Samedi est un jour vide. B m’explique que l’édition du dimanche est réduite, et celle du lundi reprend des annonces externes. Le matin, Munch m’embarque pour une ronde dans le centre-ville qui ne donne rien. Il essaie de faire la conversation. (Note : J’en apprends beaucoup plus sur lui qu’il n’en apprend sur moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris, hier, mais cela ne doit pas se reproduire.) Il est marié, père de plusieurs enfants dont les plus vieux sont à l’université et les plus jeunes au lycée. Au moins une fille déjà mariée. Sa cadette a fait son entrée dans le monde récemment. Un couple très uni. Il refuse de quitter la ville, car il a promis à son épouse de ne jamais rater une soirée avec elle. (Note : il n’a pas l’air de trouver ça ennuyeux, et je me suis abstenu de commentaires.) Pas de photos à prendre. Il me paie le restaurant à midi.
L’après-midi, les journalistes sont en réunion, mais je n’y suis pas convié. Le patron, qui me trouve errant dans la salle de rédaction, me conseille de rentrer me reposer. B est occupée à corriger et me laisse ses clés. Je fais le trajet à pied.
Elle a abandonné sa vaisselle propre de la veille sur le comptoir et une tasse de café à moitié terminée traîne sur la table. Je n’ai rien à faire en attendant son retour. Je décide à tout passer à la Javel après avoir remarqué des taches noires près de la cuisinière. Le four aussi en a besoin.
(Note : Récurer la cuisine me fait regretter la radio, ou les disques, qui empêcheraient mes pensées de tourner toutes seules. Le silence n’est troublé que par des pleurs vagues venus de l’autre côté du palier. Parfois, une porte s’ouvre, des pas descendent l’escalier. Ouvrir la fenêtre ne permet pas de faire entrer la vie, car l’appartement donne sur la cour.)
Rendre la cuisine propre me prend deux bonnes heures. Il m’en reste encore autant avant le retour de B. Sa bibliothèque comporte surtout des romans de gare sages. Aucun titre qui ait passé l’épreuve du temps. J’en prends un au hasard. (Note : une histoire de jeune fille malheureuse qui ressemble trop à Jane Eyre pour que ce soit une coïncidence.)
Lorsque la luminosité baisse, je range le livre. De la fenêtre ouverte, on entend des enfants. Je vais regarder le coucher de soleil avec une cigarette.
(Note : c’est la dernière des paquets que j’avais sur moi. J’ai été pris par surprise. Il est trop tard pour s’en racheter avant lundi. Il va falloir faire sans. Un lien ténu me rattachant à mon foyer part en fumée sous le ciel rose.)
B. toque à la porte. Elle déballe ses courses sur la table de la cuisine en me racontant des histoires de dames âgées essayant de doubler dans la queue. Un universel, à croire. Ce n’est qu’en se retournant pour ranger ses commissions qu’elle réalise la nouvelle propreté de sa cuisine. Elle reste interdite, puis me jette de brefs regards curieux en finissant de remplir les placards. J’allume les lampes à pétrole. Je dois insister pour qu’elle me confie l’épluchage des légumes, tandis qu’elle s’attaque à débiter un chou volumineux. Elle ne parle plus.
Pendant que la soupe cuit, je prends en note les informations de la journée. Quel système de sténo utilisez-vous, me demande-t-elle tout à trac. L’unifié, réponds-je, surpris. Elle n’en a jamais entendu parler, mais elle est intéressée. Elle est restée au Gabelsberger, explique-t-elle. C’était déjà désuet quand elle l’a appris, mais c’était grâce à ça qu’elle s’était fait engager : c’était celui qu’utilisait le secrétaire du patron et elle était censée pouvoir le relire. C’était une chance, que sa professeure au lycée de jeunes filles soit de la vieille école, non ? Je ne sais pas quoi répondre à ça. Elle a un petit sourire difficile à décrypter. Je lui demande si elle veut comparer les méthodes et elle se montre enthousiaste. Elle me fait écrire une phrase qu’elle trace elle aussi juste en dessous. Nous en concluons qu’il nous est impossible de nous comprendre mutuellement. (Note : J’en suis soulagé. Devoir encoder mes carnets aurait été fastidieux.)
