Thomas s’éveilla parfaitement reposé et heureux. La veille, il avait réalisé son premier sacrifice volontaire, retrouvant ainsi la confiance de Chaak. Le mariage s’était déroulé à merveille malgré les invités imprévus. Et voilà qu’il s’éveillait pour la première fois aux côtés de sa bien-aimée…
Ah tiens, non. Elle n’était pas là. Il était seul dans le lit. Il se releva et l’appela. Seul le silence lui répondit. Il savait qu’elle se levait à l’aube pour s’occuper de son jardin mais il avait un peu espéré une activité plus agréable en ce lendemain de noces.
Il se leva, passa sa robe d’adepte, noua la ceinture de prêtre qu’Auguste grimaçait de le voir porter puis descendit. Dans l’entrée, il trouva un parchemin plié sur le comptoir. Il le déplia, s’attendant à trouver un petit mot de sa femme.
« Perdu »
Thomas fixa le parchemin, incrédule puis son regard constata le trou sous le comptoir.
- Eoma ? demanda Thomas à la jeune femme qui venait d’entrer pour préparer la boutique. Qu’est-il censé se trouver là ?
Eoma observa et blêmit.
- Les produits réservés aux conseillers de l’empereur. Où est-elle ? Cette boîte a une valeur considérable, plusieurs dizaines de pièces d’or. Nous avons été victime d’une cambriolage ? Je ne vois rien d’autre qui aurait disparu.
- Si, maugréa Thomas. Syola.
- Quoi ?
- Ils sont venus la chercher et ses produits avec elle.
- Qui ça ?
- Les conseillers de l’empereur. Ils étaient là hier en repérage. Je n’en reviens pas. Je vais devoir aller la chercher.
- Vous comptez vraiment entrer en force dans le palais impérial ? Vous êtes fou ? s’étrangla Eoma.
Thomas ignora l'apprentie herboriste. Il sortit, bien décidé à sauver sa femme des griffes de ces démons. Direction le quartier de Bez, l’auberge de Crado. Il contourna le bâtiment pour se trouver au bout de la ruelle menant chez Gudje. Il s’avança mais deux hommes s’interposèrent.
- Vous ne pouvez pas aller là, prêtre. Passez votre chemin.
- Pardon ? s’étrangla Thomas. Il ferait beau voir !
Les deux hommes dégainèrent des couteaux. Thomas recula en mettant les mains devant en signe de paix.
- J’ai besoin de parler à Gudje. Je ne lui veux aucun mal ! Je le jure !
- Thomas Merlin, dit une voix fatiguée derrière les deux lascars. Que me vaut l’honneur de votre visite ?
- Gudje ! Syola a été enlevée par les conseillers de l’empereur. J’ai besoin de votre aide pour la sauver.
- Laissez-le passer, dit Gudje.
Les deux voyous s’écartèrent en rengainant leurs armes.
- C’est de votre faute, l’accusa Gudje. Ils cherchent à vous faire du mal à travers elle, n’est-ce pas ?
- Sans nul doute qu’ils en profitent au passage pour obtenir des produits gratuits, grimaça Thomas qui ne pouvait nier la véracité des propos de son interlocuteur.
- Je suis censé vous aider comment ? Je ne peux pas sortir de cette ruelle sans me faire égorger, rappela Gudje.
- Un sacrifice de sommeil, annonça Thomas.
- Il se pratique en duo.
- Ça ne sera pas mon premier, répondit Thomas.
Les deux hommes se toisèrent.
- Au fait, poursuivit Thomas, merci pour votre sacrifice de beau temps. Hier a été une journée magnifique grâce à vous.
Gudje plissa les paupières.
- Qu’est-ce que Syola vous a fait ? Où est le prêtre Thomas Merlin ?
- Elle m’a apporté l’illumination. M’aiderez-vous à la sauver ?
- Ce sacrifice nécessite que les exécutants restent à faible distance l’un de l’autre. Je suis en danger si je sors d’ici.
- Syola est en danger de mort, rappela Thomas. M’aurait-elle menti en vous présentant comme un ami ?
Gudje serra les dents.
Thomas alla acheter l’agneau. Gudje prépara le matériel. Thomas apporta l’huile de millepertuis depuis l’herboristerie. Gudje marqua l’agneau. Finalement, Thomas se retrouva devant la porte gardant la partie privée du palais impérial. Il désigna les gardes qui s’écroulèrent, frappés de sommeil.
Il ne fut pas difficile de trouver les conseillers. Thomas n’essaya même pas de les endormir. Bien sûr que Chaak refuserait de s’en prendre à ses cultistes adorés.
Thomas emmena sa femme face à des conseillers abasourdis et un Teflan amorphe. Trop facile !
