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De plus en plus étrange

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article 985
Par Renarde

J’ignore combien de temps je suis restée à regarder mes fameuses pilules, perdue sur mon canapé. Est-ce que le Dr Morand m’a refilé des hallucinogènes ? Pour quelle raison ? Quel est le rapport avec le Dr Rolt-Leveque ?

La sonnette me fait sursauter, coupant court à mes interrogations.

— Livraison de brownies ! crie une voix à travers la porte.

Léa. Je me précipite vers mon armoire à pharmacie et y jette ma boîte de pilules. S’il y a bien une personne à ne pas mettre dans la confidence, c’est elle.

Je lui ouvre, en essayant de ne pas montrer mon anxiété. Heureusement, elle ne semble pas remarquer quoi que ce soit et s’attable sans plus de cérémonie.

— Café ? demandé-je.

— Café.

J’enclenche la machine. Je retourne vers elle avec nos deux tasses fumantes. J’espère qu’elle ne me parlera pas de son père ou des phénomènes étranges que j’ai perçus ces derniers temps, vu les dernières révélations d'Aïcha.

Mais c’est un tout autre sujet qu’elle aborde :

— J’ai causé avec Bérangère, ce matin. Le brunch le plus bizarre de toute la création depuis que le brunch a été inventé.

Je me penche vers elle, plus nerveuse que je l’aurais imaginé.

— Alors ? Elle a mordu à l’hameçon ?

Léa hoche la tête. Elle devrait être enthousiaste et pourtant, elle semble tout sauf réjouie.

— Un problème ? demandé-je.

— Disons qu’elle n’a pas eu la réaction qu’on attendait.

— Comment ça ?

Léa se passe la main derrière la nuque, empruntée.

— Je l’ai observée au moment où j’ai lâché que tu commençais à retrouver tes souvenirs. J’espérais la voir paniquer, tu comprends ? Genre, mon Dieu, Orbona va se rappeler que c’est moi qui ai scié les freins de sa voiture ou un truc comme ça. Mais pas du tout. Au contraire, elle était absolument ravie.

Bérangère, ravie que je recouvre la mémoire ? Cela n’a aucun sens !

Léa hésite, puis poursuit :

— Le problème, c’est que c’était presque plus flippant, en fait. La nouvelle l’a surexcitée, mais pas dans le genre bienveillant, tu vois ? Plutôt comme si j’avais annoncé à un serial-killer qu’il allait être relâché pour vice de procédure. Elle veut vraiment que tu te souviennes de ton accident. Et vu son sourire de psychopathe, je doute que ce soit pour ton bien.

Elle se mord la lèvre, avant de déclarer :

— J’aurais jamais cru dire ça, mais vaut peut-être mieux que tu restes amnésique. Je me fais peut-être des films — je sais que c’est ma grande spécialité — ajoute-t-elle avec un rire gêné, mais elle m’a fichu les boules. J’imagine que c’est pas les nouvelles que tu attendais.

En effet.

— Je n’y comprends rien, avoué-je. Elle sait quelque chose que j’ignore et qui ne joue pas en ma faveur, mais quoi ?

— Aucune idée. Tu veux que je creuse ?

— Non. Elle va se méfier.

Et hors de question que Bérangère s’intéresse davantage à moi. Moins elle en sait sur ma vie, mieux je me porte.

Léa pique un brownie, puis me lance, la bouche à moitié pleine.

— Ta belle-mère me donne des nœuds au cerveau. T’en prends pas ? ajoute-t-elle en montrant son gâteau.

— Pas faim, merci. Mais Zoé sera ravie de les trouver ce soir.

— Tu dois être impatiente qu’elle rentre.

Ma grimace me vaut un sourcil arqué.

— Je souhaite avant tout la protéger. Entre Bérangère et cet appartement, je n’ai pas l’impression que rester autour de moi soit très sûr, en ce moment.

— Pas faux. Tu veux pas demander à Maxence qu’il la garde cette semaine ? Exceptionnellement ?

J’hésite. L’idée de ne pas la voir m’arrache le cœur, sans compter que Maxence risque de s’en servir pour démontrer que je ne suis pas quelqu’un de fiable.

— Ça ira. On en a traversé d’autres, elle et moi.

— Au pire, elle peut se réfugier chez ta gentille voisine, conclut-elle avec un clin d’œil.

Au pire, oui. Parce que, même si Léa s’est toujours montrée adorable avec moi, je commence à douter de tout le monde. Y compris de ma « gentille voisine ».

***

Mardi. Tout est calme. Trop calme. J’oscille entre des moments de panique, où se mêlent les angoisses liées aux révélations d’Aïcha, à mes séances chez le Dr Morand et à la présence inquisitrice de Bérangère, et des instants plus introspectifs, où je tente de me concentrer sur ma relation avec Zoé. Sauf qu’elle n’a pas dû prononcer plus de deux phrases depuis dimanche soir.

Au moins, quand elle n’est pas présente, je suis vraiment seule. Là, j’expérimente la solitude à deux. J’ai passé une partie de ma matinée sur des forums de parents — ou plutôt, de mamans, vu les pseudos —, pour me rassurer. Visiblement, les adolescents possèdent un quota de mots par semaine qui doit se limiter à dix. Maximum. J’ai beau savoir que c’est une phase normale, attendue, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter. Et si cela cachait quelque chose de plus grave ? Et si, dans son cas, cela dénotait un profond mal-être ? Après tous, la grande majorité des enfants de son âge n’ont pas traversé les mêmes épreuves qu’elle. Craindre que sa mère ne survive pas à son accident de voiture, puis être tenue loin d’elle parce qu’elle est internée dans un asile, pour finalement se retrouver au cœur d’un divorce une fois que tout semble réglé n’a rien d’anodin.

Mon téléphone vibre. Un message d’Aïcha.

J’ai reçu le rapport concernant vos prétendus médicaments (cf. fichier joint).

J’ouvre le document, fébrile, et blêmis en voyant le résultat.

Je m’attendais à tout sauf à ça.

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