La distraction l’a décoincée et, après le repas, pendant lequel elle me fait raconter ma matinée, elle s’autorise à me demander pourquoi j’ai tout passé à la Javel. Je lui demande si elle a déjà entendu parler des bactéries. Il s’avère que oui. Elle me regarde bizarrement, mais déclare que, si je m’ennuie, je peux bien récurer tout l’appartement. (Note : l’idée a l’air de lui plaire.) Sauf sa chambre, ajoute-t-elle après coup, ce à quoi je ne réponds pas.
Ce n’est qu’après avoir fait la vaisselle qu’elle me demande si je veux venir avec elle au culte demain. Elle y va avec la voisine, confie-t-elle. Je refuse. Elle soupire et me charge de préparer le repas. Ele a acheté un rôti et des haricots verts. Je promets de m’en occuper.
Elle ne tarde pas à se retirer, me laissant le soin d’éteindre les lampes. Je n’ai pas sommeil. Je reprends le roman de l’après-midi. (Note : Il ne s’améliore pas au fur et à mesure, mais l’autrice, ayant renoncé aux artifices les plus grossiers de ce genre de littérature, livre un travail tout à fait correct, bien qu’à peu près dénué du moindre intérêt stylistique.) Il est tard lorsque je le termine. J’éteins la lampe et reste longtemps dans l’obscurité, à compter les secondes à l’horloge, faute de pouvoir penser à quoi que ce soit de constructif. (Note : je me demande ce qu’ils ont pu raconter, chez moi, pour justifier notre disparition. Aucune option ne me paraît favorable. Sans parler des réactions.)
Le lendemain, B me réveille ; puis s’attaque à la préparation du café. L’odeur infuse jusqu’à la salle de bain, où je suis allé m’habiller. Je refuse la tasse qu’elle m’a servie. Elle n’a pas le temps de m’interroger. On frappe à la porte et elle doit se précipiter. Une rapide discussion à mi-voix plus tard, elle revient, engloutit un morceau de pain, enfile son chapeau et claque la porte sans me dire au revoir, ni me présenter à la voisine. (Note : je tâche de ne pas le prendre mal.) Il ne me reste plus qu’à aller terminer ma nuit en attendant son retour.
Le bébé d’en face me réveille à son tour. Il est dix heures cinquante-trois à l’horloge. B. a déclaré qu’elle rentrerait à onze heures et demie. J’ai tout juste le temps de trouver comment fonctionne le four pour y mettre le rôti, puis de m’occuper des haricots verts. (Note : j’essaie de ne pas penser à ma mère, qui passe ses étés à cueillir puis faire cuire en bocaux les haricots du jardin pour l’hiver, réquisitionnant mon père pour les équeuter. À quoi bon ? Ils ne sont pas encore nés, à cette époque.)
J’entends B. et la voisine rentrer ; elles montent les escaliers en plaisantant, puis se séparent sur le palier. B. vient voir comment je m’en suis sorti. Elle est satisfaite et déclare qu’elle surveille la fin de cuisson du rôti. J’égoutte les haricots et mets la table.
B. n’est jamais à court de sujets de discussion. Elle me confie que la voisine a l’air fatiguée. Son bébé fait ses dents. Elle ne dort pas. Je sais, dis-je. J’entends les pleurs le soir. Elle s’étonne. De sa chambre, tout est silencieux. Elle réfléchit. À quelle heure avez-vous éteint, hier soir ? Dans les deux heures du matin. Elle reste silencieuse le temps de mastiquer son morceau de viande, mais m’observe. Cet après-midi, je vous emmène en balade, annonce-t-elle. Vous êtes tout pâle. Elle refuse d’admettre que c’est ma couleur naturelle.
