Debout face aux contrôles, j’observai le vaisseau franconien atterrir. Une masse métallique sans charme ni grâce, bardée de canons relevés en signe de paix. Le général Phokas faisait la moue à mes côtés. Il avait toujours trouvé les franconiens tape-à-l’œil.
Le vaisseau s’immobilisa. Les écoutilles s’ouvrirent sans laisser le temps à la poussière de retomber. D’ici, les armures des barbares n’étaient rien de plus que des éclats de lumière au soleil, et leurs passagers les plus importants se perdaient au milieu de la foule. Nous leur avions réservé un accueil à la hauteur. Une délégation de hauts fonctionnaires allaient les abrutir de discours, puis ils échangeraient des cadeaux, après quoi ils auraient encore des discours… Ce n’était pas tous les jours que l’on rencontrait des souverains étrangers. Ils patienteraient dans des salles réservées, à l’écart de la cour, le temps que l’on termine les préparations du contrat.
Il n’y avait rien à voir de plus. Je laissai Phokas fusiller du regard les armes relevées et les taches étincelantes et quittai la salle de contrôle.
Constantin ne tenait pas en place depuis le matin. Il aurait aimé voir le vaisseau arriver, lui aussi, mais je l’avais persuadé que ce n’était pas une raison suffisante pour manquer à ses devoirs. Je le retrouvai donc sur la palestre, transpirant et couvert de poussière, mais arborant un sourire extatique. Il se précipita vers moi, ne se retenant qu’à la dernière minute de se jeter dans mes bras.
– Mère ! Est-ce les Franconiens que nous avons entendus ?
– Sont-ce des manières d’empereur ? le réprimandai-je.
Il baissa la tête. Saon maîtrex, Charito, soupira.
– Il a été intenable, Augusta. Dès que le moindre avion passait, il voulait savoir si c’était les barbares.
– As-tu au moins fait tes exercices ?
Je ne m’adressai à mon fils qu’en théorie.
– Oui, Augusta. Mal, mais il les a faits.
Je consultai saon responsable du regard. Constantin faisait son air de chien battu.
– Compte tenu des circonstances… commençai-je.
– Ce n’est pas une raison. Lorsqu’il sera face à des khazars, la hâte sera mauvaise conseillère.
J’approuvai silencieusement.
– Tu viendras t’entraîner un jour de plus, cette semaine, décidai-je, pour rattraper cette journée perdue. Et maintenant, aux bains.
Il réprima une grimace. Je restai dans la cour, au soleil, alors qu’il s’en allait dans l’obscurité des thermes. Les trois étoiles de Constantinople me manquaient face à cette boule lumineuse solitaire, rappel étranger du Soleil originel. Je remontai mon châle sur mes cheveux.
Soleil tout Puissant, fais que Constantin ne provoque pas de catastrophe face aux barbares, et que son règne soit couronné de paix.
Un serviteur fit son apparition, hors d’haleine. Je me détournai de la lumière.
– Augusta, les Franconiens sont installés. Leur roi a demandé à vous adresser ses compliments.
– Qu’ils enregistrent un message. Nous leur communiquerons la date de leur première entrevue bientôt.
Il s’inclina et s’en fut.
Nous prîmes le dîner dans mes appartements. Constantin, propre et remis de ses émotions, me racontait sa journée et me pressait de questions sur nos visiteurs, oubliant son plat qui refroidissait dans son assiette.
– Mère, est-ce vrai qu’ils ont des androïdes mi-humains, mi-machines ?
– Bien sûr que non, quelle horreur. Ils aiment seulement à donner l’apparence humaine à leurs machines.
Il mâchonna un instant, l’air songeur.
– Ça n’a pas l’air pratique, jugea-t-il. Comment sont leurs soldats ?
– Comme les nôtres, en moins bien. Mange tes petits pois.
– Pourra-t-on aller les voir ?
– Ils viendront à nous. Tu es leur basileus. Ce n’est pas à toi de faire le déplacement.
Il enfourna une cuillère de petits pois en hochant la tête.
– Constantin, combien de fois devrais-je te dire de ne pas te comporter en barbare ? Tiens tes couverts comme il faut, pour l’amour des Étoiles !
– Pardon, mère. (Son application ne dura pas.) Tu as déjà rencontré leur roi ?
– Non, ils ont été accueillis par des dignitaires, mais il m’a envoyé un message.
Son visage s’éclaira.
– Pourrai-je le voir ?
– Quand tu auras fini.
Il se remit à manger avec un nouvel enthousiasme. Il eut une poire en dessert. Pour ma part, je grignotai des brioches au miel et aux figues qui me collaient aux doigts. Je me les rinçai dans un bassin en argent tendu par ma chère Agathe, puis emmenait mon fils dans mon salon.
Nous nous installâmes sur la banquette. Je lui tendis la tablette. Le franconien s’était filmé par l’intermédiaire d’un de leurs androïdes, à en juger au cadrage. L’image manquait de définition.
