Geoffroy se penche vers toi tandis que tu feuillettes ton book. Tu peines à reconnaître cette créature sur papier glacé qui te ressemble vaguement. Entre le maquillage, la lumière, la pose, les vêtements, tu te découvres femme fatale alors que tu n’as pas encore quitté l’enfance. T’observer travestie ainsi te fascine autant que cela te perturbe. C’est toi sans être toi, comme si tu jouais à être quelqu’un d’autre. Tu te revois, petite, mettre les escarpins de ta mère et déambuler dans le salon en essayant tant bien que mal de ne pas tomber. Aujourd’hui, les chaussures sont à ta taille, mais le sentiment reste le même.
— Alors, t’en penses quoi ? demande-t-il de sa voix rocailleuse.
— C’est… étrange.
— C’est parfait, tout le monde sera fou de toi. Tu vas casser les codes. Les gens en ont marre des squelettes sur pattes. Toi, t’as des hanches, des seins. Une vraie femme, quoi.
Tu ne dis rien, autant par gêne que par pudeur. À seize ans, tu te sens tout sauf légitime pour représenter une quelconque féminité, surtout lorsqu’elle se résume à ta poitrine et à ton bassin. Une vraie femme. Que sont les autres ? Celles dont les formes ne se sont jamais développées ? Les trop petites, les trop minces, les trop ceci, les pas assez cela ? Des fausses ? Des contrefaçons ? Tu gardes tes réflexions pour toi, incapable de détacher les yeux de cette illusion que tu as incarnée le temps d’une séance.
— Le visage d’Ornella Muti, les courbes de Sophia Loren, poursuit Joe. Je t’ai trouvé ton surnom, tu sais ?
— Mon surnom ?
— Toutes les plus grandes en ont un : la panthère noire pour Naomi Campbell, la brindille pour Kate Moss, The Body pour Elle Macpherson. Toi, tu seras « La perle de Sicile », dit-il en écartant ses mains comme s’il l’inscrivait en lettres géantes.
— Ce n’est pas un peu long ? dis-tu, peu convaincue.
— Non. Tu mérites un max de mots.