Syola ouvrit sa boutique. La matinée était déjà bien avancée. À l’aube, Syola était partie s’occuper de son jardin et avait réalisé les premières préparations. Plusieurs rayonnages étaient encore vides. Elle les remplirait lors des moments de creux. Les clients ne viendraient probablement pas tout de suite. Il fallait d’abord se faire connaître. Syola était consciente que cela prendrait du temps. Elle avait quelques réserves alors elle ne se faisait aucun souci.
Le carillon résonna à peine Syola eut-elle ouvert la boutique. Carla et Veyne, deux prostituées, entrèrent.
- On a le droit d’entrer ? demandèrent-elles d’un ton guilleret.
- Bien sûr ! s’exclama Syola, ravie de les voir.
- C’est joli chez toi ! s’enthousiasma Carla. On vient pour Veyne. Toujours la même chose. Elle refuse de se laver, que veux-tu !
- Mais non ! s’offusqua Veyne.
Syola sourit. Elle était heureuse de retrouver ces anciennes clientes. Syola attrapa le produit sur son rayonnage et le donna à Veyne.
- Pas besoin de t’expliquer. Tu connais la procédure, annonça Syola.
Il y eut un flottement.
- Tu veux que je te redonne les recommandations ? demanda Syola, incertaine sur ce que les filles attendaient.
- Syola, combien ?
- Deux fois par jour, rappela Syola.
- Combien on te doit ! s’amusa Carla.
- Rien ! s’exclama Syola. Vous êtes…
- Des clientes, ricana Carla. T’es pas prête de t’enrichir si tu ne fais pas payer tes clients. Crado ne te paye plus alors c’est normal qu’on le fasse !
- Deux pièces de bronze, annonça Syola.
- C’est pas donné, indiqua Veyne.
- Elle ne se contente pas de te donner le produit, rappela Carla. Le diagnostic est inclus. Si tu vas voir un guérisseur, ça sera beaucoup plus cher.
Veyne donna son argent à Syola avec un clin d’œil puis les filles sortirent. Si toutes les prostituées de la ville venaient ici, Syola ne désemplirait pas mais elle risquait aussi de ne pas attirer une clientèle plus riche.
La matinée fut belle. Quelques prostituées inconnues vinrent demander son aide et Syola les examina puis les conseilla. Elles ressortirent avec le sourire. Nul doute que le bouche à oreille allait faire effet.
Syola eut du temps pour préparer d’autres produits. Elle comptait les gouttes lorsque le carillon résonna. Elle leva les yeux pour découvrir une dame portant une étole de soie sur sa robe colorée. Un lourd manteau en fourrure offrait à sa propriétaire chaleur mais également anonymat car la capuche entourée de blanc masquait ses traits.
Syola cligna plusieurs fois des yeux. Une cliente riche dès le premier jour de l’ouverture ? Entre deux prostituées ? Elle n’en revenait pas.
- Bonjour madame, que puis-je pour vous ?
La femme s'approcha, regarda autour d'elle nerveusement et murmura :
- On m’a dit que vous étiez douée et que vous me vendriez n’importe quoi en toute discrétion.
- En effet, répondit Syola en chuchotant à son tour, sans trop savoir pourquoi, étant donné qu'il n'y avait personne d'autre dans la boutique.
La femme lui chuchota le nom d'un remède. Capable de redonner de la vigueur à n'importe quel mâle un peu essoufflé, il était très prisé mais également source de moqueries. Syola comprenait que la femme ne voulait pas être reconnue.
Le pire pour elle aurait été que son mari apprenne sa venue ici car il aurait été le premier à la rabrouer. La fierté des mâles n'avait aucune limite.
Lorsque la femme demanda le prix, Syola se dit qu'une femme riche pouvait bien payer un peu plus. Elle tripla le prix et la femme paya sans broncher puis repartit, le plus discrètement possible. Syola regarda pensivement l'argent. Si elle parvenait à avoir beaucoup de clients comme elle, elle pourrait continuer à vendre des produits à moindre prix aux prostituées, leur permettant de vivre mieux. Elle espéra que d'autres viendraient nombreux, se demandant tout de même où cette riche dame avait bien pu avoir entendu parler de sa boutique.
