Je me referme comme une huître après mon aveu. Léa n’insiste pas et je lui en suis reconnaissante. Elle me parle de son travail, d’un de ses habitués — marié — qui lui plaît un peu trop, de son rêve d’ouvrir un restaurant français en Thaïlande. Des discussions plus concrètes, plus joyeuses, qui calment peu à peu mes angoisses. Les brownies terminés, nous restons quelques minutes, les yeux fermés, à profiter du soleil dans la quiétude toute relative de ce début d’après-midi au cœur de Cannes.
Léa jette un œil à son portable et se redresse en soupirant.
— Je dois y aller.
— Tu travailles ce soir ?
Elle hoche la tête.
— Le samedi, c’est LA grosse soirée. Cocktail mystère, happy hours étendus, bref, tout ce qu’il faut pour rameuter les étudiants.
Je regarde ma montre. Il n’est même pas 15 heures. Léa, qui devine mes interrogations, enchaîne :
— Je fais l’ouverture. Je dois vérifier les stocks, ranger les arrivages du jour, préparer la salle, la caisse, les garnitures, bref, j’ai pas mal de taf avant que les clients débarquent.
Je me lève à regret, peu pressée de retrouver mes quatre murs. Nous marchons les premiers mètres en silence, côte à côte, lorsque Léa pose la question que je craignais :
— Tu me dis si je suis indiscrète, mais ton accident… tu penses à quelqu’un en particulier ?
— Je n’ai rien de concret, c’est juste une impression, éludé-je.
— Tu en as parlé ? À la police ?
Je me mords la lèvre. Je ne souhaite ni lui mentir ni me mettre à nu. Je lui en ai déjà trop dit. Je tente une nouvelle fois de répondre sans me dévoiler plus que de raison :
— Je me suis confiée à mon ancien psychiatre. Et cela ne s’est pas très bien passé.
Doux euphémisme pour son diagnostic de trouble de la personnalité paranoïde qui m’a valu mon internement.
— J’espère que tu le prendras pas mal, poursuit Léa en marchant sur des œufs, mais ce type, c’était juste un con. Des psys bienveillants, il y en a. Ça te ferait du bien de voir un professionnel à qui parler de tout ce que tu traverses, parce que tu m’as pas l’air super joyeuse en ce moment.
Sa sollicitude envahissante me touche autant qu’elle m’ennuie. Elle ignore par quoi je suis passée, les murs que je me suis pris et surtout, la situation précaire dans laquelle je me trouve. Comment la blâmer ? Même si j’ai le sentiment de trop me dévoiler lorsque je suis avec elle, je reste secrète. Mes placards contiennent tellement de cadavres que je ne n’arrive plus à les fermer.
— C’est compliqué. Si je montre la moindre faiblesse, la moindre fragilité psychologique, Maxence réclamera la garde exclusive de Zoé. Je ne peux pas prendre ce risque.
— Avec le secret médical, il n’en saura rien.
— Les autres patients dans la salle d’attente, les secrétaires, quelqu’un finira par me reconnaître. Par parler. Et ne me parle pas de consultation à distance, j’ai besoin de voir les gens pour parler.
Je crains surtout qu’on m’enregistre à mon insu, mais elle n’a pas à connaître mes angoisses.
— Je vois, soupire-t-elle. T’es coincée.
Je hoche la tête. Elle n’aurait pu mieux résumer ma vie.
Le reste du trajet se déroule en silence. Nous arrivons sur notre palier, lorsqu’une tache de couleur sur mon paillasson anthracite attire mon regard. Une grue en origami jaune vif a été déposée devant ma porte. Cela ne peut être que Gus. J’attrape sa création entre les doigts et admire la minutie dont il a fait preuve. Difficile d’imaginer qu’un homme aussi imposant soit capable d’une telle délicatesse.
Léa s’esclaffe :
— T’as une touche avec l’ours ?
Son ton, autant que sa remarque, me déplaisent.
— Un cadeau de bienvenue, dis-je pour temporiser.
