Les six conseillers arrivèrent en groupe. Thomas avait eu le temps de ronchonner, de grommeler, de soupirer en parcourant rapidement quelques parchemins. Il avait commencé à faire des tas, sous le regard amusé du conseiller Cypher.
Syola s’était contentée de profiter de la présence de Chaak qui exhalait le bonheur à plein nez.
Chaque conseiller, à peine entré, salua la statue de Chaak. Anthony Spot, le prêtre aux cheveux blancs, salua deux fois. La statue puis le vrai. Chaak répondit d’un mouvement de la tête. Nul, à part Syola, ne s’en rendit compte. Syola envoya un regard interrogatif à Chaak qui ne daigna pas lui accorder d’attention, trop accaparé par la présence de ses cultistes préférés.
- Maxime n’a rien voulu nous dire, renifla le conseiller Gröth Pouliur une fois les saluts terminés. Que se passe-t-il ? C’est marrant ! On dirait ce connard de Merlin.
- C’est Thomas Merlin, confirma Vincent Cypher.
- Il n’est pas mort ? s’étonna Arvel Benith en se passant une main dans les cheveux, geste effectué avec un charme calculé.
- L’échéance a été repoussée, répéta Thomas.
- Pourquoi on est là ? J’étais occupé, grogna Harlan Coern, encore plus gros qu’avant.
- Syola Miiun est venue nous apporter sa marchandise, indiqua Vincent Cypher en désignant l’herboriste de la main.
Un silence tomba sur l’assistance. Personne n’avait remarqué la présence de Syola, restée sur le côté. Les conseillers échangèrent de nombreux regards.
- Je vais enfin pouvoir avoir ma réponse, commença le prêtre Anthony Spot.
- Anthony ! gronda Vincent Cypher.
- Quoi ? s’énerva Anthony Spot. Ose me dire que toi aussi, tu ne te poses pas la question !
Vincent Cypher grimaça.
- Syola, sans déconner, commença Anthony Spot. Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi vous nous livrez tous ces produits ? Honnêtement ! Ça n’a aucun sens !
- Ça n’a pas de sens pour vous parce que Teflan n’a pas jugé utile de vous transmettre une information capitale, indiqua Syola.
Vincent Cypher plissa les yeux et fronça les sourcils.
- Vincent ? Tu nous expliques ce que nous faisons là ? s’énerva Harlan Coern. Je te rappelle que j’ai autre chose à faire.
- Anthony ? Chaak est-il présent dans la pièce ? demanda Vincent Cypher.
- Oui, répondit le prêtre aux cheveux blancs. Pourquoi ? C’est plutôt classique pendant un sacrifice.
- Je n’ai pas pratiqué de sacrifice dans cette pièce depuis la dernière lune ronde, indiqua le conseiller Cypher. C’est calme en ce moment.
Vincent Cypher se tourna vers Syola. Ses yeux humides brillaient.
- Pourquoi ne pas nous l’avoir dit, Syola ? Nous serions intervenus. Nous l’aurions empêché de vous faire du mal ! Nous vous aurions protégée !
- Mais de quoi parles-tu ! demanda Anthony Spot.
Vincent Cypher franchit en quelques pas la distance le séparant de Syola. Il lui prit les mains dans les siennes et Syola, surprise, n’eut même pas la présence d’esprit d’esquiver.
- Je suis tellement désolé, murmura Vincent Cypher.
- De m’avoir touchée sans son consentement ? répondit Syola, un brin taquine.
Vincent Cypher la lâcha comme si elle fut en feu.
- Pardonnez-moi d’avoir touché votre femme, prêtre Merlin, s’excusa Vincent Cypher.
- Je ne parlais pas de mon époux, susurra Syola, maintenant vraiment amusée.
Vincent Cypher blêmit. Il se tourna vers la statue de Chaak et salua de nouveau.
- Je ne t’en veux pas, cultiste adoré, dit Chaak.
- J’ai entendu un bourdonnement, indiqua Anthony Spot. Il venait de Chaak. C’est la première fois que ça me fait ça.
- Vous êtes pardonné, précisa Syola au conseiller Cypher.
- À mon tour d’être jaloux, grommela Thomas. Je me casse le cul à recopier des tonnes de sacrifices tous plus débiles les uns que les autres et je ne ressens rien, pas le petit début de commencement de quoi que ce soit. Et lui ? poursuivit-il en désignant Anthony Spot de la main. Il ressent sa présence et même l’entend ?
- Je n’ai pas perçu ses mots, précisa Anthony Spot, juste un souffle, un murmure lointain, des sons déformés, assourdis, incompréhensibles mais perceptibles malgré tout.
- Chaak adore les cultistes, rappela Syola.
