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Version SF : fin

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Enregistrement 4 : 16 avril 36XX

Maison d’arrêt de Quersbourg

Ici, les voix rebondissent sur les murs : la pièce est peu meublée. Elle est confortable et la personne qui y habite peut lire, se laver, manger. Une seule chose lui est interdite pour l’instant : sortir.

Jeune voix du premier enregistrement

— Êtes-vous là depuis qu’on a retrouvé la batterie ?

Voix grave posée, débit lent

— Ouais, et j’ai encore au moins cinq ans.

— Pouvez-vous répéter votre nom pour l’enregistrement, s’il vous plait ?

— On me connaissait sous le nom d’Astriel à l’époque. Le monde comme il était devenu ne permettait pas qu’on se catalogue comme autre chose qu’homme ou femme, alors j’étais un homme. Aujourd’hui, je suis Astriel ou Avril selon les périodes.

— Avez-vous été condamné·e à perpétuité ?

— Tout à fait. Au début, j’ai protesté, pour le principe. Mais quand on compare ça avec les geôles dans lesquelles on foutait les nôtres quand iels faisaient une connerie, je suis pas si mal. Je peux même peindre et écrire.

Silence. Murmure

— Ça éloigne les cauchemars.

— Regrettez-vous votre situation ?

Rire rauque.

— Laquelle ? Celle où on a privé cette planète de tout ce qu’elle a à offrir ? Celle où je me suis rendu·e complice d’un vol qui a condamné à mort des milliers d’humains, pour nous retrouver avec cette foutue batterie qu’on ne pouvait même pas revendre car il était plus possible de retourner sur 186-f ? Celle où je devais sans cesse cacher mon identité et lutter pour apprendre ? Non. La seule chose que je regrette, c’est de ne pas avoir de nouvelles de mes anciens gars. Mais je peux demander trois noms pour avoir accepté votre visite.

Silence. Ton las

— Je l’aurais même fait sans, je crois. Après, peut-être pourrez-vous me parler du monde ? Je me contente de le voir défiler depuis ma fenêtre.

— Bien sûr.

— Est-ce que vous m’autorisez à lire à voix haute ? Sinon je vais me perdre en route et oublier des choses.

Débit plus rapide, mains frottées contre un vêtement, nervosité

— Pas de problème !

— Vous moquez pas, hein ? J’ai essayé d’écrire comme dans les bouquins qu’on m’a filés mais j’ai pas trop réussi.

*

Aussi invraisemblable que ça paraisse, nous trouvâmes la batterie au cours d’un voyage vers le nord. Cela faisait des années que le monde avait implosé. Moi, Astriel Fauconblanc, maître coq à bord de l’Eperon, et le reste de l’équipage étions aux portes de la mort sur notre navire détruit.

Nous accostâmes sur une ile à l’étrange magnétisme sous un ciel chargé d’éclairs. Le vent soufflait avec force, le sable nous piquait les yeux et le capitaine chancelait. Il portait le cadavre de sa fille, morte deux jours plus tôt, quand il posa le pied sur la plage. Désespéré·es, nous étions prêt·es à disparaître avec l’ile si elle franchissait le front de déterraformation plutôt que de nous entretuer sur un cimetière flottant.

Le terrain était sec, caillouteux, pentu, mais nous l’accueillîmes avec un bonheur indicible. Nous trouvâmes une source d’eau, la plus pure à nos cœurs assoiffés, des fruits délicieux que nous dévorâmes jusqu’au trognon, du bois pour réparer notre coque et nos mats.

Cette richesse suintait cependant un malaise profond que nous finîmes par remarquer. Une fois repu·es, nous explorâmes plus profondément les alentours. Nous ne tardâmes pas à tomber sur le charnier – je sais pas si j’ai bien utilisé ce mot, vous me corrigerez si besoin. Des cadavres partout. Des squelettes blafards couverts de chair décomposée et d’asticots, entourés de traces de pattes de charognards. Et surtout, percés de lances et de balles de plombs. Quoiqu’il se fût – ou se soit, j’ai hésité – passé ici, la bataille avait été sanglante, féroce et tristement égale : aucune trace de pas humain ne repartait.

Au centre de ce tombeau à ciel ouvert, sous le corps d’un·e capitaine qui l’avait protégé jusqu’à son dernier souffle, même avec un sabre qui lui sortait des côtes, gisait un coffre.

Entourés comme nous l’étions, nous hésitâmes à l’ouvrir. Mais nous étions des pirates dans l’âme : l’appât du gain nous tenailla bientôt.

Ce fut le second qui souleva le couvercle. Jamais je n’oublierai l’expression de ravissement enlaidie d’avarice qui éclaira son visage.

La batterie !

Cet objet presque divin, l’origine de la vie même sur Salamandra était entre nos mains ! Nous pouvions réparer le vol, devenir des héros, arrêter toute cette souffrance !

— Il faut la replacer dans le Convertisseur, murmura le maître artilleur d’un ton rêveur.

Des murmures approbateurs soufflèrent ici et là. Je ne prononçai pas un mot, bouleversé·e par l’idée d’un monde meilleur.