Elle change de chaussures et de chapeau pour sortir. Nous prenons la direction des quais. B. déclare qu’elle aime bien se balader là. Elle aime voir l’eau. La Spree est pourtant encore plus sale qu’à son habitude, ce que je ne peux m’empêcher de lui signaler. Elle sourit. Comment est-elle, chez vous ? Pas grise, je réplique. Sauf quand il fait vraiment nuageux, et pourtant, il y a des industries en périphérie. Elle hoche la tête. Quand j’étais petite, nous habitions plus au nord, dans les quartiers ouvriers. L’air était toujours gris. La ville a beaucoup grandi depuis cette période. Elle est encore plus grande à mon époque, et elle continue de s’étendre. J’habite – j’habitais – assez loin du centre-ville, dans un ensemble neuf, mais je viens de la campagne. Elle ricane. Je m’en étais déjà aperçue. Vous n’avez pas l’accent local. Je lui réplique que ce sont les Berlinois qui ont un accent, ce qui la fait rire de plus belle. Au moins, vous comprenez notre patois, fait-elle remarquer. La voisine est de Hambourg et, au début, elle avait parfois besoin que je lui explique mon vocabulaire. Nous échangeons un regard amusé. Elle reprend : quel genre de campagne ? La Thuringe. Elle siffle entre ses dents. La vraie campagne, alors, au milieu de la forêt ? Non, mes parents habitent un petit village entre Weimar et Iéna, au milieu des champs. Elle n’a pas l’air de situer. Je lui lance, vous savez que le monde est vaste ? Vous êtes déjà sortie de cette ville ? Elle hausse les épaules. Pratiquement pas. Quand j’avais treize ans, on est allés passer l’été au bord de la mer. Mon père était déjà malade, et les médecins pensaient que ça lui ferait du bien. Et alors ? Elle regarde au loin. Ça a peut-être aidé, mais le mal était déjà dans ses poumons. Il est mort l’année suivante. Je suis désolé, dis-je doucement. Elle soupire. C’était il y a longtemps. Maintenant, ma mère habite dans un village à une demi-heure d’ici en train, avec mon frère et sa famille. Je vais les voir régulièrement.
Elle change de sujet. Vous ne fumez pas ? Je dois lui expliquer que je n’ai plus de cigarettes et que je devrais m’en racheter lundi. Que je devrais vous en racheter lundi, fait-elle remarquer. Ça vous dérange ? lui demandé-je. Oh, non. Je vous l’ai déjà dit. Vous me rembourserez vendredi. Elle sourit. Je tiens les comptes, si ça vous rassure. Vous savez, proposé-je, je peux aussi participer pour les courses. Il faudra y réfléchir, répond-elle. Combien vous ont-ils proposé, en salaire ? Trente marks par semaine. Elle fait la moue. C’est plus que moi. Ce n’est pourtant pas si difficile de se servir d’un appareil photo, non ? Je pourrais vous apprendre, si ça vous intéresse, lui proposé-je. Oh, vraiment ? J’aimerais beaucoup. Pour les courses, ajoute-t-elle après un instant de réflexion, si vous avez besoin, vous pourrez encaisser le chèque du salaire sur mon compte, et vous me direz ce dont vous avez besoin pour vos besoins personnels. Comme ça, vous n’avez pas besoin de vous trouver des papiers pour ouvrir un compte à votre nom pour le moment. (Note : les papiers. J’avais complètement oublié ce détail.) Vous pouvez vous faire contrôler dans la rue ? L’idée l’étonne. Non, pourquoi faire ? On n’a pas de petit livret comme le vôtre, développe-t-elle. (Note : elle ne s'est pas rendu compte qu'elle vient de se trahir, cette fouineuse du dimanche.) Donc, techniquement, si on me demande, je pourrais donner n’importe quel nom ? Probablement, admet-elle. C’est comme ça que les criminels s’en sortent, dans les romans, non ? (Note : et c’est pour ça qu’on leur prend leurs empreintes digitales quand on les arrête… Si la technique a déjà été découverte. Le niveau d’amateurisme de la police locale donnerait une crise cardiaque à mes supérieurs.) Mais, à la banque, continue-t-elle, ils demandent plus de détails. Mon frère avait dû m’accompagner pour ouvrir mon compte. J’accepte son arrangement. Après tout, elle me loge et me nourrit, et le journal paie les pellicules. À quoi pourrais-je utiliser le reste de mon argent ?
Nous faisons demi-tour. Elle me demande des détails sur la vie à la campagne. Ça doit lui paraître exotique. Je n’ai pas grand-chose à lui raconter. (Note : je ne lui parle pas de haricots verts.) Elle répond à mes questions sur sa propre enfance, ses jeux avec ses camarades, leur petite maison, et le chien qu’elle avait trouvé avec son frère et qu’ils avaient réussi à garder. Un petit chien qui ne ressemblait à rien, précise-t-elle. Très gentil. Ma mère pensait qu’il s’était peut-être échappé, mais personne ne l’a jamais réclamé. On l’a appelé Otto.
Pour le dîner, nous mangeons le reste de soupe de la veille, puis B. reprise ses bas et je fais la vaisselle. Elle me voit prendre un de ses livres et me sourit. Toujours la même autrice. Quand elle va se coucher, je me prépare à une nouvelle nuit sans sommeil.