- Hé je suis quoi moi ? s’agaça Thomas. J’ai fait des sacrifices.
- Trois, le contra Syola.
- Quatre ! rétorqua Thomas.
- Le premier, tu l’as fait à l’insu de ton plein gré !
- Je l’ai fait quand même ! J’ai été révoqué à cause de lui !
- Vous ne saviez vraiment pas être en train de faire un sacrifice avec l’enfant d’Edith Craie ? n’en revint pas Maxime Perone.
- Demande spéciale de Chaak, indiqua Syola.
- Est-ce que quelqu’un pourrait enfin expliquer ce qui se passe ? demanda Arvel Benith. Parce que pour ma part, c’est du grand n’importe quoi !
Belan Cortys choisit ce moment-là pour cracher ses poumons. Sa toux ne présageait rien de bon. Il reprit difficilement sa respiration tandis que Harlan Coern le soutenait. Syola fronça les sourcils.
- Vous avez essayé la camomille ? demanda Syola.
- Et le sureau noir… et la mélisse, énuméra difficilement Belan Cortys. Rien ne fonctionne. C’est comme ça. C’est mon fardeau. Dès que je vieillis un peu, la maladie se déclare.
- Il va falloir avancer le rituel, dit Anthony Spot. Sinon, Belan pourrait ne pas être en mesure de tenir la journée complète à prier.
- Pas demain, gronda Harlan Coern.
- Après demain, proposa Anthony Spot. Gröth, tu seras prêt ?
- Oui. Les cibles sont déjà sélectionnées, annonça ce dernier.
- Et vous avez de l’huile de millepertuis, termina Syola.
- Ce dont nous vous savons infiniment gré, assura Vincent Cypher.
- Personne ne trouve anormal que Syola et ce connard de Merlin nous écoutent parler du sacrifice ultime sans réagir ? grommela Arvel Benith.
- Bah, j’étais présente lors du précédent alors un peu plus ou un peu moins… murmura Syola.
L’annonce jeta un froid.
- Teflan n’a pas exécuté la dernière victime, expliqua Vincent Cypher, faisant de Syola une créature de Chaak.
Un silence complet envahit la pièce. On aurait entendu une mouche voler. Chacun tentait d’intégrer les conséquences d’une telle déclaration, de reconstituer un puzzle éclaté. Syola en profita.
- Je suis venue afin de transmettre la parole divine. Chaak souhaite que ses mots soient retranscrits et diffusés le plus largement possible. Vous êtes, et de loin, les adeptes qui possédez le plus grand nombre de sacrifices. Thomas est en charge des copistes et des vérificateurs au grand temple. C’est avec lui qu’il faut voir pour le côté technique.
- Transmettre nos sacrifices ? s’étrangla Gröth Pouliur. Mais euh… C’est personnel. Je n’ai aucune envie de faire ça.
Un souffle glacé parcourut la salle.
- Vous trouverez les miens parfaitement classés et rangés, prêtre Merlin, annonça Anthony Spot. Contrairement à Vincent, je suis très ordonné.
- Psychorigide, murmura Arvel Benith et Maxime Perone ricana.
- Je n’ai rien à transmettre, s’énerva Gröth Pouliur. Tout est là, précisa-t-il en montrant son crâne.
- Vous pourrez dicter à mes copistes, assura Thomas.
- De beaux moments en perspective, ironisa Gröth Pouliur qui croisa ses bras sur sa poitrine en boudant.
- Teflan Stylus va-t-il participer au sacrifice ultime après-demain ? demanda Chaak.
- Pour ma part, commença Harlan Coern parlant sans le savoir en même temps que le dieu de la mort.
Un geste d’Anthony Spot le fit taire.
- Qu’a dit Chaak ? s’enquit le prêtre aux cheveux blancs.
- Il souhaite savoir s’il est prévu que Teflan participe au rituel après-demain, répéta Syola.
Les conseillers se regardèrent les uns les autres.
- Hé bien… Nous ne lui avons pas demandé mais n’avons pas non plus imaginé qu’il ne participerait pas. C’est plus ou moins évident qu’il sera des nôtres.
- Il ne faut pas qu’il y participe, indiqua Chaak d’une voix neutre.
Syola se rembrunit.
- Chaak dit qu’il ne faut pas que Teflan soit des vôtres.
Les conseillers froncèrent les sourcils.
- Quelle raison sommes-nous censés invoquer ? gronda Anthony Spot.
- Quand tu le verras demain, je te conseille de lui rappeler la raison pour laquelle il a accepté de le faire la première fois, dit Chaak.
- Parce que je le verrai demain ? s’inquiéta Syola, le ventre noué à l’idée de se retrouver en sa présence.