Une fois dehors, Thomas constata avec effroi que la populace leur barrait la route. Ils écartèrent Syola de lui, la mettant en sécurité loin des conseillers. Parfait. Syola possédait une immense force intérieure et la protection de Chaak. Thomas ne douta pas une seconde que sa femme s’en sortirait à merveille. Restait maintenant à survivre.
Thomas s’enfuit dans le temple palatial. Il courut jusque devant la statue de Chaak et se plaça debout, les yeux baissés, les bras en croix et il récita les mots de protection. Les habitants de Stonyard se jetèrent sur lui et rebondirent sur le bouclier.
- Cultiste ! grondèrent plusieurs voix.
- Il est sous la protection de son dieu, dit l’un d’eux, probablement leur chef. Cet endroit me donne la chair de poule. On se casse. Que quelques uns restent en poste devant. Il finira bien par avoir faim et soif.
La foule sortit. Thomas attendit un peu, pas trop. Les conseillers pouvaient arriver à tout moment. Thomas sortit pour découvrir le jardin vide. Nul n’était resté en arrière. L’histoire classique du « tout le monde le fait » se terminant en « personne ne le fait ». Thomas entendit une clameur à l’intérieur de la ville. Les rues devant le palais étaient vides. Ravi de cette opportunité, il s’engouffra dans une ruelle.
- Il est là !
Thomas redoubla d’ardeur. Le sort de protection ne fonctionnait qu’à l’intérieur d’un temple. Inutile d’espérer l’invoquer ici. Seule issue : la fuite. Si Thomas avait appris quelque chose de ses années d’errance, c’était que se cacher et attendre que ça passe était la meilleure manière d’échapper à la vindicte populaire.
Il retira son manteau d’adepte et passa une tunique volée sur une corde tendue. Légèrement humide… pas grave. Il enroula sa ceinture de prêtre autour de sa taille puis bondit vers les murailles. Ainsi vêtu, il passa la porte sud sans se faire retenir par les gardes en faction. Une fois dehors, il se permit de souffler. Il avait réussi ! Syola saurait trouver un refuge. Un peu de patience et ils seraient de nouveau réunis.
Des aboiements dans son dos le firent frissonner. Il calma son cœur qui battait les chamades et poursuivit sa route. Les chiens venaient dans sa direction. Simple hasard, s’obligea-t-il à penser. Au loin, les bêtes apparurent et elles foncèrent droit sur lui. Les habitants de la capitale avaient-ils trouvé sa tunique d’adepte ? Les renifleurs n’auraient aucune difficulté à suivre sa trace olfactive. Seule une rivière lui permettrait de les perdre or la plus proche se trouvait au nord de la ville !
Thomas observa autour de lui. Des champs bien rangés. Quelques haies. Deux ou trois arbres. Un bois dans le lointain. Rien qui ne lui permette d’échapper aux mâchoires terribles. Les énormes bêtes au pelage noir lui sautèrent dessus. Pas d’avertissement. Pas de grognements. Ils n’avaient pas été dressés à trouver et appeler. Non. Ceux-là devaient tuer. Thomas se retrouva au sol, les dents pénétrant les chairs, arrachant sans merci.
Thomas hurlait, tentait en vain de se protéger de ses mains, se recoquillait pour échapper aux mâchoires puissantes.
Soudain, les bêtes levèrent le nez et partirent.
- Ils sont méchants, hein, camarade ! s’amusa Gudje qui le toisait. Toujours avoir un sacrifice de prêt. C’est la clef du succès.
- Gudje ! Sais-tu où est Syola ?
- Non mais si tu meurs, les conseillers n’auront plus aucune raison de s’en prendre à elle alors je vais me délecter du spectacle.
- Ils veulent ses produits, articula difficilement Thomas, la douleur refluant lui donnant la nausée.
- Ils ne…
- Syola est une créature de Chaak.
- Quoi ?
- Teflan Stylus l’a laissée en vie lors de leur dernier sacrifice ultime.
- Mais tu l’as épousée ! s’exclama Gudje.
- Chaak a donné son accord. Je t’en prie. Protège-la !
De nombreuses émotions passèrent sur le visage de Gudje tandis que son regard tombait vers son pied gauche. Nul doute qu’il assemblait les morceaux. Thomas savait que le prêtre révoqué et Syola avaient passé de nombreux moments ensemble. Gudje revoyait-il certains moments ? Entendait-il des répliques de Syola ? Y donnait-il enfin un sens ?
Gudje frémit puis récita quelques mots, croisa les bras avant de toucher Thomas. Le jeune homme se sentit bien. Toute douleur disparut d’un coup. Gudje s’écroula. Thomas bondit sur lui.
Le prêtre révoqué était mort. Son corps méconnaissable était couvert de morsures de chiens. Il venait de réaliser un sacrifice de soin, offrant à Thomas la liberté. Thomas observa l’homme qui venait d’offrir sa vie en échange de la sienne. Il ne pouvait pas le laisser pourrir ainsi. Il devait lui offrir une sépulture digne de ce nom, l’enterrer selon les rites de Chaak.
