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Le lendemain marquait la célébration du Retour, le jour où l’énergie du Soleil nous était revenue après les Âges Sombres. L’office ne pouvait rivaliser avec celui de la basilique, mais les prêtres avaient fait de leur mieux dans la chapelle palatiale. Les Franconiens y participaient. Ils formaient un groupe compact d’armures sombres, sur une aile de la chapelle, sous une mosaïque bleu et vert abstraite. Leur roi et la princesse avaient déjà pris place dans la loge impériale lorsque Constantin fit son entrée. Il s’efforçait de ne pas marcher sur sa cape pourpre, la tête haute. Contrairement aux fois précédentes, nous portions nos couronnes d’apparat, les perles s’entrechoquant à chaque mouvement. Nous prîmes place derrière une rangée de soldats impassibles.

Le roi franconien portait une couronne d’or et de pierres précieuses, mais sa fille devait se contenter d’un fin diadème d’or serti de pierres bleues. Ils devaient avoir un moyen de traduire la célébration, car ils ne manquèrent pas un moment de prière. Après celle-ci, ils nous emboîtèrent le pas et nous nous rendîmes dans la salle du trône. La petite princesse monta sur l’estrade à côté de mon fils et prit place sur un tabouret. Je restai debout, me demandant si la petite comprenait quoi que ce soit à ce qui était en train de se jouer pour elle, malgré la traduction. Le protospathaire lu, en grec et en latin, les termes du contrat d’engagement. Constantin le signa, la jeune fille également, puis moi, et enfin le père de la fiancée. Elle s’était entraînée à écrire son nom de règne, Anastasia, et le rédigea d’un trait, sans buter sur les minuscules.

Les témoins acclamèrent l’empereur et sa fiancée, et tous tombèrent à genoux. Je surpris le regard calculateur du roi posé sur le jeune couple et souris pour moi-même. S’il croyait qu’il pourrait avoir la moindre influence sur eux…

Après encore force courbettes, vœux de santé éternelle et de descendance nombreuse, serments d’amitié renouvelés, et autres formalités, nous pûmes enfin nous échapper pour une collation. Les Franconiens rentrèrent dans leurs appartements, emportant la fiancée avec eux. Me débarrasser de ma couronne fut une libération. Ma nuque s’était crispée sous le poids et la migraine pointait.

Nous mangeâmes léger. Constantin était trop excité pour avaler quoi que ce soit, et je devais me préserver pour le festin du soir. Je tâchai ensuite de me détendre aux bains, mais ma tête était trop pleine de préparatifs et de plans. Au moins ma nuque ne m’élançait plus. Agathe passa deux bonnes heures à m’habiller, me coiffer et me maquiller. Une fois prête, j’adressai un sourire rouge vif à la femme dans le miroir. Elle me le rendit.

Les enfants étaient dispensés de banquet. Constantin se retrouvait confiné dans ses quartiers sous bonne garde. Juste avant le repas, je passai lui rendre visite. Il était beaucoup plus intéressé par sa tablette que par moi. Anastasia et lui avaient obtenu une ligne sécurisée et échangeaient leurs vidéos préférées. Il me baragouina quelque chose à propos d’un ours dont les aventures semblaient passionner la jeune princesse. Leurs messages devaient s’accumuler sur le récepteur dans ma chambre. Encore du travail supplémentaire pour Staura, lorsque nous serons rentrés.

À mon arrivée dans la salle à manger, l’orchestre s’accordait. Les hauts fonctionnaires se retrouvaient déjà là, en petits groupes. J’allais les saluer. Phokas débarqua en grand uniforme et l’air sombre. Le protospathaire fondit sur lui dans un bruissement de soie et ils commencèrent à se disputer à voix basse. Affaires domestiques, à n’en pas douter. Ils fêteraient bientôt leur vingt ans de mariage, après tout. La chambellane leur jeta un regard las de son poste à l’entrée. Elle attendait les Franconiens, comme nous tous.

Les soldats au-dehors frappèrent leur bouclier. Phokas se détacha de son mari et chacun prit la place qui lui revenait. Quand la chambellane annonça l’arrivée du roi Karl, toute la salle était plongée dans le silence.

