side_navigation keyboard_arrow_up

2

visibility 8
article 2k

Sur un coup de tête, Élisabeth réquisitionna Boisseau pour monter au château. Il n'en restait que des ruines. Leur accès avait été interdit il y a quelques années, lorsqu'une pierre s'était détachée d'un mur et avait failli tuer le jeune couple qui s'y était donné rendez-vous. On avait décrété le bâtiment instable et fait installer une barrière métallique tout autour.

À cause de la pluie incessante des derniers jours, le sentier était complètement détrempé. L'air empestait l'humidité. Le brouillard, de retour, dissimulait la vallée.

– Vous savez qu'on dit ces ruines hantées ? fit Théo.

– Vos vampires locaux ? Difficile de passer à côté. On trouve leurs noms partout. Dès qu'il se passe quelque chose on les accuse.

– Et bien, vous avouerez que des cadavres qui reviennent à la vie, ça ressemble bien à l'extraordinaire, rétorqua Boisseau. Et la base de la légende est vraie : on a assassiné une demi-douzaine de personnes ici, au XVIIIè. Il y a un rapport sur la découverte des cadavres dans la cave aux archives.

– Vous êtes bien informé, dites donc.

Elle s'accouda à un reste de muret. Un chat passa en trombe en direction des ruines. Elle l'avait déjà vu quelque part.

– C'est que... heu... cette histoire m'a beaucoup intéressé quand j'étais petit...

Elle retint un ricanement. Ce n'était pas comme s'il se passait beaucoup d'aventures dans ce patelin...

– À votre avis, d'où les photos ont été prises ?

Il fit un tour sur lui-même.

– Plus proche des murs, peut-être même derrière les barrières. On n'a pas cette vue panoramique d'ici. C'est pour ça que c'était un lieu de rendez-vous si prisé, vous voyez. Venez, je vais vous montrer.

Il se dirigea vers l'arrière du château et elle le suivit.

– Vous n'êtes jamais venue ici ? lui demanda-t-il en chemin.

– On a essayé, une fois, mais les vieux cailloux, ce n'est pas trop mon truc.

Il s'arrêta et pointa vers la vallée.

– C'est le bon angle de vue. Je pense qu'elle était par là. Il y a un endroit où la barrière manque. On peut passer sans trop de problème et s'approcher. Elle n'a pas été très loin pour prendre ses photos. On n'en a pas besoin pour avoir une jolie perspective.

Élisabeth hocha la tête et fit quelques pas pour tenter de trouver le meilleur angle.

– Vous avez parlé de cave, non ? Elle existe toujours ?

– Je crois, mais les couloirs se sont effondrés il y a des années, c'est ce qu'on m'a toujours dit.

– Vous n'êtes pas allé voir vous-même ?

– Heu, non. Ma mère m'aurait tué.

Elle rangea la question dans un coin de sa tête. Après un détour pour constater la disparition de la barrière, sur laquelle elle se promit de rédiger un rapport pour les services de la voirie, ils quittèrent les lieux.

Le chat tricolore sortit sa cachette et se hâta vers son foyer.

***

L’affaire ne tarda pas à prendre un tour tragique. Un soir, des parents inquiets vinrent signaler la disparition de leur fils, partit jouer avec ses copains dans l’après-midi. Il n’était pas rentré. Ses amis avouèrent qu’il avait été mis au défi d’entrer dans les ruines. Ils l’avaient accompagné là-haut, s’étaient cachés et ne l’avaient jamais vu ressortir.

Le lendemain, un couple aperçut un reflet argenté dans l’herbe de la butte. En s’approchant, ils découvrirent le corps d’un enfant mutilé au-delà de l’imaginable.

Lorsque Magnan et Boisseau arrivèrent sur place, la zone avait déjà été balisée et les scientifiques s’étaient mis au travail. La mort était récente. Le couple qui avait fait la découverte était bouleversé.

– C’est le petit Louis Dubois… un charmant garçon… Qui a bien pu faire ça ?