Les aboiements des chiens le rappelèrent à la triste réalité. Il bénit Gudje, pria Chaak de le recueillir dans son royaume puis se leva et s’enfuit, espérant que ses poursuivants lâcheraient l’affaire.
Une ferme lui permit de reprendre quelques forces. Il y vola trois œufs qu’il dégusta crus avant de reprendre son chemin. Les aboiements avaient cessé mais Thomas ne se croyait pas vainqueur pour autant. Il poursuivit vers l’est, conscient que rester immobile signerait son arrêt de mort.
Il n’atteignit pas le village suivant. Un sac sur la tête et une corde le priva de toute défense.
- Vous êtes révoqué, Thomas Merlin. Cette ceinture, vous n’avez pas le droit de la porter.
- Imrane Killurn, reconnut Thomas tandis qu’il sentait son accessoire lui être ôté.
- Vous vous opposez à la décision prise par le grand temple. Vos actes nuisent à notre réputation. La vénération de Chaak fait déjà grincer des dents. Nombreux sont nos détracteurs à vouloir nous rendre illicites. Ce sont des gens comme vous qui augmentent la haine du peuple à notre encontre.
- Chaak n’a que faire de vos lois, grogna Thomas. À ses yeux, je suis toujours prêtre.
- Révoqué, insista Killurn. Révoqué, Thomas. Et puisque vous refusez d’appliquer nos lois, je me vois dans l’obligation d’intervenir. Vous représentez une menace pour nos croyances. Jamais le peuple ne nous accepterait parmi eux si tous les…
- La bourse pleine d’or des conseillers de l’empereur vous a été utile, Killurn ?
Un coup de poing en plein estomac plia Thomas en deux de douleur.
- Je vous amène au grand temple. On verra bien ce qu’ils décideront de faire de vous, adepte.
Thomas grinça des dents. Que pouvait-il faire ? Quelques temps auparavant, à la place de Killurn face à un prêtre révoqué refusant de se plier aux lois, il aurait agi de la même manière. Killurn lui retira le sac sur la tête mais ne libéra pas ses mains.
- Avance, adepte Thomas, ordonna Killurn.
- Tu sais, Imrane, je n’avais même pas conscience de faire un sacrifice, commença Thomas.
- Ferme ta gueule ou je te bâillonne ! menaça Killurn. Garde ta salive pour la haute assemblée de Chaak. Tu vas en avoir besoin, crois-moi.
Thomas ne tenant pas particulièrement à voir sa bouche emplie d’un morceau de tissu serré, il décida de se taire. La direction prise n’était pas si mauvaise. Au moins s’éloignait-il des conseillers et de leurs griffes. Syola avait dû trouver un refuge correct depuis longtemps. Au grand temple, il lui suffirait d’expliquer ses raisons. Ce n’était qu’un simple contretemps, rien de plus.
Ils marchèrent longtemps, grelottant dans cet automne froid. S’ils ne se pressaient pas, ils mourraient gelés sur place. Killurn ne permit aucune pause et enfin, la ville de K'Bar, majestueuse, s'éleva devant eux.
La cité, au bord des marécages, à la frontière nord de l'empire Beera, contrastait avec les arbres morts visibles dans le lointain.
D'abord, des rangées de huttes abritaient les pauvres de la ville. Ensuite, des rues pavées venaient remplacer les chemins de terre et une première rangée de hauts remparts protégeait la première enclave. Dans celle-ci vivaient les marchands de passage et les visiteurs de peu de fortune.
Derrière la seconde rangée de murailles s'élevait la cité moyenne. C'était ici que vivait le plus de monde : les artisans, les bourgeois, les gens modestes. La troisième fortification protégeait le haut quartier. Ici, les demeures ressemblaient plus à des palais et chacun cherchait à impressionner davantage que son voisin. Le luxe et l'inutile étaient monnaie courante. Seuls les riches pouvaient se permettre un tel train de vie.
Mais quelque soit l'argent dépensé, aucun des bâtiments ne rivalisait en splendeur avec ce qui se trouvait derrière la dernière enceinte.
Le grand temple de Chaak imposait à toute la cité ses murs de marbre blanc qui brillaient à des lieux à la ronde. Ses colonnes, ses grandes enfilades, ses sols étincelants, tout le rendait magnifique. Il était si monumental que le vertige prenait le visiteur qui levait les yeux sur ses plus hautes tours.
Deux adeptes de la mort gardaient l'entrée de l'imposant édifice. Vêtus de leur simple robe d’adepte, ils en imposaient par leur taille mais ne portaient aucune arme. La population ne l’aurait pas permis. Il s’agissait davantage d’apparat que de réelle sécurité.