Elle n’avait à aucun moment prévu de le voir et encore moins de lui parler. Elle venait accompagner sa fille et se dévoiler aux conseillers afin que la parole divine soit complète. Échanger avec Teflan ne faisait pas partie du plan.
- Tu vas discuter avec lui. Vous en avez besoin tous les deux. Ça te ferait du bien de dormir.
Syola grimaça.
- Quelle est la raison en question ? interrogea-t-elle.
Les conseillers écoutaient Syola, plissant les yeux, penchant la tête, tentant visiblement de comprendre l’échange dont ils ne percevaient qu’un côté.
- Il ne m’appartient pas de te la révéler, indiqua Chaak.
Syola sentit ses entrailles se nouer. Elle avait imaginé passer inaperçue et partir comme une voleuse. Revoir Teflan, lui parler, lui retourna l’estomac. Elle en crevait d’envie autant qu’elle en mourait de peur.
Syola sursauta tandis que la porte s’ouvrait en grand, laissant entrer un jeune homme d’une beauté insolente. Jamais Syola n’avait vu homme aussi beau et pourtant, Teflan méritait déjà une palme. Cet homme-là le surpassait sans l’ombre d’un doute. Son corps, ses habits taillés à la perfection, tout cela n’était rien. Il dégageait de lui une aura, un charisme, un rayonnement hors du commun.
- Il faut admettre que quand Artouf et Esteret travaillent de concert, ils ne font pas les choses à moitié, dit Chaak.
- Esteret ? Qui est-ce ? demanda Syola.
- La déesse de l’amour, répondit Anthony Spot.
- Amour ? répéta Syola avant de comprendre. Benjamin ?
Son cœur rata un battement. Son fils adoré se trouvait devant elle. Il était beau comme un dieu.
- Merci, lança Chaak, taquin.
- Seigneur Stylus, grinça la bombe anatomique dans la direction de Syola.
Ce regard passant du séduisant au dur ! Le portrait craché de son père. Syola se sentit fondre. Elle n’eut qu’une envie : le prendre dans ses bras et l’embrasser. Chaak enlaça Syola et la tint tout contre lui.
- Que faites-vous tous là ? s’exclama Benjamin. Il y a tant à faire et vous… Il faut tant d’exécuteurs que ça pour faire en sorte qu’il ne pleuve pas demain ?
- J’en ai tellement marre de commander aux nuages, ronchonna Chaak à l’oreille de Syola. Pourraient-ils enfin comprendre que je suis le dieu de la mort, pas du beau et du mauvais temps ?
Syola ne put s’empêcher de rire.
- Que trouvez-vous amusant ? s’énerva Benjamin.
- Rien. Pardonnez-moi, seigneur Stylus, dit Syola en se fendant d’une petite révérence.
Benjamin se détourna d’elle pour se tourner vers Harlan Coern.
- Mon oncle. Ma tenue n’est pas prête pour demain et le tailleur ne veut rien entendre ! Venez me sauver.
- Je vous avais dit que j’étais occupé, précisa Harlan Coern.
Un silence suivit cette déclaration.
- Vas-y, Harlan, soupira Vincent Cypher. Après tout, demain est le jour du petit.
Benjamin rayonna. Il sortit et Harlan Coern le suivit.
- Hé Harlan ! appela Vincent Cypher.
Le gros conseiller passa la tête – et seulement la tête – dans l’encadrement de la porte.
- Pas un mot, ni à Benjamin, ni à Teflan, précisa Vincent Cypher.
Harlan Coern acquiesça puis disparut. Les bruits de pas s’éloignèrent dans le lointain.
- Demain est le jour de Benjamin ? demanda Syola.
- On a vingt ans qu’une fois ! s’exclama Vincent Cypher.
- Ça dépend qui, répliqua Anthony Spot.
Tout le monde rit à cette réplique.
Vingt ans, pensa Syola, soudain nostalgique. Son fils était un homme. Elle avait tout raté. Chaak l’enlaça plus fort.
- Prêtre Merlin, accepteriez-vous de revenir vers nous dans trois jours afin que nous réglions les détails concernant la transcription des sacrifices ? demanda le conseiller Cypher.
- Bien sûr, répondit Thomas.
- Pourriez-vous nous donner des invitations pour la terrasse impériale demain ? demanda Syola.
Vincent Cypher acquiesça. Il attrapa un parchemin vierge, rédigea un message puis le tendit à Syola.
- Je vous remercie.
- À demain soir, au festival. Vous savez où dormir ? demanda le conseiller Cypher. Toutes les auberges sont pleines.
- Nous avons un point de chute mais je vous remercie de votre sollicitude.
Les conseillers s’inclinèrent. Thomas et Syola saluèrent en retour puis sortirent rejoindre Eoma.