— Mouais, j’y ai pas eu droit. Nan, il nous fait le remake du Bossu de Notre-Dame : lui en Quasimodo et toi en Esmeralda.
— Une version où Esmeralda a fini sur le bûcher, alors.
Léa baisse les yeux, gênée.
— Pardon, c’était pas très malin.
Je hausse les épaules, plus ennuyée que blessée par sa remarque.
— Il n’y a pas de mal, mais Gus m’a l’air d’être un homme fondamentalement gentil. Si tu avais échangé quelques mots avec lui, je suis sûre qu’on aurait trouvé deux grues en rentrant.
Vu la tête de Léa, soit elle en doute, soit elle s’en moque. Dans un cas comme dans l’autre, je n’ai pas envie de poursuivre cette discussion stérile.
— D’ailleurs, je vais aller le remercier. Merci beaucoup pour la balade. Et les brownies.
— Quand tu veux !
Léa retourne chez elle sur cette réplique. Je fixe un instant son palier, tiraillée par des sentiments mitigés. Elle ne pense pas à mal, mais sa manière de traiter Gus me dérange profondément. Il n’est responsable ni de son handicap ni de sa filiation.
Je descends les escaliers et toque à sa porte. Aucune réponse. Pourtant, j’entends la musique qui s’échappe de son appartement. Je toque une nouvelle fois, plus fort, avant de sonner. Toujours rien. Je colle mon oreille sur le bois, inquiète. Lui est-il arrivé quelque chose ?
— Gus ? C’est Orbona ? Est-ce que tout va bien ? Gus !
Une chaise racle le plancher et, un instant plus tard, je me retrouve face à mon voisin, qui m’observe d’un air perplexe.
— Cassé ?
Je souris devant ses yeux interrogateurs, et lui montre sa grue.
— Merci beaucoup. Elle est magnifique.
Tout son visage s’illumine et il m’invite à entrer.
— Cassé, cassé ! insiste-t-il en faisant de grands gestes de la main.
J’hésite, puis pénètre dans son appartement. Le séjour, immense comparé au mien, se compose d’une large table en bois massif flanquée de quatre énormes chaises. Hormis un fauteuil en cuir usé d’un autre âge, qui semble aussi vieux que confortable, tout le reste n’est constitué que de vitrines, dont chaque centimètre carré est occupé par un origami. Il y en a de toutes les tailles, de toutes les sortes, de toutes les couleurs : animaux, bâtiments, personnages. Un monde féérique et bariolé qui me laisse bouche bée. En toile de fond, une chaine hi-fi semblable à celle que je m’étais offerte avec mon premier salaire diffuse le Boléro de Ravel.
— C’est magnifique.
Ma remarque agrandit son sourire. Il s’attable, puis me tend une feuille bicolore — rose d’un côté, vert de l’autre. Prise de court, je finis par m’asseoir à sa gauche. J’attends une marche à suivre, une indication, mais Gus est reparti dans la confection de ce qui ressemble à un dragon sans plus se préoccuper de moi. La situation, bien qu’étrange, ne me pèse pas. Après tout, je n’ai rien de mieux à faire et je ne souhaite pas le vexer. Je sors mon téléphone et tape « origami facile » dans la barre de recherche. J’opte pour une tête de koala et me lance, tant bien que mal. Je dois recommencer plusieurs fois, ne comprenant pas la signification des petites flèches et des pointillés. Une vidéo explicative plus tard, me voilà face à un koala qui a dû voir des jours meilleurs.
Gus observe mon œuvre, les sourcils froncés.
— Il a dû manger des eucalyptus avariés, plaisanté-je.
— Cassé, conclut-il.
— Oui, cassé. Comme nous.
Il hoche la tête avec un grand sourire. Le Boléro de Ravel se termine à cet instant, puis reprend. J’imagine qu’il doit l’écouter en boucle. Je me rappelle mes cours de musique, au collège, lorsque nous avions étudié ce morceau, et je tape la mesure en fredonnant le moyen mnémotechnique inculqué à l’époque :
— Tom, où as-tu mis, ta brosse à dents, et, tes, chaussettes de laine, que je t’avais si bien tricotées, Tom, où as-tu mis, ta brosse à dents…
Je ne peux m’empêcher de rire face à l’air perplexe de Gus.