Le pire resta la réaction des parents à la vue de leur fils. Ils avaient été prévenus et reconnurent sa veste de loin. Théo dut les empêcher de s’approcher. La mère s’accrochait à son bras, tentant de le dépasser et de rejoindre son enfant. Le père rejoignit sa femme et éclata en sanglots. Lorsqu’on le leur amena sur une civière, déjà enveloppé dans la housse, elle se précipita sur lui. Le médecin la repoussa sans méchanceté. Magnan les laissa partir avec le couple qui avait découvert le cadavre.

***

Le lendemain, Élisabeth avait été convoquée par la procureure. Elle se rendit au tribunal armée du rapport d’autopsie et des photos du château qu’avait prise cette jeune étudiante.

Elle fut reçue avec froideur.

– Vous avez des pistes ? attaqua la magistrate dès que Magnan fut installée.

– Pas d’indices probants. Il a été vidé de son sang, mais ce n’est pas étonnant avec ses blessures. La fouille des alentours n’a rien donné. Les scientifiques pensent qu’il n’a pas été tué sur place.

– Mesurez-vous la gravité de la situation ? explosa-t-elle. Si vous aviez des enfants vous pourriez comprendre la douleur des parents qui ont perdu leur enfant et la peur de tous les autres. Ils veulent des réponses, et vite.

Magnan se souvint des sanglots désespérés du père de l’enfant et serra les dents.

– Il y a cependant quelque chose d’étrange dans cette affaire, releva-t-elle.

Elle sortit la photographie et la tendit à la magistrate.

– Elle a été prise proche de l’endroit où on a découvert le corps. La jeune femme que l’on peut y voir avait été déclarée morte à la fin du mois d’octobre, puis la tombe profanée et le cercueil retrouvé vide.

– Ah oui, le cadavre disparu ?

Elle examina un instant la photo.

– Ridicule, trancha-t-elle. Les morts ne revivent pas, commissaire, vous devriez le savoir. La photo est truquée. (Elle la dévisagea un instant avant de reprendre.) Je vous demande du concret, pas des chimères. Et vite. Prenez une équipe et allez fouiller ce château. Il nous faut des réponses, commissaire.

Celle-ci n’avait plus qu’à plier bagage et quitter les lieux. Une fois dehors, elle enfouit ses mains dans ses poches. Ils étaient certains de l’authenticité des clichés. Argumenter n’aurait pourtant servi à rien.

Elle appela Boisseau.

– Allô ? Je sors de chez la procureure. On a reçu ordre de fouiller à nouveau, y compris dans les ruines. Récupérez quatre ou cinq gars, équipez-vous et allez faire un tour là-bas. Vous devriez être capable de trouver un plan quelque part, non ? S’il vous arrive quoi que ce soit, prévenez-moi.

– Et si on trouve la fille ?

– Attrapez-la. Je suis certaine que le légiste sera ravi de s’intéresser à son cas.

– Bien, commissaire. Je vous tiens au courant.

Il coupa la communication. Plus qu’à attendre le résultat.

***

La fouille des ruines prit du temps. Secondé par une équipe réduite, Boisseau explora les restes du château sans voir personne. Seulement des murs écroulés, couverts d’une végétation dense qui représentait souvent leur dernier rempart contre l’effondrement total. On devinait encore parfois les traces d’un dallage en marbre ou les emplacements des portes et fenêtres. Les escaliers s’interrompaient à mi-course, donnant dans le vide, quand leurs marches n’avaient pas été prélevées avec les plus beaux éléments taillés pour construire d’autres maisons en ville. Des pierres craquelées rappelaient que l’endroit avait été brûlé. Plus tard on s’en était servi de dépotoir : on trouvait encore de vieilles bouteilles et des bouts de plastique. Pas un chat, comme le constata l’agent Martin.

– Il reste le sous-sol.

L’accès en avait été condamné par une grille fermée, mais ils trouvèrent le cadenas par terre. Pradier, chargé de la collecte des preuves, prit la photo.

Boisseau constitua les groupes d’exploration en s’aidant du plan établi par les archéologues.

– Pradier, Georges et Schmitt, vous prendrez le couloir de gauche, Martin avec moi à droite. Ne vous séparez pas et prévenez dès que vous voyez quelque chose d’anormal.

La porte fut poussée et révéla une grande salle vide, au plafond voûté et au sol dallé. Un examen rapide ne révéla rien de probant.

