Enregistrement 1 : 20 janvier 36XX, 10 ans après le Retour
Sur la côte de Port-aux-Perles, continent Adrah, planète Kepler-186-e (nom de code : Salamandra)
Bruits lointains de mouettes et de marché, choc discret des choppes de bières sur des tables en bois et des couverts sur la porcelaine. Un silence : cliquetis à peine audible des tuyaux de refroidissement
Voix posée d’une jeune femme
— Pouvez-vous vous présenter à nouveau pour l’enregistrement ?
Voix rocailleuse
— Je te l’ai déjà dit.
— Le micro n’était pas allumé.
Soupir
— Soit. Ishbar Santiago, patron de la taverne du Crâne Fendu, qui attend de pouvoir aller faire réparer son four.
Le ton est exaspéré mais l’amusement audible
Réponse taquine de la voix plus jeune
— Raison de plus pour vous résigner et me donner ce que je veux !
— Ok, grosse maligne ! Je suis Ishbar Santiago, ancien second sur le Narval, vaisseau de la gouverneure quand elle était encore gouverneure, sous les ordres de la capitaine Kiara Melgant.
La respiration de l’adolescente s’interrompt brièvement avant de reprendre. Le second commence son récit.
*
J’ai rencontré la capitaine, enfin, juste Kiara à l’époque, à l’école des officiers. On était jeunes mais ils formaient en urgence à cette période.
La batterie du Convertisseur avait été dérobé une demi-douzaine d’années plus tôt, le monde autrefois idyllique sombrait de plus en plus dans le chaos. Plus rien n’avait de sens. Les océans tremblaient sous les tempêtes, la mer Verte s’était asséchée, condamnant les villages alentours. Le brouillard se répandait partout ; impossible de voir au-delà et aucun de celleux qui s’y aventuraient ne revenaient.
Les terres sur tous les continents devenaient inhospitalières. Sur des kilomètres à la ronde, l’air devenait irrespirable, les végétaux mouraient, le sable envahissait tout ! Encore douze ans, quinze tout au plus, et ce nouveau monde, tout juste colonisé et déjà inaccessible par la planète la plus proche, était foutu…
Sous l’effet de la peur et du manque, des habitants devenaient égoïstes et cruels tandis que d’autres basculaient dans le désespoir.
Tout le monde apprenait en catastrophe à naviguer : on se réfugiait sur les océans peu profonds pour échapper aux tempêtes de sable du continent. Grâce à ce qui restait de matériel de fusion nucléaire, qui nous avait déjà permis de coloniser Kepler-186-f et de terraformer 186-e, on a construit des bateaux immenses, capables d’héberger des villages entiers et des lopins de terre ! Des navires grandioses, à plusieurs étages, parcourus des squelettes de matériel et d’ingénierie des vaisseaux spatiaux qui nous avaient amenés là ! Un pansement sur une plaie ouverte, bien sûr, mais on se raccrochait à l’espoir de retrouver la batterie.
C’est elle qui nous permettait de vivre sur cette planète, après tout, celui ou celle qui l’avait pris allait bien se rendre compte qu’il condamnait cette planète à redevenir stérile ! On a cherché partout, on a essayé de maintenir les liens, l’espoir et la générosité, à cultiver l’amour sous toutes ses formes. Quand la paix et la prospérité règnent, il est plus facile d’effacer les discriminations : pas besoin de haine ou de bouc émissaire. On n’avait pas à craindre d’être différents.