- Je te l’avais dit que tu avais des connaissances toutes prêtes à te venir en aide, dit Chaak en apparaissant devant le rayonnage des huiles essentielles. Tu as un grand cœur. Normal que le destin soit gentil avec toi. C’est joli, ici.
- Grand, avec une arrière-boutique fantastique. Venez voir !
Elle lui fit le tour du propriétaire. Chaak la laissa parler sans la couper ni s’agacer.
- Voici la caisse destinée aux conseillers de l’empereur.
- Très bien, ma créature. Je suis ravi.
- Ça, c’est pour Gudje, précisa l’herboriste.
Chaak approuva.
- Dommage que les résidents du temple en ville ne reçoivent plus ton soutien. J’en serais tellement heureux.
Syola sentit son ventre se tordre. Elle aussi aimerait y retourner, revoir Thomas, discuter avec lui, le mater tandis qu’il lisait à la bibliothèque.
Au crépuscule, alors que Syola s’apprêtait à fermer, une autre femme riche vint se présenter, cette fois pour une crème capable de faire disparaître la cellulite. Syola la lui vendit, cette fois cinq fois plus cher et elle non plus ne rechigna pas.
Elle ferma la boutique et partit passer la soirée en compagnie de Gudje. Il prit quelques produits sans les payer – privilège de l’investisseur, dont Gudje n’avait pas voulu mais l’insistance de Syola avait payé - puis ils soupèrent ensemble, en tête à tête, dans le sous-sol de l’auberge de Crado.
- Elles sont venues ? demanda-t-il.
- Qui ça ?
- La pimbêche dont le mari manque de vigueur et celle dont les fesses sont striées.
- C’est vous qui les avez amenées vers moi ?
- Elles voulaient un sacrifice, précisa Gudje. Franchement, déranger Chaak pour ça alors que des plantes font très bien l’affaire.
- Chaak apprécie que vous fassiez appel à lui, répliqua Syola.
Gudje plissa les paupières.
- Pardon ? lança-t-il.
- Non rien, dit Syola. Merci pour la publicité.
- Je t’en prie, répondit-il. Pour espérer être remboursé un jour, il faut bien que je m’assure que ta boutique sera rentable !
La conversation dériva sur les maris trop mous et les ventres striés après grossesse.
Syola retourna à la boutique. Dès son ouverture le lendemain, elle eut du monde, tant qu’elle eut du mal à tenir le rythme. On lui demandait davantage de produits qu’elle ne pouvait en créer. Elle n’ouvrit plus que l’après-midi, se donnant la matinée pour assembler, concasser, broyer, mélanger, touiller, mixer, laver.
Sa boutique était ouverte à tous mais Syola décidait du prix en fonction de la clientèle. Les prostituées ne payaient pas grand-chose. Un manteau de vison crachait. Ainsi, Syola s’y retrouvait en fin de journée.
Syola venait de faire payer cher un produit destiné à lutter contre une maladie sexuellement transmissible à un riche bourgeois. La cliente suivante, une jeune femme habillée simplement, se présenta devant elle. Coiffe blanche sans dentelle, robe écrue, sabots, il s’agissait d’une servante, sans aucun doute.
- Bonjour, dit poliment la jeune femme. De la vipère argent, je vous prie.
Ce produit était rarement vendu. Mélange d'hysope, de sauge, de rue et d'armoise, le tout trempé dans un peu d'absinthe, il permettait à une femme d'être libérée d'une conséquence non désirée d'un plaisir irréfléchi.
Syola alla chercher le produit et au moment d'annoncer le prix, elle fut prise d'un doute. En début d’après-midi, une noble encapuchonnée était venue lui demander le même produit et, après avoir entendu le prix, très élevé, était partie sans rien acheter en hurlant son mécontentement.
- Pour quelle raison désirez-vous ce produit ? demanda Syola.
La servante se tordit d’inconfort et resta muette, regardant autour d’elle avec appréhension.
- Bien sûr, vous pouvez ne pas me répondre, annonça Syola. Tout comme je peux vous en demander dix pièces d'or. À vous de voir.