Il arborait une barbe fournie et de longs cheveux châtain clair, ceints d’une fine couronne d’or. Il portait un vêtement chatoyant près du corps, s’étant débarrassé de son armure.Son latin était heurté, mais correct. Constantin fronçait les sourcils en essayant de comprendre son discours.
En substance, le roi de Franconie nous remerciait pour notre accueil, nous assurait de ses hommages ainsi que ceux de sa fille, et espérait pouvoir nous rencontrer au plus vite. Il s’adressait officiellement à moi comme intermédiaire de mon fils, qui me rendit la tablette d’un air peu convaincu.
– Ils ne sont pas aussi impressionnants qu’on pourrait le croire, affirma-t-il. J’aurais aimé voir sa fille.
À vrai dire, moi aussi ; leurs communications préalables avaient incorporé des vidéos et des messages de la petite princesse, mais qui savait ce qu’ils faisaient subir aux images ?
Constantin se pelotonna sur la banquette, comme quand il était un petit enfant.
– Crois-tu qu’elle est gentille ? me demanda-t-il.
– Bien sûr, mon cœur. Tu la rencontreras bientôt.
Il me jeta un regard interrogateur.
– Mère, comment était-ce, quand tu as rencontré Père ?
– Tu le sais, j’avais quinze ans. Pour moi, ce n’était pas pareil. Mon père n’était personne.
– Ton père était aristocrate, objecta Constantin en baillant. Un empereur n’épouse pas une fille de personne.
Il jouait avec l’embout de sa ceinture, les yeux dans le vague. Je me relevai.
– C’est l’heure d’aller au lit.
– Déjà ?
– Eh oui. Debout.
Charito vint chercher son élève.
– Bonne nuit, mère, me salua-t-il du pas de la porte.
– Bonne nuit, Constantin.
Je ne restai pas seule longtemps. Agathe fit son apparition pour m’annoncer que Phokas demandait à me voir. Je me drapai dans mon châle, car l’humidité du soir était tombée, et me rendis dans mon cabinet de travail, où le général m’attendait.
– Général. Au rapport.
– Augusta. Les Franconiens sont enfermés dans leurs quartiers. Les vivants ont été désarmés. Ils ont beaucoup protesté. Ils sont gardés et sous vidéosurveillance.
– Les vivants ?
– Nous n’avions pas accès aux machines. Ils en ont qui parlent, Augusta !
Il avait craché ce mot d’un ton dégoûté.
– C’était à prévoir, général. Vous avez déjà rencontré des Franconiens. Tant qu’ils se tiennent tranquilles, leurs androïdes pourraient chanter l’Odyssée que ça me serait égal.
– Ce serait plus agréable aux oreilles que leur langue de barbares, marmonna Phokas.
Je fis mine de n’avoir rien entendu.
– Autre chose ? Ils ont commencé à se plaindre de la nourriture ?
– Pas encore, Augusta.
– Bien. On verra ce qu’ils en pensent dans deux jours… Ne les laissez pas sortir d’ici-là. Mettez vos soldats les moins susceptibles de répondre à leurs provocations pour la garde.
– Bien reçu, Augusta. Que le Soleil illumine vos pas.
Je penchai la tête pour le saluer. Il sortit. Restée seule, je me servis un verre de vin et contemplai la nuit au-delà de la fenêtre. Les étoiles brillaient dans le ciel clair, formant des constellations inconnues. Le Grand Dragon de mon enfance était loin. À sa place, la Voie lactée tranchait sur le fond noir. L’étoile boréale de cette planète était invisible à l’œil nu, et ses lunes se réduisaient à quelques astéroïdes qui croisaient à toute allure. Un monde peu adapté pour notre théologie. J’abandonnai le verre vide sur le bureau et me décidai à aller au lit à mon tour.
Le lendemain eut lieu la première réunion avec les Franconiens, dans une salle inférieure du palais, à la décoration toute céleste. Le plafond et les murs figuraient le ciel étoilé terrestre en été, tel qu’on pouvait le voir au-dessus de l’antique Rome, tandis qu’au sol s’étalait la roue du zodiaque et les principales constellations en noir et blanc. Constantin n’était pas présent, le roi Franconien non plus. J’ouvris la séance, puis je gardai le silence, laissant le frère Timothée et Serge Nikas mener les négociations. Nos conditions étaient fort simples. Outre la main de la princesse, Karl s’engageait à défendre nos possessions extérieures, sur sa frontière, au sein de missions communes. Nous prenions en charge l’éducation de la petite fille jusqu’à ce qu’elle soit en âge. Les Franconiens voulaient garder leurs récentes prises sur nos anciennes possessions et discutaient abondamment de la protection de l’ancienne capitale impériale. Nous évitâmes toute conversation religieuse. Les débats se menaient en latin. Je m’absentais des séances suivantes, me contentant des rapports que me faisaient le frère Timothée et Nikas le soir après le dîner. Les négociations progressaient rapidement et les deux partis s’étaient montrés ravis de leurs cadeaux diplomatiques.
