side_navigation keyboard_arrow_up

Werner 4

visibility 2
article 1,6k

Dimanche 31 mars

J’ai passé une bonne partie de la matinée à faire la lessive. Activité ennuyeuse s’il en est, qui laisse du temps pour réfléchir.

J’en suis toujours aux même points :

1) Je ne peux pas espérer compter sur la chance pour retrouver la trace de H et A.

2) La ville est trop grande pour mener une recherche par moi-même.

3) Ce devrait être un boulot pour la Commission Centrale ; en tout état de cause, mes compétences sont limitées en la matière.

4) Ils sont perdus autant que moi, mais ils se méfient et sont donc dangereux.

5) Ma propre sécurité repose entièrement sur le bon vouloir de B., qu’ils ont peut-être vue, lui faisant perdre toute possibilité d’anonymat.

Ce qui induit les conséquences suivantes :

A) Je dois mettre en place une méthode la plus régulière possible pour la collecte de preuves et d’indices.

B) Il me faut recruter un réseau digne de ce nom.

C) Quitte à impliquer B. plus que de raison, autant lui donner un rôle officiel.

D) Au vu de son histoire personnelle, il est probable qu’elle soit de bon secours pour la décision B).

E) Au vu des points contentieux 2), 4) et 5), la sécurité personnelle des agents et collaborateurs impliqués doit être une priorité absolue.

F) De plus amples détails opérationnels sont nécessaires.

Par ailleurs, dans la mesure où le phénomène extraordinaire ayant mené à l’ouverture du passage ne s’est pas répété dans un laps de temps observable, et que la chose était inconnue des services, il faut partir du principe qu’il ne se reproduira pas.

(Autrement dit, je suis coincé ici. Je n’ai aucune envie d’y penser.)

(Que va devenir mon appartement ? Est-il déjà reloué ? Je devais rendre des livres à la bibliothèque. Il faut arroser la plante toutes les semaines. Elle perd assez de feuilles comme ça.)

(La disparition a probablement mis le Ministère au complet dans tous ses états. Haute trahison. Je peux citer tous les paragraphes de lois violés et ils sont punis de mort.)

(Je ne peux pas en vouloir à Georg de m’avoir pris mon arme dans ce tunnel.)

(Tout est de la faute de A et H. Ils ne doivent pas s’échapper. Ils paieront.)

D’autre part, la révélation d’informations classées secret défense à des individus sélectionnés mais non accrédités peut se révéler une nécessité mais ne doit pas dépasser le raisonnable ni mettre en danger la réussite des opérations.

(Personne n’en saura rien. Le Secret n’existe que pour moi en ce temps.)

Conclusion : il est temps de parler à B.

Ce qui me laisse le reste de la journée pour préparer la conversation. En attendant, c’est l’heure de me faire à manger.

B est rentrée fatiguée. Elle disparaît dans sa chambre sans même me demander ce que j’ai fait aujourd’hui et ne se montre qu’au moment du dîner.

– Vous avez des frères et sœurs ? demande-t-elle tout à trac devant sa tranche de rôti froide.

Je fais un signe négatif. Elle soupire.

– Vous avez bien de la chance, juge-t-elle.

– Ma mère ne serait sans doute pas d’accord. La dernière fois qu’elle a perdu un bébé, j’étais assez vieux pour m’en souvenir.

(J’avais huit ans, c’était peu après que mon père a été libéré d’un camp de prisonniers en France.)

Elle rougit et baisse la tête.

– Pardon.

– Pourquoi ? Comment sont les vôtres ?

– Mon frère est pasteur et sa femme… (Elle cherche ses mots.) Elle se prend très au sérieux. Elle ne sait parler de que sa maison et de mes neveux.

– Et les neveux ?

Elle soupire à nouveau.

– Je les aime bien, mais ils sont… enfin, je veux dire, ce n’est pas comme s’ils avaient des choses intéressantes à raconter à leur âge. Le plus grand n’a même pas dix ans, et ils vivent dans un trou perdu… si je puis me permettre.

– Ah bon. Ils doivent bien aller à l’école, non ?

– Oh, bien sûr. Ce n’est pas perdu à ce point.

Elle contemple son rôti et repousse son assiette.

– J’ai mangé trop de gâteau à midi, je crois, avoue-t-elle. Et vous, qu’avez-vous fait de votre journée ?

– La lessive. Vous la verrez quand vous irez vous laver les dents. Et j’ai réfléchi.

– Vous avez réfléchi, répète B.

Elle pose ses coudes sur la table, entrecroise ses mains et y appuie son menton.

– Oui. Je cherchais des moyens de récupérer Apffel et Heimbach sans avoir à retourner toute la ville.

– Parlez-moi d’eux.

Je reste silencieux le temps de sélectionner les informations.

