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Version fantasy : suite

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Enregistrement 2 : 26 février 16XX

Village de Liès

Bruits de tasses de café sur une table nappée et de biscuits croqués. De temps en temps, le crissement de pas dans le gravier à travers la fenêtre

*

Mon nom est Kered. Il y a dix ans, j’étais mousse sur le Narval. J’avais sept ou huit ans ? Dur à dire par ces temps-là. Je suis née à bord ; ma mère était cheffe timonière et mon père jardinier. Ils s’étaient rencontrés lors d’un bal, je crois. Mon père lui a planté un rosier dans le potager l’année de ma naissance. Oui, on peut encore le voir ! Quand les continents sont réapparus, le navire s’est retrouvé à moitié enterré dans une plaine. C’est là qu’on a décidé de bâtir la nouvelle capitale des Arts et le rosier se trouve sur sa place principale.

Capitale des Arts, tu te rends compte ?! Les premières années de ma vie, j’ai vécu dans la peur. Il y avait si peu de réjouissances et de sécurité, même pour une enfant. Ça a dû être pareil pour toi, j’imagine. Donc pour moi, la vie, c’est la misère, l’océan impitoyable tout autour, le froid et la peur.

Pause

Quand la jeune voix reprend, elle est plus douce

Alors quand je me réveille tous les matins, je ne crois pas tout de suite à mon bonheur. Quand je me lève, je sais que je vais manger à ma faim. Si on se moque de moi à cause de mes cicatrices, je sais qu’on expliquera à la personne pourquoi il ne faut pas.

Tous les week-ends, je peux aller danser et chanter. Je peux faire du sport pour le plaisir. Moi qui n’avais pas vu une seule peinture sur le navire, je peux en admirer partout ! Même les monuments aux morts sont des œuvres d’art, avec leurs gravures. La fresque qui raconte le retour des déesses Renardes m’emplit d’espoir et de rêves !

Je sais que tu cherchais des récits plus personnels. Mais je n’ai guère connu la capitaine Melgant. Et, si je ferais tout pour qu’on n’oublie jamais la guerre, pour qu’on ne réitère pas les erreurs du passé, je ne m’accroche pas à mes souvenirs d’avant, ils me hantent bien assez tous seuls.

Je n’ai que des bribes. Le soleil qui se lève et illumine ses cheveux d’or et d’argent, car les dangers l’avaient vieillie avant l’âge. Une main sur mon épaule quand je tremblais de peur ou de fatigue. L’air qu’elle fredonnait quand elle était seule et qu’elle chantait à tue-tête avec son second – je crois qu’elle n’aimait pas le silence. Ses ordres, criés de sa belle voix grave. Le temps qu’elle passait accoudée au bastingage avec sa compagne et leur fille ; celle-ci était plus jeune que moi et je me souviens qu’elle courait partout et grimpait aux mats si vite que tu tournais la tête et pouf ! elle était déjà en haut.

*

Un des rares souvenirs précis d’elle, c’est son mariage. J’étais trop petite pour connaître les détails, bien sûr, mais je crois que sa femme, Nicole, une grande canonnière brune, lui a demandé sa main quand on a débarqué sur l’ile avec plein de bananiers. On revenait d’une période de disette, il avait peu plu au point qu’on manquait d’eau douce et on n’avait pas touché terre depuis des mois. Bien sûr, même gamine je savais que c’était dangereux de rester loin du bateau : si l’ile disparaissait, tous ceux qui seraient dessus y passeraient.

Mais Melgant a proclamé une pause, une journée sur l’ile pour remplir les cales de tout ce qu’on pourrait trouver à manger et à replanter. Quand je me suis retournée pour remonter sur le pont parce que j’avais oublié ma peluche porte-bonheur, un vieux chiffon délavé qui, croyais-je, empêcherait l’ile de sombrer, Nicole avait posé un genou à terre. Elle passait un anneau de métal tordu au doigt de Kiara, qui pleurait. Elles ont réutilisé l’anneau lors de la cérémonie, je m’en souviens ! Nicole portait le même : c’était un fin fil de fer plusieurs fois enroulé sur lui-même, avec un petit cristal bleu dessus.