— J’ai appris le rythme avec cette drôle de phrase lorsque j’avais douze ou treize ans. Notre enseignant nous avait assuré qu’on s’en souviendrait toute notre vie et il avait raison. C’est resté.
J’échange un dernier regard de connivence avec lui, puis me lève.
— Je vais rentrer. Merci pour la grue. Et pour la compagnie.
Il ne répond rien et retourne à la confection de son dragon. Avant de partir, je m’emplis les yeux de couleur, puis quitte son sanctuaire.
Je monte les escaliers, songeuse. Je n’aurais jamais imaginé que m’essayer aux origamis à côté de Gus, en silence, m’apaise à ce point. Aucune nécessité de parler, de faire semblant. Pas besoin de m’épancher ou de me justifier. Simplement plier des feuilles de papier, en musique, sans être seule. Cela me rappelle Zoé, petite, qui voulait absolument que je la regarde jouer. Je ne devais pas participer, mais être présente. Hors de question de bouquiner ou pire, d’être sur mon téléphone. Je ne compte plus les heures passées à l’observer naviguer dans ses mondes imaginaires.
Je déverrouille ma porte, perdue dans mes pensées, et retiens un haut le cœur à peine le seuil franchi. Une odeur de poisson pourri, nauséabonde, me submerge. Je me bouche le nez et me précipite pour ouvrir toutes les fenêtres, puis ressors dans les escaliers pour respirer. Je m’éloigne, tout en énumérant les divers scénarios envisageables. La poubelle ? Impossible. Je l’ai jetée hier soir et je n’ai rien cuisiné qui puisse expliquer une puanteur pareille. Je panique à l’idée qu’un animal soit venu mourir chez moi, avant de me ressaisir. J'ai dû quitter l’appartement moins de trois heures, entre ma balade au parc avec Léa et mon atelier origami impromptu avec Gus. Un cadavre en décomposition mettrait beaucoup plus de temps avant d’empester de la sorte, sans compter que je ne vois pas par quel moyen une bestiole aurait pu rentrer. Non, j’ai beau réfléchir à toutes les possibilités, une seule explication émerge : les égouts refoulent dans ma fameuse salle de bain.
Il ne manquait plus que cela. Je m’arme de courage et descends retrouver mon cher propriétaire. Il ouvre la porte au deuxième coup, me faisant sursauter.
— C’est pourquoi ?
Ni bonjour ni sourire. Comment un homme aussi désagréable a-t-il pu engendrer un fils aussi doux et gentil que Gus ?
— Il y a un problème dans ma salle de bain.
— Ça peut pas attendre lundi ?
— Non, dis-je en secouant la tête.
Soupir. Regard mauvais. Confirmé, lui et moi, ce ne sera jamais le grand amour.
— J’arrive dans cinq minutes.
Et il me claque la porte au nez. Je lève les yeux au ciel et inspire plusieurs fois lentement pour me calmer. Je monte à nouveau sur mon palier et ne peux m’empêcher de grimacer. Les relents fétides, loin de s’estomper, se diffusent désormais à l’extérieur. Au moins, il ne pourra pas m’accuser de l’avoir dérangé pour rien.
Un quart d’heure plus tard, Lombard se décide enfin à passer me voir. Même si je bouillonne intérieurement, je ne laisse rien paraître et l’accueille avec un sourire de façade. Il pénètre dans mon appartement sans enlever ses chaussures et fonce droit dans la salle de bain. Je le suis en respirant par la bouche, étonnée par son manque de réaction.
Il ouvre les robinets, tire la chasse d’eau, puis se tourne vers moi, un sourcil arqué.
— C’est quoi le problème ?
Je lâche un hoquet de surprise.
— Mais… l’odeur !