Et donc, on était tous dans la merde, mais ça n’a pas empêché certains de se croire supérieurs aux autres. Pendant les quelques mois qu’on a passé à terre avant d’avoir le Narval, on avait beau s’être classés parmi les meilleurs sur les connaissances maritimes, un des enseignants de la marine a vu que Kiara utilisait un fauteuil pour se déplacer, qu’il me manquait une main, et il a décidé de nous considérer comme des moins que rien. Quand en plus il a appris que seules les femmes l’intéressaient et que je refusais les avances de tout le monde, je te raconte même pas. Aux yeux de ceux qui oubliaient la solidarité, on cumulait toutes les tares possibles. La disparition de notre monde presque parfait et la peur de la mort ont fait resurgir chez certains les pires instincts…
Il nous a monté l’un contre l’autre. Au début, on ne pouvait pas se piffer ! Mais on a vite compris qu’il était dans notre intérêt de nous entraider.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Pour passer les épreuves physiques, ce professeur tirait soi-disant au sort. Kiara s’est retrouvée en course à pied et moi en tir à l’arc, quel hasard ! Ouais, les balles étaient pas encore rarissimes à l’époque mais on les économisait déjà. Bien sûr que non, il a pas voulu qu’elle prenne son fauteuil, haha ! Lui, c’était un résidu d’égout, il cherchait à se débarrasser de nous peu importe le reste, dût-il se condamner dans la foulée. Même les autres candidats se sont dit qu’il exagérait. Bref, on s’est regardés et ça a fait tilt dans notre tête si fort que les autres ont dû l’entendre.
Elle s’est plantée devant moi, les mains crispées sur ses accoudoirs et le regard qui aurait coupé du métal, et elle m’a asséné : « soit on le laisse rire de nous deux, soit on lui montre à quel point il se trompe. T’en penses quoi ? » Quand on s’est serré la main, on a distinctement entendu ricaner. Quand elle a franchi la ligne d’arrivée en premier, sur mes épaules, il s’est tu. Quand elle a tendu la corde de l’arc que je tenais de ma seule main et que toutes mes flèches ont atteint la cible, il a pincé les lèvres.
Il a grommelé qu’on n’avait pas le droit, que c’était de la triche. Il nous a envoyé dans le bureau du directeur de l’école plus vite qu’une cuiller de purée atterrit dans mon gosier quand j’ai la dalle. « Vos résultats sont excellents, nous a-t-il dit, et nous avons besoin d’officiers. Sinon vous seriez déjà dehors, je vous le garantis ! Mais je ne peux pas nous plus vous laisser faire ce genre de choses, sinon demain j’ai une dizaine de couillons qui vont vouloir courir à deux ». Il a pris une grande inspiration et – quoi ? Non, il a pas vraiment dit « couillons ». C’était sous-entendu dans son ton. C’est moi qui raconte, d’accord ?
Donc, il continue : « Vous pouvez rester à une condition : vous avez voulu participer à deux, vous restez à deux. Si l’un de vous est disqualifié, l’autre dégage aussi. Compris ? ».
On a accepté. Je serais ses jambes et elle serait mes bras ! On a cravaché comme jamais et on est devenus les meilleurs de la promotion, malgré les autres qui rêvaient de nous voir tomber. Ses mains étaient agiles comme pas permis et c’était la meilleure tireuse au pistolet de toute l’école ; même les armes à rayon, les plus difficile à manier, ne lui résistaient pas. Et elle battait tout le monde au bras de fer. Elle avait aussi une intuition débordante : si elle disait qu’il allait pleuvoir, tu sortais les bacs pour récolter l’eau. Si elle sentait une tempête de foudre, tu t’abritais et tu serrais les fesses.
Quant à moi, j’étais rapide comme personne et j’avais besoin que de cinq doigts pour lancer mes couteaux. Ah ça ! Ils étaient verts, les mecs qui cherchaient à nous mettre des bâtons dans les roues !
Leur dernière crasse, ç’a été de nous coller sur le navire le plus pourri dont ils disposaient. Ils nous ont pas séparés, j’ai servi sous ses ordres, heureusement.