Il était accompagné par la cheffe de sa garde, dont les bras avaient été remplacés par des prothèses électroniques. Une invitée s’éloigna d’elle avec une grimace de dégoût. Ils saluèrent et prirent les banquettes restées libres. Le roi n’était séparé de moi que par le protospathaire ; ensuite venaitSidonie Lascaride, la seule patricienne à ceinture de la compagnie, une cousine éloignée de mon défunt mari. Elle s’était mis en tête d’essayer ses pouvoirs de séduction sur le roi, qui ne paraissait pas lui accorder le moindre intérêt.

L’assemblée porta un toast à l’empereur, aux fiancés, à moi et au roi. Nous supportâmes la liesse avec un sourire. Nos regards se croisèrent et il inclina son verre dans ma direction. On servit des huîtres crues. Elles accueillaient toutes une perle en leur sein. Au début, les conversations se faisaient sporadiques, d’un voisin à un autre, sans que la sauce ne prenne vraiment. Découragée, Lascaride avait reporté son attention sur la générale franconienne, non loin de là. Celle-ci faisait tourner son vin dans son verre d’un air morose, sans jamais y boire. Elle n’avait pas touché à ses fruits de mer. Les conversations l’évitaient.

– Qu’est-il arrivé à votre générale ? demandai-je.

– C’est volontaire. Une opération très courante, chez nous.

– Barbares, murmura le protospathaire en buvant une gorgée de vin.

Je ne crois pas que le roi l’entendît.

Je restai un moment à méditer sur le sujet, du moins j’essayais, le plus gros de mon attention s’occupant de gober les huîtres sans renverser leur liquide sur ma robe. Pourquoi donc vouloir se mutiler de la sorte ?

Le vin commençait déjà à monter à la tête des invités les moins habitués. Un éclat de rire venant des tables du fond dérailla un instant la marche des conversations. Elles reprirent après une seconde d’incrédulité.

– Votre courtisane n’a pas la moindre chance avec elle, assura le roi.

Je manquai d’avaler de travers.

– La patricienne Lascaride n’est pas une courtisane, répliqua le protospathaire. Sa famille a toujours occupé un poste important à la cour.

L’interlude musical les empêcha de poursuivre la dispute. Un flûtiste et un tambourin entamèrent Par-delà les Astres, et deux individus masqués firent leur apparition au milieu des convives. Ils dansèrent la mort de notre planète Bleue, le départ en exil, la découverte des passages entre les systèmes et l’établissement de l’Empire. Là, une chanteuse fit la louange de ces explorateurs fondateurs. La musique s’interrompit brutalement, et la salle se retrouva plongée dans l’ombre. Je jetai un regard à notre invité et le vit retenir à grand-peine son ébahissement. Je souris pour moi-même. Un coup de tambour fit sursauter l’assemblée. La chanteuse réapparut, éclairée seulement par une bougie. D’une voix lente et triste, elle raconta la destruction et l’exil renouvelé. La flûte refit son entrée dans la partition à mesure que l’empire se relevait. Les deux sièges Saracènes de la nouvelle capitale furent marqués par un nouveau coup de tambour, auquel répondit l’éclat phosphorescent de la flamme atomique, du moins son interprétation théâtrale. Un verre se brisa.Le tambourin éclata en une pluie de clochettes, et la lumière revint, portée par le danseur, qui avait revêtu une couronne impériale. Léon, l’arrière-grand-père de Constantin, venait de repousser l’envahisseur et de sauver l’empire. La danse se fit plus joyeuse, l’assemblée tapait dans ses mains en rythme. Enfin, une nouvelle étoile se leva au-dessus des instrumentistes, et la salle explosa en applaudissements. Je me joignis volontiers aux louanges.

– Longue vie à l’empereur auguste Constantin et à l’impératrice Irène ! cria quelqu’un dans la foule, et la salle reprit la formule en chœur.

Je me contentai de sourire.Pendant l’entracte, on avait ramené les plateaux d’huîtres pour apporter de petits oiseaux rôtis et des asperges. Le festin reprit dans une bonne humeur renouvelée. La générale avait toujours le visage sombre, mais au moins acceptait-elle de goûter aux cailles.

– Le spectacle était vraiment réussi, Augusta, me glissa le protospathaire en grec. Une très belle interprétation.

– Vous le direz aux artistes.