L’air est à peine respirable. À moins d’être privé d’odorat, impossible de ne pas être saisi à la gorge par la puanteur ambiante.
Il se gratte la tête et me dévisage comme une bête curieuse.
— Je sens rien de particulier. Vous êtes pas super sensible, des fois ?
J’en reste coite. Il se moque de moi ?
— Un instant.
Il ne perd rien pour attendre. Avec un témoin, il ne pourra plus faire semblant pour se débiner. Je fonce vers Léa et frappe à la porte en croisant les doigts pour qu’elle soit encore là. Elle m’ouvre, surprise, une serviette nouée autour de la tête.
— Un souci ? demande-t-elle. T’as l’air dans tous tes états.
— Tu peux venir chez moi cinq minutes ? J’ai besoin d’un deuxième avis.
Elle me suit à l’intérieur de l’appartement. J’attends une exclamation outrée de sa part, une remarque balancée sans tact dont elle a le secret, sauf qu’elle se contente de rester plantée dans mon salon les bras ballants.
— Euh… je dois donner mon avis sur quoi ?
— Tu ne sens rien ?
Elle écarquille les yeux, inspire un grand coup, puis me regarde d’un air désolé en secouant la tête.
— T’as cuisiné un truc à la cannelle ? tente-t-elle.
Mes épaules s’affaissent. Lombard choisit ce moment pour sortir de la salle de bain, faisant sursauter Léa au passage. Après un grognement en guise de salutation pour ma voisine, il se tourne vers moi :
— Tout est en ordre. Vous avez dû percevoir une odeur de l’extérieur, avec toutes ces fenêtres ouvertes, conclut-il en balayant le séjour de la main.
— Non, cela vient d’ici, rétorqué-je la mâchoire serrée.
— Sauf que vous êtes la seule à sentir ces odeurs imaginaires. Le problème ne provient sans doute pas de l’appartement, ajoute-t-il avec un rictus qui me fait bouillir le sang.
— Je ne suis pas folle !
J’ai hurlé. Son regard condescendant, ses insinuations, tout me ramène à une période de ma vie que j’essaie d’enterrer. J’ai hurlé, alors que je sais pertinemment que perdre mes moyens ne fera que le conforter dans son diagnostic : Orbona est cinglée.
Lombard me toise, puis assène sans me quitter des yeux :
— Les fous ignorent qu’ils sont fous.
Je m’apprête à répondre, lorsqu’un pas lourd retentit dans les escaliers. Nous pivotons tous les trois en direction de ma porte d’entrée, pour apercevoir Gus débouler, l’air inquiet. Le seuil franchi, il se bouche le nez.
— Cassé, cassé, répète-t-il en secouant la tête avec une grimace de dégoût.
À la vue de son fils, Lombard se décompose. Il l’attrape sans ménagement par le bras et l’expulse de l’appartement.
— Tu ne peux pas venir ici ! le houspille-t-il. Tu ne dois pas déranger les locataires !
Gus rentre les épaules, penaud, et m’adresse un regard de doute et de peine mêlés. Je n’ai pas le temps de réagir qu’ils disparaissent tous deux dans l’escalier, me laissant seule avec Léa.
— Et beh, commente cette dernière, j’ai rien compris.
Pour moi, au contraire, tout est clair :
— Tu as vu Gus ? Il a senti la même chose que moi.
Léa se balance d’un pied sur l’autre, visiblement contrariée.
— Tu sais, il a pas la lumière à tous les étages et je pense que tu surinterprètes. Et puis bon, y a aucune odeur bizarre. T’aurais pas un souci avec ton nez ? Un problème de sinus ? Ça semble plus logique, comme explication, non ?
— Peut-être.
Inutile de me justifier ou d’insister, elle ne me croira pas.
— Allez, viens boire un café chez moi, propose-t-elle, en attendant que ton appart s’aère.
J’acquiesce, en espérant que mon désarroi ne se voit pas. Car cet immeuble cache définitivement quelque chose d’anormal. Et seul Gus et moi en sommes conscients.