Mais chez certains humains, l’égoïsme est plus fort que l’empathie. Le second empocha la batterie et sortit son pistolet. Il abattit de sang-froid le maître artilleur et toustes celleux qui agréaient. Je me retins juste à temps de donner mon avis, sans quoi c’en était fini de moi.

Une plainte sinistre s’éleva, que j’entends encore dans mes cauchemars ; était-ce le vent ou le désespoir de tout un peuple ? Plus personne n’osa prononcer un mot.

Nous restâmes en possession de la batterie pendant trois mois.

Je vais passer cette partie, je pense que vous voulez la suite. Pour résumer, la batterie ne quittait jamais soit le capitaine Frank, soit son second, de peur qu’elle soit perdue ou – quelle ironie – volée. Nous avons pillé les réserves de l’ile et les cadavres de ce mystérieux équipage. J’ai jamais su qui iels étaient : peut-être que c’était elleux qui avaient commis le vol d’origine et passé des années à se cacher en essayant de s’envoler vers 186-f et avaient fini par s’entretuer. Peut-être étaient-iels des mercenaires à la solde d’un·e terroriste anti-terraformation. Ou encore des désespérés qui condamnèrent les leurs pour ne pas tomber seul·es. Nous sommes reparti·es le cœur lourd en abandonnant des corps dans le sable, les poches pleines.

Pour vous dire toute la vérité, on n’aurait pas tenu plus longtemps, nous autres de l’équipage. On était fin prêt·es à se mutiner pour ne plus condamner les habitant·es de 186-e. Franchement, c’était quoi le plan ? Se retrouver le seul bateau à flot sur une planète déserte ? D’ailleurs, je mettrais ma main au feu que c’est le petit Bran qui a alerté le Narval.

Celui-ci nous a retrouvé le lendemain de la nuit où Bran avait son quart et il manquait une fusée de détresse au matin. Bref, Kiara nous est tombée dessus vers midi. Je reprends.

Lorsque la vigie aperçut le navire qui s’approchait, le capitaine ordonna de sortir les canons. En voyant ça, la capitaine Melgant ralentit et entama une discussion via les drapeaux. Mais le capitaine ne signait qu’une chose : « partez, partez ». Melgant hésita un peu trop longtemps et notre capitaine tira. Cela déclencha la bataille.

Le Narval nous aborda rapidement. Au bout de six ans sans presque toucher terre, les réserves de poudre et de boulets étaient réduites à peau de chagrin. Je me souviens de cet homme à une seule main qui braillait des ordres en poignardant une des femmes fidèles au capitaine. Après seulement quelques minutes, celleux d’entre nous qui se souvenaient de la vie d’avant capitulèrent. Nous rangeâmes nos armes et levâmes les mains. Ça mit Frank dans une rage folle : il arma le chien de son pistolet et tira ses dernières balles sur les humains qui l’avaient servi si longtemps.

Melgant, depuis le pont de son navire, hurla au capitaine de se rendre. Elle se tenait droite dans son fauteuil derrière le bastingage, les mains fermes sur ses couteaux de lancer.

— La batterie est sur le navire ! criai-je alors. Nous pouvons rallumer le Convertisseur !

Le visage tanné par le soleil de la capitaine du Narval pâlit d’un coup.

— Que les blessés retournent à bord, lança-t-elle, les yeux écarquillés. Fouillez tout.

Notre équipage, ce qu’il en restait, fut inspecté sans succès ; ils lui avaient trouvé une cachette. Le capitaine désormais déchu fut agenouillé devant Melgant. Notre erreur fut de ne pas lui lier les mains.

— Vous ne la trouverez jamais, ricana-t-il. Elle est à moi. Je ferai couler mon propre vaisseau, ligoté à la barre et la batterie dans ses entrailles plutôt que de m’en séparer !

— Tu peux aussi être jeté par-dessus bord, enchaîné à tes propres fers, et la dernière chose que tu verras sera ton rafiot démonté pièce par pièce jusqu’à ce que je la trouve.

L’homme grogna de fureur devant ses menaces et son regard impassible. Il échangea un regard fou avec son second, qui hocha la tête. Ce dernier avait les mains liées mais toujours son bracelet de commande.

Une fraction de seconde trop tard, notre équipage comprit : ils préféraient toustes nous condamner plutôt que de renoncer à leur trésor. Le second pianota à toute vitesse un long code sur son poignet et nous adressa un regard torve. Melgant, qui n’avait pas quitté Frank des yeux, tourna la tête au moment où un tremblement de fin du monde agita le navire : le second avait saboté le cœur du vaisseau, qui s’enfoncerait dans les profondeurs avec la batterie et tout ce qui nous restait d’espoir.

Le capitaine déchu en profita. Vif comme l’éclair, il écarta les mains qui le retenaient, vola une lame à Melgant et poignarda la capitaine du Narval. Je vis son poignet pivoter pour tourner la lame et je sus qu’il allait la remonter. Heureusement, on l’arracha à elle. Le couteau rougi tomba sur les planches du pont. Kiara hoqueta, chercha son souffle et s’affala dans son fauteuil, les mains crispées sur son abdomen.