– Ils n’ont rien de particulier… Ils ont vingt-et-un ans tous les deux. Ils avaient déjà passé deux ans dans les troupes régulières et ils avaient des états de service corrects.On nous les avait transférés il y a six mois. Ils en avaient encore six autres à tirer avant de retrouver la vie normale. Heimbach vient de Lalendorf, dans le Mecklenbourg. Il a fait des études techniques, il terminait un apprentissage de soudeur quand il a été incorporé. Son père est ouvrier agricole, il est au Parti depuis 1953. Apffel ne travaillait pas, mais il a un diplôme technique aussi, dans l’industrie. Il est de Bautzen, en Saxe. Ses parents tiennent une épicerie. Ils ne se connaissaient pas avant d’arriver chez nous. Ils étaient passés par les Jeunesses libres, une scolarité normale, aucun lien familial suspect.

– Dans ce cas, pourquoi prendre autant de risques ?

– Ils ont sauté sur la première occasion. Ce qui m’étonne, c’est que personne ne s’en soit douté avant.

(C’est une faute grave qui mériterait une enquête interne. Pourquoi je ne m’en suis pas douté ?)

– Ça ne répond pas à la question, me fait-elle remarquer en se redressant.

– Je ne peux pas m’avancer pour le moment. (Elle n’est pas convaincue. Je me force à développer.) À titre personnel, je pense que les opinions politiques réactionnaires d’Apffel n’y sont pas pour rien. Heimbach est un suiveur dans l’âme, et il n’est pas assez malin pour monter le genre de plan nécessaire à ce type de projets tout seul.

– C’est l’impression que j’en ai eu. C’est lui qui a fui en premier, n’est-ce pas ?

– Dimanche dernier ? Oui. Apffel ne peut pas s’empêcher de faire de l’esbroufe.

Elle renifle.

– Je vois le genre. Quand j’étais petite, on en avait un comme ça dans notre bande. Il avait huit ans. À cet âge-là, c’est encore pardonnable.

J’acquiesce.B. s’est prise au jeu.

– Les connaissiez-vous bien ?

– C’est mon boulot. Cela dit, aucun des deux n’était particulièrement bavard, même avec leurs camarades.

(L’une des multiples raisons pour lesquelles j’aurais dû les garder à l’œil.)

Elle triture sa broche, pensive.

– Qu’espéraient-ils trouver de l’autre côté ? Vous aviez parlé d’une frontière ?

– Oui. Franchement, je me le demande. Ils n’étaient pas préparés. Ils se seraient retrouvés à la rue et sans boulot.

(La trahison ne valait pas le coup, d’un point de vue logique. Ce n’était pas comme s’ils avaient quoi que ce soit à offrir au contre-espionnage occidental. On nous voyait tous les jours sur ce fichu quai.)

– Ils se sont retrouvés à la rue et sans boulot, remarque-t-elle. Ne pourraient-ils pas essayer de quitter Berlin ?

– Avec quel argent ? En plus, ils ne s’attendaient pas à débarquer ici. Ce monde leur est inconnu. Ils ont besoin de repères.

– Ça se tient. Vous savez, il est facile de disparaître dans cette ville. Des centaines de personnes y débarquent chaque jour. On peut se fondre dans la masse. C’est un des grands thèmes de Kresner.

– Ils ne sont pas d’ici. Ils se trahiront à un moment ou un autre.

– Comment le sauriez-vous ?

– C’est bien le problème. Il n’y a que vous et moi. Ça n’est pas censé se passer comme ça.

– Comment ça ? me coupe-t-elle.

– On ne peut pas mener une enquête de cette ampleur à deux (un et demi, je corrige en silence pour moi-même.) Il nous faudrait…

Je cherche mes mots. Il nous faudrait l’aide des agents chargés de la surveillance des entreprises pour retrouver leur trace, du service d’anthropométrie, des collaborateurs, des gars pour les filatures, une équipe d’intervention complète, et des subtilités qui me sont inconnues. La CC ne communique pas ses méthodes.

– Toute une équipe de spécialistes, poursuis-je.

– Comment comptez-vous faire, alors ?

– Vous disiez connaître du monde.

Elle cligne des yeux.

– Je connais des gens, mais je ne sais pas s’ils pourront nous être utiles.

– Dites toujours.

Elle compte sur ses doigts.

– Eh bien, il y a mes camarades de classe, pour commencer. Je leur envoie des cartes pour leur anniversaire et Noël. Certaines ont fait de jolis mariages, vous savez. Je peux aussi aller voir des anciens amis et protégés de mes parents, lorsque mon père travaillait dans les faubourgs. Sans vouloir me vanter, ajoute-t-elle en rougissant, nous leur avons souvent été d’un grand secours, et ils seraient probablement ravis de nous aider. Ensuite, il y a ses anciens collègues et les autres pasteurs du quartier… Ils sont souvent au courant de la vie des gens. C’est pour ça qu’on va les voir. Tout dépend de ce que vous êtes prêt à leur révéler.

– Il faudra inventer une histoire crédible.

– C’est évident, approuve B. En avez-vous une ?

– Non, pas pour le moment.

– Bah, on aura le temps d’y penser demain, décide-t-elle. Nous avons tous les deux eu une longue journée… Je ferai la vaisselle lundi.

Elle m’abandonne peu après.

(Note : j’ai fait la vaisselle. Je ne supporte pas de la voir traîner.)

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.