Le roi s’était tu. Il mangeait son oiseau, l’air songeur. J’espérai que le spectacle avait eu de l’effet. Je profitai du murmure des conversations, que le vin et la musique avaient fini par délier. Lascaride discutait entretien du jardin avec Phokas. Plus loin, la voix perçante du prêtre, plus habitué à se faire entendre au milieu d’une foule qu’à s’entretenir avec son voisin, racontait une histoire curieuse survenue dans le monastère, du temps où il n’était que catéchumène.

Les plats continuaient de défiler. Les participants avaient perdu leurs réserves initiales concernant les étrangers, bien que la générale refusât toute tentative de discussion. On l’ignorait.

– Constantin semble très bien s’entendre avec votre fille, dis-je au roi.

– Il paraît. Elle lui a parlé d’Audomar l’ours, non ? C’est une série pour les enfants de chez nous. Elle adore.

– Il me semble que Constantin a évoqué un ours, en effet.

Il ricana.

– Méfiez-vous, Augusta, l’ours s’introduit subrepticement dans les foyers, et soudain il est partout…

– Notre empereur a des choses bien plus importantes à faire que de regarder des histoires d’ours barbare, interrompit le protospathaire, hautain.

– Vous m’en direz tant. Vous arrive-t-il de chasser l’ours, Augusta ?

– Je n’ai pas ce loisir.

– Vous devriez essayer. Vous avez tout à fait le tempérament pour ne pas reculer devant la bête.

Je décidai que c’était un compliment.

– Nous avons introduit des ours sur une planète vierge, raconta le roi, pour pouvoir nous adonner à cette chasse sans mettre en danger les cultures. Rotrude y participera elle aussi, quand elle aura douze ans.

– Vous devriez plutôt la faire travailler son latin, lui conseillai-je. Mon fils m’a dit qu’elle n’en parlait pas un mot.

– Elle a le temps. Quand comptez-vous nous adjoindre votre moine éducateur ?

– Dès demain, s’il le faut.

– Si tel est votre désir, Augusta…

La nouvelle ne l’enchantait pas.

La conversation dériva sur les planètes, les animaux sauvages, les anciens jeux du cirque et les courses à l’Hippodrome. Nous assistâmes à une deuxième représentation musicale, de plus faible envergure, une reprise chantée des plus beaux passages de l’Alexiade, puis vinrent les desserts.

La nuit était bien entamée quand, enfin, il ne resta plus que des plats vides. Je me levai, et toute la salle m’imita. Elle commença à se vider. Les Franconiens s’inclinèrent et firent leurs compliments. Quelques soupirs se firent entendre quand ils quittèrent enfin les lieux. Je ne tardai pas, les Phokas sur les talons.

– Qu’avez-vous pensé de la soirée, général ?

– Fort divertissant. La franconienne n’a vraiment pas apprécié Par-delà les Astres.

– Curieux, fit son mari. Elle a fait tomber son verre devant les flammes atomiques, non ?

– Si, confirma le général. Je me demande quand elle pourrait en avoir déjà vues.

– Notre réputation dépasse nos frontières, général, remarquai-je.

Il s’inclina. Nous nous séparâmes peu avant d’arriver à mes appartements. Agathe m’aida à défaire mes vêtements et ma coiffure, et je m’autorisai à me réveiller après le lever du soleil.

Les Franconiens ne tardèrent pas après la signature des accords. Le surlendemain, ils nous signalaient le désir de quitter la cour et mirent ce plan à exécution trois jours plus tard. Constantin et Anastasia avaient promis de s’écrire et de s’envoyer des vidéos. Ils s’étaient dit au revoir dans le petit jardin où ils avaient fait connaissance. La princesse était repartie avec un jeune plant issu des boutures de l’année passée en souvenir, et elle avait offert un ours en peluche à l’effigie de son héros favori à son fiancé. Je soupçonnai que son père était derrière cette initiative.Nous les avions observés monter dans leur vaisseau depuis la salle de commandement. Cette fois-ci Constantin était avec moi. Je l’entendis renifler lorsque la navette décolla et s’envola vers l’infinité du ciel. Il serra son nouvel ours contre lui et contint ses larmes.

– Bon débarras, grommela Phokas en les voyant s’éloigner.

– Je vous interdis de critiquer à nouveau les Franconiens ! explosa Constantin.

Je retins un rire devant l’air ahuri du général. Mon enfant grandissait.

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