J’étais lea plus proche et son second peinait à maîtriser son agresseur : elle allait s’écrouler quand je me précipitai pour la soutenir.

— Pardon, pardon ! pleurai-je en voyant sa conscience s’étioler. On aurait dû se révolter, on aurait dû –

Son regard, de plus en plus terne à mesure que le sang se répandait sur le bois à une vitesse alarmante, s’éclaira soudain d’une intuition absolue. Le ciel bleu illumina une étincelle de résolution dans ses yeux.

— Ishbar, murmura-t-elle si bas que je doutais d’avoir compris. Nos initiales.

Mais son second ne pouvait nous aider. D’une main tremblante, elle désigna le parquet sous la barre.

— Accrochez-vous, soufflai-je.

Je la soulevai avec le plus de délicatesse possible, moi dont les mains étaient plus habituées à ôter la vie qu’à la protéger.

— Meg, planche ! criai-je en direction de mon navire quand je compris où elle souhaitait se rendre.

Ma camarade lança le pont de bois entre les deux ponts et je me mis en marche en vacillant au-dessus de l’onde bouillonnante vers l’endroit indiqué. Les matelots nous regardèrent passer, interdit·es, et les cris de mon ancien capitaine montèrent dans les aigus avant de disparaître. Rien ne me semblait plus important que d’amener la femme dans mes bras, qui mourait goutte après goutte, vers sa destination. Comme si cela pouvait me laver de ma honte de ne pas avoir agi plus tôt.

Je la posai avec délicatesse sur le sol et sa respiration s’interrompit un instant. Elle devait souffrir le martyr. Mais pas une plainte ne s’échappa de ses lèvres : elle aussi ne pensait qu’à la trappe vers laquelle elle tendait le main et l’objet qui s’y cachait.

Je le reconnus aussitôt.

De la circonférence et de l’épaisseur d’un dessous de verre, qui aurait pu imaginer que cette batterie possédait un rôle si central ? Une coque d’un noir mat en CrCoNi, réputé le matériau le plus résistant jamais construit par l’humain, un mécanisme d’ouverture sur le côté et une unique barre verticale qui pulsait d’une couleur rouge vif, indiquant sa charge encore presque pleine.

Avec cette couleur revinrent le souvenir de la neige, le soulagement de voir les étoiles dans le ciel après une tempête et le rire d’un enfant. Le tranquille apaisement du repos après une dure journée. La douceur d’un ami.

Mon courage, effiloché par ces longues années de souffrance, revint me gifler. Tous autant que nous étions, nous les pirates de l’Eperon, nous n’attendions que la fin. Nous étions misérables et malheureux par notre propre faute, celle d’avoir gardé la batterie. Mais elle… elle n’avait jamais abandonné. Que ce soit la bague à son doigt, la fidélité de son second, le bracelet enfantin à son poignet, son tricorne… Quelque chose la poussait en avant, lui rappelait le bonheur que nous avions connu et que nous pouvions connaître à nouveau.

Les yeux de Kiara papillonnèrent et se remplirent de larmes ; je compris qu’elle succomberait, la blessure était trop profonde. Son regard croisa celui de l’homme qui n’avait qu’une seule main dans un adieu douloureux.

Je convoquai mes dernières forces, la soulevai et, avec autant de douceur que possible la ramena à son navire, à sa maison, à sa famille. L’homme me remercia d’un hochement de tête se mit à crier :

— Toutes voiles dehors, droit vers le Convertisseur !

*

Je couchai la capitaine du Narval sur le pont. Deux femmes s’accroupirent à ses côtés et je reculai, je n’avais rien à faire au milieu de cette scène. La première femme partageait son âge, ses larmes et arborait un anneau identique à son doigt. L’autre, dans ses bras, était une fillette au visage crasseux et à la bouche tordue d’angoisse. Elle se coucha sur sa mère et enfouit sa petite tête dans son cou.

Toutes trois se murmurèrent tout l’amour qu’elles se portaient, se perdirent une dernière fois dans le regard des autres, puis Kiara ferma les yeux et sa femme serra leur fille de toutes ses forces, luttant contre un cri d’agonie.

*

Quelques jours plus tard, la batterie fut replacée dans le Convertisseur, et la terraformation reprit semaine après semaine du terrain. Les terres qui avaient été annihilées ne revinrent jamais et, aujourd’hui encore, les colons n’osent guère s’y installer. Le souvenir est trop vif, la plaie encore béante. Mais celleux qui restent sont saufs et nous reconstruisons. Le navire de celle qui a sauvé Salamandra est devenu un monument et, m’a-t-on dit, sert aujourd’hui à essayer de reprendre contact avec la Terre, notre berceau si lointain.

Notre monde est revenu, nous pouvons être libres, être heureux·es, enfin ! Et la statue de celle qui nous a sauvé·es garde pour toujours le Convertisseur. Son nom ne serait jamais oublié.

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