Bien sûr, ça n’avait rien d’officiel : un bout de papier n’avait aucune valeur dans ce monde-là. Mais elles voulaient une belle fête. Nous avons mangé à notre faim, pas trop non plus pour ne pas manquer plus tard, mais c’était plus sophistiqué, avec du gâteau ! Tout le monde s’est réjoui pour elles et celleux qui voulaient ont fabriqué quelque chose. Un foulard pour décorer la tenue de Kiara, une couronne de liane pour les cheveux de Nicole, un bijou. Je crois même qu’une des couturières leur a offert une jarretière chacune ! Ou alors pour le pont, là où Ishbar les a mariées : des lampions, du papier plié en forme de cœur, des draps transformés en dais pour l’occasion. Celleux qui jouaient d’un instrument, et qui en possédaient un, ont proposé de la musique.

C’était joyeux et marquant, à son image. Elle était une présence rassurante et elle nous a toujours menée à bon port. Elle aurait aimé le monde tel que nous l’avons forgé.

*

Oh, bien sûr, elle n’était pas parfaite ! Aujourd’hui tu trouveras surtout des gens pour chanter ses louanges – et je ne dis pas qu’ils ont tort, attention. Mais il y avait aussi ceux qui pensaient qu’elle était trop laxiste, qu’elle faisait passer la fête avant la survie.

Ça grognait parfois, dans la pièce commune, quand aucun des officiers ne s’y trouvait. Elle n’avait pas puni assez durement ceux qui avaient voulu se révolter, on avait gâché des vivres et de l’énergie pour son mariage…

Il y a deux ans, j’ai demandé à mon père de me parler de sa famille, pourquoi ma nièce n’avait plus ses parents. La réponse, c’est qu’ils sont morts à cause de la capitaine… Pas directement, non, mais selon lui, ç’aurait pu être évité.

Un groupe de dissidents a voulu s’emparer du navire – je ne sais pas qui, mon père n’a pas voulu me le dire et j’étais trop petite pour le savoir quand ça s’est produit – ils ont échoué et la capitaine a refusé de les punir comme il fallait. Elle les a séparés et les a mis au travail sur différents ponts, sauf qu’ils se sont retrouvés et ont fomenté un nouveau coup d’état.

Ce dernier a également échoué et là, elle a accepté de les abandonner sur une ile, à la merci des disparitions de continents. Mais, dans la lutte, nous avons perdu une partie de notre famille et je crois que mon père ne lui a jamais pardonné…

***

Enregistrement 3 : 20 avril 16XX

Maison familiale à Port-aux-Perles

Le piano dans la pièce d’à côté joue un air joyeux et on entend des coups de marteau par intermittence, assortis de la voix d’Ishbar

Voix féminine profonde, amusée. Avec, si on écoute attentivement, un soupçon d’inquiétude

— As-tu trouvé ce que tu voulais avec toutes ces escapades ?

Jeune voix du premier enregistrement. Une touche de reproche

— Presque. Il me manque deux témoignages, dont le tien.

Soupir de la première voix

— Tu sais à quel point c’est difficile pour moi d’en parler… En plus, ce n’est pas ton rôle d’accomplir tout ce travail ! On peut remettre ça à plus tard ? Ishbar m’a dit qu’il travaillait sur un projet de machine qui jouerait de la musique toute seule et –

— S’il te plait, Maman ! Tu avais promis !

— Je sais, je sais… C’est juste que ça a beau faire dix ans, elle me manque toujours autant.

— Elle me manque à moi aussi. J’ai besoin de savoir comment c’était, avant. De comprendre comment elle était !

Caresse d’une main contre une joue

— Qu’aimerais-tu entendre en premier ?

— Les voyages que vous avez effectués, au début, avant la disparition des Renardes. Comment vous vous êtes connues et ce qui t’a poussé à attendre au village qu’elle devienne capitaine pour embarquer avec elle.

— Très bien.

Pause, longue inspiration

— Tu te souviens que mes parents recherchaient des cristaux rares ?

— C’est de là que viennent toutes les roches de l’étagère, dans le salon ?

— C’est ça. Et…

Pause, mouvement de mains

— Ta bague aussi ?!

— Oui, et la sienne ! Elle te reviendra, un jour. C’est moi qui l’ai fabriquée et ta Mama a fabriqué la mienne. Et donc, ses parents revendaient les cristaux, ils étaient associés. Un jour, tout le monde a décidé de partir en expédition dans les montagnes…

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