Je m’étouffe à moitié avec mon thé. Si j’ai toujours eu la sensation désagréable qu’une partie de la vérité concernant mon accident m’échappait, jamais au grand jamais je n’ai soupçonné Maxence d’en avoir été l’investigateur.
Je secoue la tête, choquée par les insinuations de Léa.
— Non, impossible. Il a des défauts, comme tout le monde, mais ce n’est pas un meurtrier.
— Son frangin avait l’air de prendre beaucoup de place, à t’entendre.
— Crois-moi, il n’y est pour rien. Et malgré leurs différences, il adorait Louis. Sa mort l’a totalement dévasté.
— Et pour ton accident à toi ?
Je me mords la lèvre. Entre mon coma artificiel, les sédatifs, puis le cocktail abrutissant de médicaments prescrits par mon psychiatre, je ne garde qu’un souvenir flou de mon réveil et des mois qui ont suivi.
— En toute honnêteté, je ne peux pas te dire comment il a réagi, parce que je n’en ai aucune idée. Malgré tout, je reste persuadée qu’il est incapable de tuer qui que ce soit.
Léa hausse les épaules.
— Je le connais pas, mais des mecs qui pètent un câble lorsqu’ils se font quitter et qui massacrent leur compagne, y en a tous les jours ou presque. Et pour Maxence, y a plus qu’une blessure narcissique. Si tu disparais, plus de problème d’image ni d’héritage. Il passe du pauvre type qu’on plaque et qui doit partager sa fortune au veuf éploré. Je dis pas qu’il est coupable. Seulement que ça fait deux accidents de voiture qui l’arrangent beaucoup et que, statistiquement, c’est peu probable.
Je comprends son raisonnement mais, comme elle l’a souligné, elle ne connaît pas Maxence. Moi si. Certes, il a changé au fil des ans et quand je le regarde aujourd’hui, je peine à retrouver le garçon doux et rêveur qui m’a fait craquer autrefois. Cela n’en fait pas un assassin froid et calculateur pour autant.
— Peu importe, dis-je pour couper court à la conversation. J’ai survécu, ce qui reste ma meilleure assurance-vie. Un deuxième « accident » entraînerait trop de questions et une enquête poussée. Que j’aie raison ou que ton hypothèse s’avère exacte, je ne risque plus rien.
— Sauf si tu te rappelles ce qui s’est passé ce soir-là.
— Comment ça ? dis-je en arquant un sourcil.
— Tu m’as dit que tu avais une sale impression. Un sentiment de malaise. Une voix d’homme, c’est ça ?
Je hoche la tête, une boule grandissante au creux de l’estomac.
— Imagine, continue Léa, qu’il y ait des gens qui n’ont aucune envie que tu récupères tes souvenirs ? À ta place, je mettrais toute mon énergie là-dedans. Pour pouvoir dormir tranquille, tu vois ? Pour t’assurer que c’était un vrai accident, et pas un moyen de faire disparaître une épouse gênante.
À ces mots, elle s’affale sur le canapé à côté de moi, m’observe avec un drôle de sourire, puis lâche :
— Ou je dois arrêter de mater des séries policières sur Netflix.
Sa remarque me fait éclater de rire, ce qui baisse la tension inconfortable qui s’était installée depuis sa folle théorie.
— Peut-être. Ou alors, je dois m’abonner et commencer à en regarder, dis-je avec un clin d’œil.
— T’as qu’un mot à dire et je te partage ma connexion et mes recommandations. C’est quoi ton trip ? Inspecteur bad-boy, vampire, viking sexy ?
— Viking sexy, ça sonne bien.
Elle se relève, les yeux brillants.
— Ma belle, tu vas pas être déçue. Je parie dix euros que Ragnar deviendra ton nouveau prénom favori.
— Vendu.
Je vide ma tasse, tandis qu’elle m’inscrit son mot de passe sur un bout de papier. Même si j’apprécie la capacité de Léa à sauter du coq à l’âne et le regain de légéreté de notre conversation, je ne peux m’empêcher de repenser à mon accident. Parce que, définitivement, quelque chose m’angoisse à chaque fois que j’essaie de m’en souvenir.
— Merci pour le thé. Je vais rentrer et réfléchir à tout ça.
— Franchement, désolée d’être lourde, mais c’est louche, ces deux accidents coup sur coup, insiste Léa. Surtout pour le frangin. Bref, si tu as besoin d’échafauder des théories foireuses, je suis là !
Je souris à sa remarque, puis quitte son appartement pour rejoindre le mien. Une fois la porte fermée, je me couche sur le canapé, pensive.
Maxence, à l’origine de mon accident ? Non, je n’y crois pas une seconde. Je comprends la méfiance de Léa, vu les coïncidences troublantes entre ma sortie de route et celle de Louis, mais il lui manque une information essentielle, que je suis seule à connaître. Un détail qui changerait complètement sa vision de la situation.
Ce n’est pas Maxence qui est responsable de la mort de son frère.
C’est moi.