Joe avait raison. Ton apparition en robe de mariée lors du défilé a créé une vague de réactions sans précédent. Un véritable tsunami dans le monde de la mode. Pas un magazine, pas un blog spécialisé qui n’en ait fait mention.
Désormais, tu es la muse d’Augustin. Tu feuillettes un énième article où il raconte comment il a « su dès le premier regard qu’Orbona bouleverserait les codes, en incarnant une féminité flamboyante, atypique, mélange d’innocence enfantine et de volupté presque maternelle ».
Tu ignores si tu dois rire ou pleurer. Alors, tu te cantonnes aux instructions de Joe : sourire et faire semblant. Ça marche autant sur les photos que dans la vraie vie.
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Les contrats pleuvent. Tu défiles pour les plus grands couturiers, fais la une de Vogue Italie. Tu as arrêté le lycée avec soulagement, ton nouvel emploi du temps et ta notoriété t’empêchant de poursuivre une scolarité normale.
Tu as fêté tes dix-huit ans dans un état second. Tu attendais cette étape avec tellement d’impatience, autrefois, que la banalité de l’événement t’étonne. Tout ça pour ça ? Enfant, adulte, rien ne change. Tu restes seule.
Ton père s’excuse d’avoir mal jugé Joe. Tu as envie de lui hurler qu’il avait raison, de te blottir dans ses bras pour qu’il te protège et de tout oublier. De redevenir cette petite fille dont la plus grande peur se tapissait dans le placard, une fois la nuit tombée. Aujourd’hui, tu sais que les monstres s’affichent en plein jour et qu’ils ne risquent rien.
Joe te fait venir dans son lit. Souvent. Et s’il t’interdit de fermer les yeux, il ne peut contrôler ton esprit. Dans ces moments, tu t’évades. Loin, très loin, là où rien ni personne ne peut t’atteindre. Une cabane, perdue dans la forêt. Un cocon de douceur qui te protège du monde extérieur.
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Tu perds du poids. On te félicite. Plus tu vas mal, plus tu maigris, plus ta cote monte. Tu fais partie des dix top-modèles les mieux payés au monde. Tu as l’impression d’être omniprésente. Dans les magazines, sur les podiums, sur les écrans. Tu n’en peux plus de ton double. De cette fausse toi qui te nargues, partout, tout le temps ; t’envoyant à la figure ce bonheur, cette prétendue réussite dans laquelle tu ne te reconnais pas.
Tu as envie de tout arrêter, de disparaître. Mais personne ne comprendrait. On te serine à longueur de journée que tu as de la chance, tellement de chance. Qui ne voudrait pas se trouver à ta place ? Qui ne voudrait pas être la perle de Sicile ? Alors tu souris, encore et toujours. Tu souris quand les larmes menacent, tu souris quand Joe t’invite à le rejoindre, tu souris quand tu vomis.
Tu souris quand tu n’aspires qu’à mourir.