ne veux pas prendre de médicaments.

— Les seuls effets secondaires connus sont une légère somnolence. Et encore, vu la quantité, j’en doute.

— Peu importe.

— Orbona, nous parlons d’un support chimique faiblement dosé pour vous aider à passer ce cap difficile, rien de plus. De quoi avez-vous peur ?

— De ne plus être moi-même.

Nouveau sourire bienveillant.

— Là encore, le but n’est pas de vous assommer ou de modifier votre personnalité, au contraire, mais de la récupérer. Croyez-vous qu’être anxieuse en permanence ou que percevoir des manifestations désagréables dans votre appartement — messages, bruits, odeurs — consiste à être vous-même ?

Je secoue la tête.

— J’ai conscience, enchaîne-t-il, que les médicaments puissent vous effrayer compte tenu de votre passé. Mais ce ne sont que des béquilles, rien de plus. Ils n’effectueront pas le travail thérapeutique à votre place. Si vous ne marchez pas, vous n’avancerez pas.

J’attrape le récipient, dubitative, tandis qu’il conclut :

— Autorisez-vous à changer, Orbona.

***

Je rentre chez moi, pensive. La suite de la séance s’est déroulée sans heurt, même si je n’ai pas eu l’impression d’avancer. Léa m’accueille avec un sourire et enclenche ma bouilloire sans me poser de questions. Deux cartons de pizza ouverts traînent sur la table basse.

— Il reste de la margarita et un bout de quatre fromages, t’en veux ?

Je m’installe sur le canapé après avoir décliné, l’estomac trop noué pour avaler quoi que ce soit.

— Alors, me demande Léa, ça s’est passé comment ?

— Difficile à dire… Pas trop mal. Et toi ? Aucun souci avec Zoé ?

— Nickel ! On a maté Kung Fu Panda et même si elle ne l’avouera qu’en présence de son avocat, elle s’est bien marrée. Elle a mangé une demi-pizza et elle est partie se coucher à la fin du film sans faire d’histoires. Elle s’est pas montrée très bavarde, par contre.

Doux euphémisme pour ma préado qui ne s’exprimera bientôt plus qu’à coup de grognements.

— J’aurais dû te fournir la traduction : un haussement de sourcil veut dire « oui », tandis qu’un soupir exaspéré en roulant les yeux signifie généralement « non ». Facile.

La bouilloire siffle. Léa se lève et navigue dans mes placards comme si elle était chez elle, sort deux tasses, grimace en voyant mes tisanes, puis demande :

— Ça t’ennuie si je ramène du vrai thé ? Je suis trop jeune pour boire de la verveine.

Je hoche la tête et me laisse aller contre le canapé, les yeux tournés vers le plafond, pendant qu’elle fait un aller-retour entre nos appartements. J’aurais préféré rester seule. En même temps, Léa s’inquiète pour moi, tente de trouver des solutions pour m’aider, me garde ma fille, je peux bien lui accorder un minimum d’attention, et tant pis si mon côté ermite fait la grimace. Quelques minutes plus tard, des effluves de fruits rouges envahissent la pièce principale.

Léa m’amène un mug, l’air gêné.

— Alors, tu m’en veux pas trop ?

— Non. Je ne sais pas ce que ça va donner, pour être franche. Le Dr Morand pense pouvoir m’aider et il souhaite me revoir jeudi prochain. Il a l’air très gentil et très compréhensif, mais…

— Mais ?

— J’ai surtout besoin de divorcer et de tourner la page. Tout s’arrangera après.

— Prends ça comme un support d’appoint le temps que ça se fasse.

Un support d’appoint. On croirait entendre le psychiatre au sujet de ces fichues pilules.

— Qu’est-ce qui te tracasse ? demande Léa.

Toujours aussi perspicace. Je bois une gorgée de thé en réfléchissant à la meilleure manière de présenter la chose. Je me vois mal critiquer le Dr Morand après qu’elle s’est décarcassée pour me prendre rendez-vous.

— Il m’a prescrit des médicaments. Des anxiolytiques. Rien d’anormal, mais j’ai un rapport un peu compliqué avec toutes ces molécules censées m’aider et qui, au final, me détruisaient à petit feu.

Léa m’observe, l’air interrogateur.

— Tu parles de ton internement, c’est ça ?

Je hoche la tête.

— Difficile à expliquer, mais j’étais dans un état second, comme si je naviguais en permanence dans du brouillard. La réalité même semblait différente. Éteinte. Je préfère largement aller mal sans médicaments que de revivre ça.

— Mais tu as réussi à quitter l’asile psychiatrique.

Je la regarde, un sourcil arqué.

— Oui, et ?

— Ce qui veut dire que le traitement a été efficace. Peut-être que sur le moment, ce n’était pas génial, mais à terme, cela t’a permis de t’en sortir.

Léa termine sa tasse avant de se lever.

— Je te laisse, il se fait tard. Mais pour les médicaments, tu devrais tenter, insiste-t-elle. Et si tu as besoin de quelqu’un pour garder Zoé, tu peux compter sur moi, alors n’hésite pas !

Je la regarde s’éloigner. Une fois la porte fermée, je me lève à mon tour et extirpe le petit récipient en plastique blanc de la poche de ma veste. Tenter ce qui m’a réussi lors de mon internement ? Je lâche un rire amer. Si elle savait…

Je me dirige vers la salle de bain, verse la totalité des pilules dans les toilettes et les observe disparaître dans un tourbillon d’eau sans desserrer les dents.

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