*
Notre navire, ah ! Quelle beauté, une fois réparé ! Une ligne de flottaison assez basse pour nous garantir une certaine stabilité dans les rares tempêtes, une allure de conquérant, une figure de proue en forme de banc d’espadon qui fendait les flots ! On en a passé, du temps, à vérifier les planches, à colmater les trous, à recoudre les voiles. On l’a marqué, aussi. Avec nos initiales, cachées sur le socle du gouvernail. Tous les tuyaux du système de communication étaient bouchés de crasse, on a tout remis en l’état et astiqué, ça brillait comme un sou neuf et on pouvait se parler de n’importe où dans les quatre étages ! On a changé l’isolation de la salle des machines, aussi, sinon on serait partis en flammes à la moindre défaillance du moteur à vapeur. Et on a réussi, il nous a projeté en avant, cuit la soupe et éclairé notre vie tout ce temps ! On a eu des morts et des naissances sur ses planches, des familles qui se sont formées quand de nouvelles personnes montaient à bord, des disputes et des jeux à boire et des mousses qui nettoyaient le pont à n’en plus finir ! On avait beau avoir écopé de matériaux vétustes, on les a exploités au mieux.
Elle en était fière, et à raison. Je l’ai dessiné, tu pourras ajouter ça à ton dossier.
Mais je m’égare, revenons au début.
Une vingtaine de matelots ont embarqué avec nous quand on est devenus officiers. La plupart nous avait connus à l’école, ils nous accordaient leur confiance, ils savaient qu’on se montrerait le plus juste possible. Quand on a commencé les sauvetages – je te raconte ça après – il y avait de la place pour tout le monde et les gens se connaissaient. Ensuite, il a fallu se serrer, gérer les conflits, punir les criminels… C’était pas du gâteau mais ça faisait partie du rôle.
D’abord, on a proposé des jeux déguisés : pour garder telle chambre bien éclairée, manger au premier service, échapper à des corvées, on jouait au ballon, aux cartes, aux fléchettes. Puis on a transformé le vaisseau en maison : on a récupéré des graines de fleurs pour colorer le potager et les gaillards – mais pas les voiles, ça aurait été joli mais dangereux – on a demandé à tous les volontaires de participer aux menus et de raconter les histoires qu’iels connaissaient. Il y a même eu quelques bals quand la mer était d’huile. On a mis en place un cahier de doléances et on prenait du temps pour chacun, dans la mesure de nos moyens.
*
La première mission, ç’a été de récupérer les habitants d’une ile à la frontière de la zone Effacée.
Cette zone, c’était… C’est dur à décrire. A l’autre bout de la planète par rapport au Convertisseur, la terraformation régressait. La météo déconnait, tous les êtres vivants mouraient, même les terres et les mers faisaient n’importe quoi avec les changements physico-chimiques, une vraie apocalypse.
Le pire, c’est qu’avec les tempêtes et les courants d’eau, il était presque impossible de prévoir quel territoire serait le prochain. Tu suivais un cap qui devait t’amener le long d’une côte, vers un phare, une ville… Il ne restait qu’un désert stérile, tu étais arrivé trop tard, alors d’autres endroits tenaient encore debout. Personne ne s’aventurait dans ce champ de cadavres, ou alors pour les rejoindre. J’ai perdu mes parents comme ça : je ne recevais plus de lettres alors je m’y suis rendu et le mur de chaleur était tel qu’on n’a pas pu s’approcher à moins de cinquante kilomètres. On a rajouté leur nom, et celui des voisins, sur le mur des disparus. Pour jamais les oublier.
On devait récupérer les iliens avant que ça ne leur arrive aussi.
Le temps qu’on s’y rende, ils s’étaient organisés en dictature, c’était « marche ou crève ». Tous ceux qui protestaient trop fort finissaient pendus, toutes celles qui parlaient sans autorisation atterrissaient au bordel.
Pas question de les faire monter à bord dans cet état, on aurait eu une mutinerie sur les bras en deux jours.