Les Franconiens nous avaient apportés deux kilos d’ambre d’un bleu profond, venu d’arbres depuis longtemps retournés à la terre, un faucon dressé à la chasse, des bijoux d’or, un cristal de sel rose vif et long de quarante centimètres, une dizaine de livres inconnus et dix litres de vin du Nord, en tonneaux. Nous leur avions offert de la pure soie pourpre, brodée de lions et d’éléphants, et un reliquaire. Leur plus beau cadeau restait leur princesse, qui demeurait encore et toujours invisible, claquemurée dans leurs appartements donnant sur la baie, princesse qui n’apportait pourtant qu’une dot ridicule, à peine de quoi payer le tribut aux Saracènes pour cette année, dot que nous ne toucherions de surcroît qu’au mariage, dans huit ans au bas mot. Je commençai à croire que la princesse était bossue et sourde, quand un message venu du roi Franconien nous proposa de la présenter à l’empereur, afin qu’il juge si elle était de son goût. Comme si Constantin avait du goût pour les filles, à son âge, ou qu’il lui était possible de renoncer à l’union sans froisser tout le monde.
Constantin piaffait d’impatience le jour de la rencontre. Il avait passé toute la cérémonie religieuse du matin à gigoter sur son siège. Il avait désormais revêtu son manteau de pourpre et une couronne simple d’or, qui ne le gênerait pas. Assis sur son trône portatif en attendant nos invités, il balançait ses jambes et essayait sans cesse de rajuster sa fibule.
– Fais honneur à ton rang, lui sifflai-je, et tiens-toi tranquille. Ne leur parle pas directement. Refuse de leur répondre, surtout pas en latin.
– Mère, gémit-il, mais il s’immobilisa et se redressa.
Je m’installai contre le dossier de mon siège à ses côtés et prit mon mal en patience. Nous n’eûmes pas à attendre longtemps ; les Franconiens étaient à l’heure. En l'absence de Staura, resté à Constantinople, le protospathaire Phokas avait pris sa place dans le pritocole et ce fut donc lui qui annonça nos visiteurs. Constantin parut sur le point de bondir de son trône quand ils firent leur entrée. Un regard noir de ma part le contraignit au silence et à l’immobilité. Leur roi avançait en tête, suivi d’une enfant aux cheveux blonds tressés et relevés, et d’une sélection choisie de ses soldats en armure de combat. Ils se prosternèrent au pied du trône, mais leur roi se contenta d’une profonde révérence, manquement évident au protocole. Je les laissai un peu plus longtemps que nécessaire face contre terre avant de faire un signe au protospathaire, qui leur ordonna de se relever.
– Karl, roi des Franconiens, Rotrude, sa fille, annonça le fonctionnaire. Soyez les bienvenus.
Constantin ne quittait pas la princesse des yeux. Rotrude, quel nom, par l’éclat du Soleil… Elle n’était ni bossue ni sourde. C’était une princesse rayonnante de santé, aux joues rebondies et roses, aux yeux bleu brillant, que l’on n’avait pas jugé bon d’orner de bijoux précieux et ne portait qu’une robe ample en soie, retenue par une ceinture brodée d’or. Son père se lança dans un nouveau discours de remerciement en latin, que le fonctionnaire transmettait en grec à mon fils. Je doute qu’il en ait entendu quoi que ce soit. Il paraissait fasciné par sa fiancée et son père. Dans le fond, les soldats étrangers échangeaient des regards peu amènes avec les nôtres. Constantin eut la présence d’esprit de remarquer la fin des discours et de balbutier des mots de bienvenue. Il faudrait s’en contenter.
L’entrevue était terminée. L’interprète transmit une invitation dans les jardins pour le lendemain après-midi, puis les Franconiens saluèrent et repartirent à reculons. Mon fils se tourna vers moi à peine eurent-ils passé la porte, mais je lui fis signe d’attendre d’un geste. Peu de temps après, un garde se glissa dans la pièce, se prosterna et annonça qu’ils avaient quitté les lieux. Nous nous levâmes alors et passèrent dans la petite pièce où l’on s’empressa de reprendre nos couronnes.
– Que veux-tu me dire ? demandai-je à mon fils une fois seuls.
– Elle est merveilleuse, non ? lança Constantin, d’un ton énamouré.
– Bien sûr. Je te réserve le meilleur.
Je parvins à lui adresser un sourire presque sincère. Il ne m’en tint pas rigueur.
– Je pourrais lui parler, demain ?
– Vous prendrez le goûter tous les deux pendant que je parlerai à son père. Tu n’as plus qu’à prier qu’elle connaisse au moins un peu de latin.
– Tout le monde parle latin, répliqua Constantin d’un ton définitif.
– N’oublie pas que ce sont des barbares.
– Je ne peux pas le croire. Elle est vraiment très jolie.
Et tu as une cervelle de moineau, me dis-je, prêt à tomber dans tous les égarements de ton âge…