Thomas se sentit petit face à une telle grandeur. Il n'était venu ici qu’une seule fois, départ obligé de la période d’errance de n’importe quel adepte de Chaak. Il avait pourchassé les cultistes avec autant de férocité et de ferveur que Killurn. Il avait trouvé Gudje et l’avait privé de son droit de porter la ceinture. Cette enquête l’avait mené à Stonyard, où il avait découvert bien pire : les conseillers eux-mêmes, représentant du pouvoir, étaient des cultistes.
Thomas les avait dénoncés, sans se douter des conséquences. Où était Syola ? Il l’espéra en sécurité, au chaud, abritée et cachée des conseillers.
Thomas et Killurn passèrent sous une majestueuse arche en pierre avant d’entrer dans la cour d’honneur. Ce temple était le plus grand et le plus beau de tous ceux dédiés à Chaak. Il comptait pas moins de trois mille habitants. Toutes les décisions concernant les dévotions à faire à Chaak se prenaient à cet endroit.
Thomas espéra que les résidents du grand temple sauraient l’écouter, qu’il parviendrait à se faire entendre. Il lui tardait tant de retrouver Syola, de la prendre dans ses bras, de l’embrasser, de la goûter, de vivre à ses côtés, de l’entendre rire.
- Vous désirez ? demanda un garde.
- Prêtre errant Imrane Killurn. J’amène ce prêtre révoqué qui refuse d’accepter la sentence.
L’adepte les laissa passer. Thomas fut mené vers une cellule ne proposant qu’une couche propre. Ses poignets furent déliés et il reçut un bouillon chaud et un peu de pain puis vint une attente interminable.
Thomas vit le soleil tourner depuis la petite fenêtre ne lui permettant que de voir un minuscule bout de ciel. Il s’emmitouflait dans sa couverture pour ne pas trop souffrir du froid mais peinait à dormir.
Enfin, on lui proposa de sortir. Deux adeptes l’emmenèrent vers ce qui s’avéra être une salle de bain. Thomas se lava rapidement dans une eau tiède qui lui sembla brûlante, appréciant grandement la robe brune propre qui lui fut proposé à sa sortie. Ravi d’être propre et vêtu correctement, il ressortit pour se retrouver tout en bas d’immenses gradins de pierre.
Sur ces vingt marches étaient assis quantité de prêtres de la mort. On lui demanda de se placer en bas et il y fut laissé seul. Sur l'une des marches, un homme dont la seule différence vestimentaire était un collier de perles marron se leva et, d'un geste, demanda le silence qui se fit instantanément. Thomas se sentit petit face à ces gens.
- Adepte Thomas, commença le vieil homme chauve au collier de perles. Le prêtre errant Imrane Killurn vous a révoqué pour usage d’un sacrifice. Niez-vous les faits ?
- Je n’ai pas sciemment effectué ce sacrifice, indiqua Thomas.
L’assemblée ricana.
- Vous avez effectué un sacrifice à l’insu de votre plein gré ? Est-ce là votre défense, adepte Thomas ? demanda le haut prêtre.
- Chaak a guidé la main de celle qui est désormais ma femme pour qu’elle fasse les gestes. J’ignorais qu’elle le faisait.
- Chaak a guidé la main de votre épouse, répéta le haut prêtre tandis que des rires s’élevaient un peu partout. Celle-là ira dans les anales, sans aucun doute.
Les ricanements moqueurs s’accentuèrent.
- Ma femme est…
- Chaak a-t-il également guidé votre main pour le sacrifice de sommeil, effectué en duo avec le prêtre révoqué Gudje ?
Thomas blêmit.
- Le prêtre errant Imrane Killurn effectue un travail remarquable. Son enquête sur vous est complète et minutieuse. Un excellent élément, comme vous l’avez été dans votre temps. Quel gâchis…
- Les conseillers de l’empereur avaient enlevé ma femme. Je ne pouvais pas la leur laisser ! en pleura Thomas.
Certains membres de l’assemblée grimacèrent. La majorité soupira d’ennui.
- Vous avez pratiqué des sacrifices, à chaque fois en public, de manière visible, mettant notre communauté en danger, le coupa le haut prêtre. Nous ne pouvons nous permettre de laisser des gens comme vous courir les routes. Le peuple réclamerait notre tête à tous si nous ne les protégions pas contre les cultistes.
- Chaak aime les cultistes, gronda Thomas.
Le haut prêtre fit un geste et Thomas se vit attrapé et sorti de force de l’arène.
- Chaak aime les cultistes ! hurla Thomas en se débattant.
Il retrouva sa cellule dont la porte ne s’ouvrit plus. On lui apporta la nourriture via une ouverture basse, seul minuscule lien avec le monde extérieur. Thomas se replia et fit la seule chose à sa disposition : prier.