La jeune femme ne cacha pas son embarras. Syola ne la laissa pas répondre. Parfois, le bluff était nécessaire.
- Allez voir votre maîtresse et dites-lui que si elle veut perdre son enfant, il va falloir venir acheter le produit elle-même, et que finalement, c'est trente pièces d'argent, et non plus dix.
- Je vous assure que… commença la jeune femme.
- Sortez et portez mon message à votre patronne, insista Syola.
La jeune femme recula, choquée et sortit. Peu après, la noble revint et posa directement trente pièces d'argent sur le comptoir. Syola lui donna volontiers en échange le produit aux propriétés abortives.
Par la suite, d'autres clients fortunés envoyèrent leurs serviteurs ou des pauvres, trouvés dans la rue, faire leurs achats à leur place, espérant ainsi bénéficier de rabais. Probablement certains parvinrent-ils à la duper mais dans la majorité des cas, Syola se rendit compte de la supercherie et cela ne leur apporta qu'une augmentation des prix, si bien que les tentatives furent beaucoup moins nombreuses.
Syola se prit une apprentie : Eoma. La jeune femme n'y connaissait rien en plantes. Fille de prostituée, son avenir était plus que bouché. Syola l'avait prise sous son aile. Elle lui apprenait à lire et à servir les clients. Eoma faisait preuve d'une volonté et d'une curiosité extraordinaire.
Toujours avide d'apprendre, elle fut très vite en mesure de tenir seule la boutique, si bien que Syola put la laisser ouverte toute la journée. Syola fut de moins en moins en salle, passant son temps entre le jardin et l'arrière boutique, où elle confectionnait les remèdes, très nombreux, demandés par les clients.
Eoma était seule en salle. Syola savait que des clients étaient présents : elle avait entendu le carillon résonner plusieurs fois. Ils devaient probablement observer les rayonnages, se demandant quoi prendre. Eoma savait se montrer discrète, ne s’approchant que sur demande orale ou physique d’un client.
Le carillon résonna de nouveau. Syola, confiante en son apprentie, resta concentrée sur sa préparation.
- Bonjour, prêtre, annonça Eoma.
Syola se tendit. Un prêtre, dans sa boutique ? Un guérisseur, lié à Artouf, probablement.
- Vous vous croyez peut-être mieux que lui ? lança Eoma.
Syola plissa les paupières. Qu’avaient fait les autres clients pour qu’elle se permette une telle remarque ?
- Est-ce que… vous… enfin… euh…
- Que désirez-vous, monsieur ? demanda Eoma d’une voix accueillante.
- Du… Vous allez vraiment me servir ? finit par lancer le prêtre.
Syola reconnut la voix de Tuty. Son cœur s’en trouva réchauffé. Si les prêtres du temple en ville venaient jusqu’à sa boutique alors, indirectement, elle les soignerait.
- Bien sûr, monsieur, répondit Eoma. Cette boutique est ouverte à tous, comme il est indiqué sur notre devanture. Du moment que vous ne me touchez pas, je vous vendrai tout ce que vous voudrez !
- Bien, en ce cas.
S'en suivit une liste, non pas de remèdes, mais de maladies et de symptômes. Eoma apparut rapidement dans l’arrière boutique. Syola lui indiqua les remèdes nécessaires puis la laissa retourner en salle.
- Ça vous fera trois pièces de bronze.
- Quoi ? s'exclama un client. Nous savons que nous payons plus que les autres mais là, c'est carrément indécent. Même dans une boutique normale, ça serait vendu au moins deux pièces d'argent !
- Sauf que notre boutique n'est pas normale, répliqua Eoma. Nous faisons des prix à qui nous le voulons. Si la patronne veut faire des prix aux prêtres de la mort, c'est son droit et si ça ne vous plaît pas, vous pouvez toujours partir et tenter de vous procurer vos produits ailleurs !
- Vous ne voulez réellement que trois pièces de bronze pour tout ça ? bredouilla le prêtre Tuty.
- Oui, monsieur, c'est bien ça, répondit Eoma.
Syola l’entendit déposer l’argent requis puis sortir. Une merveilleuse chaleur envahit tout le corps de Syola. Chaak lui indiquait son contentement. Syola se sentit merveilleusement bien.