Ils se séparèrent et partirent chacun de leur côté. L’inspecteur ouvrait la marche, Martin le suivait ne portant la lampe torche. Le couloir s’achevait au bout d’une cinquantaine de mètres sur un écroulement qui le bouchait entièrement. Ils étaient seuls ; Boisseau rangea son arme. Ils tentèrent de trouver un moyen de contourner l’obstacle mais durent s’avouer vaincu. Personne n’était passé ici depuis des lustres.

Les murs ne révélèrent rien non plus. Même pas les crottes de souris auxquelles Théo s’était pourtant vaguement attendu. Seules des toiles d’araignée pendaient du plafond ou s’étalaient dans les recoins. La lampe spéciale ne décela de traces de sang nulle part.

Ils furent les premiers à retourner à la salle d’entrée. Il ne fallut pas longtemps pour voir revenir Séverine Georges, qui annonça aussitôt que son groupe avait découvert des traces de pas.

– Les communications ne passaient pas, se justifia-t-elle lorsque l’inspecteur lui demanda pourquoi elle était venue seule.

Elle les conduisit aux traces. Ils y retrouvèrent Schmitt, qui avait récupéré l’appareil photo et observait les traces.

– Où est Christophe ? demanda leur guide quand ils arrivèrent.

Schmitt sursauta.

– Il était là il y a trente secondes ! Il m’a filé l’appareil photo après les prélèvements et j’ai pensé qu’il voulait avoir les mains libres.

Il n’y était plus. Comme l’autre, ce couloir-ci donnait sur un effondrement infranchissable. Les traces s’évanouissaient aussi soudainement qu’elles étaient apparues. Boisseau fit monter la garde à Schmitt et Martin et ressortit avec une Séverine secouée.

– C’est de ma faute, monsieur, gémit-elle. J’aurais dû rester là-bas pendant qu’ils faisaient les relevés et qu’on vous rejoigne tous ensuite. Et maintenant, Christophe a disparu !

Elle n’avait pas besoin de reproches supplémentaires. Boisseau appela la commissaire puis patienta à l’entrée avec une agente inconsolable.

Magnan arriva avec une nouvelle escouade. Elle fit s’éloigner Georges le temps qu’elle reprenne ses esprits et se fit conduire là où Pradier avait disparu avec ses renforts.

Ils n’eurent pas à aller bien loin. Un gémissement se fit entendre dans l’ombre ; un agent braqua sa torche et découvrit une forme prostrée. Elle s’approcha prudemment. C’était bien le disparu. Il poussait des gémissements entrecoupés de sanglots.

– Pradier ? Vous m’entendez ? (Elle se tourna vers l’un de ses hommes.) Appelez l’ambulance !

Elle s’assit sur ses talons et le prit par l’épaule. Il leva les yeux à moitié et aperçut Boisseau, juste derrière elle. Il tenta faiblement de se jeter sur lui ; Magnan le retint.

– C’est à cause de vous ! cria-t-il à Boisseau, qui eut un mouvement de recul. On n’avait pas le droit de venir ici ! Et maintenant, ils veulent se venger !

Les agents se mirent à chuchoter à voix basse. Toutes les légendes de son enfance revinrent brutalement sur le devant de la mémoire de Théo, pris soudain de frissons.

– Qui sont « ils » ? demanda Magnan. Où étiez-vous ? Vous êtes blessé ?

Il ignora l’interruption et se mit à marmonner :

– Ils vont venir pour vous… Ils m’ont montré ce qu’ils allaient vous faire… Ils me l’ont fait sur moi, ils m’ont brisé tous les doigts, les jambes, ils voulaient m’arracher les yeux…

Boisseau crut qu’il allait vomir.

– Allez attendre dehors, vous tous. Je ne garde que Guimard pour monter la garde.

Ils quittèrent les lieux avec réticence, murmurant toujours au sujet de l’incident et jetant de fréquents coups d’œil à l’inspecteur. Il les évita pour aller rejoindre l’agente Georges.

– Séchez vos larmes, lui dit-il, on a retrouvé Christophe.

Il ne lui parla pas de son état et elle ne posa pas de questions. Ils attendirent les secours côte à côte, en silence.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.