Au début, Kiara a essayé de les faire boire, mais ils voulaient pas partager ne serait-ce qu’un dé à coudre avec une femme. « Va donc plutôt faire des enfants ! », « Trainée », « Tu peux même pas danser pour nous dans ton fauteuil », on entendait hurler dans la salle commune.
Oh, elle s’est pas laissé démonter, ça non. On en avait entendu des pires que ça à l’école ! Elle a baissé la tête mais j’ai vu le plan s’y former. Elle m’a adressé un regard en coin, la main sur la poche de son veston brodé, et j’ai compris.
J’ai lancé à mon tour une remarque grivoise que je ne répèterai pas et je les ai défiés au bras de fer alors qu’elle s’éclipsait. J’ai gagné la plupart des parties ; j’en ai perdu juste assez pour qu’ils abandonnent leur méfiance. Quand j’ai crié qu’on nous serve à boire et que les femmes de l’ile sont arrivées avec l’alcool qui restait, on a trinqué. Encore et encore. Pour l’évacuation de l’ile, je leur ai dit qu’on verrait ça demain.
Et ils ont vu, hahaha ! La patronne était allée en cuisine, où elle avait été accueillie à bras ouverts ; elle avait fait monter les plus fragiles à bord au cas où on doive partir en urgence et, avec les autres, celles qui s’en sentaient le courage, elle avait servi des bières dopées avec un petit supplément de sa collection, une bouteille qu’elle gardait toujours sur elle. A haute dose, c’est mortel. Si jamais la situation est désespérée ou qu’on est capturé par un ennemi. Mais juste quelques gouttes…
On leur a filé la coulante, à ces crétins !
C’est seulement là que l’équipage est descendu du navire et on leur a proposé notre marché : ceux qui se sentaient prêts à accepter l’autorité de Kiara seraient traités comme des membres d’équipage à part entière et affectés là où on aurait besoin d’eux : culture, élevage, nettoyage etc. et pourraient prendre du galon. Ceux qui ne voulaient pas resteraient sur l’ile et advienne que pourra.
Ils ont presque tous embarqué. Il y en a bien deux ou trois qui ont essayé de se mutiner après mais les autres n’ont pas suivi.
C’est comme ça qu’on a eu notre premier village ! Ça se passait pas toujours bien, tu vois mes cicatrices. Celle-là c’est un coutelas qui a failli m’arracher l’œil. Celle-ci c’est un morceau d’obus ; on s’est fait attaquer par un vaisseau qui avait perdu ses animaux lors d’une tempête. Et, bien sûr, il y avait tout le reste. Les malades qu’on n’avait plus les moyens de soigner. Le jour où mon frère s’est noyé, où mon neveu est devenu orphelin et où Kiara a dû me convaincre de pas sauter à la mer. C’est ce jour-là, trempé par la pluie et les larmes, que j’ai su que j’allais élever ce gosse comme mon propre fils.
On a pu guérir ensemble mais putain ! je comptais plus les jours où on se disait que c’était pas possible. Les quolibets permanents à l’école ou sur le bateau sur sa féminité, sur notre orientation, sur nos différences physiques : tout y passait ! Tout était bon à nous fragiliser. Des fois, elle faisait front, elle rentrait dans le lard. Et d’autres, elle abandonnait, elle pleurait dans mes bras et elle se rendait malade de rage et de fatigue. Devant les autres, jamais fallait montrer sa peur ou son impuissance, jamais ! Mais moi, je savais qu’elle avait mal, qu’elle en avait marre. Plus d’une fois, on a failli jeter l’éponge, se foutre à l’eau ou se laisser crever sur le pont. Et, si elle m’avait pas eu, si je l’avais pas eue, on l’aurait sûrement fait.
Et un jour, six ou sept ans plus tard – la notion du temps là-bas, c’était compliqué. Déjà on voyait pas les étoiles et les saisons n’avaient plus de sens, ensuite tous les jours se ressemblaient – on a retrouvé la trace de la batterie.