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Drôle de Dame

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Par Aranck

« Vois-tu, fiston, la destinée n’est pas une force qui te lie ou t’entraîne malgré toi.

La destinée est un possible.

On ne se résigne pas devant elle, on la choisit ».

Paroles de Murd’huin, descendant de Merh’yn le Grand,

à son arrière-petit-fils.


La sonnerie s’était arrêtée depuis cinq bonnes minutes quand Louis dévala l’escalier du collège en pestant contre sa professeure d’anglais. À cause d’elle, il allait être en retard. Il bondit dans la cour et fonça droit vers Naïm qui l’attendait près des grilles.

– Désolé, lança-t-il, c’est Miss Sharp qui m’a coincé. Elle m’a passé un de ces savons !

– Si jamais on arrive trop tard, je t’étripe ! prévint Naïm.

Il jeta un coup d’œil de l’autre côté de la rue et vit Charles et Momo leur faire de grands signes.

– Ah, tu vois, même Charles s’énerve !

– Cours donc au lieu de rouspéter.

Louis passa ses pouces sous les bretelles de son sac à dos et s’élança sur le passage clouté.

– Le premier qui arrive au mur a gagné ! cria-t-il, sans se retourner.

– C’est de la triche !

Furieux, Naïm se rua derrière Louis sachant parfaitement qu’il ne réussirait jamais à le rattraper. Non seulement ce dernier avait pris une longueur d’avance, mais il était excellent coureur malgré sa petite taille.

Dès qu’ils eurent traversé la rue, ils enjambèrent le muret derrière lequel les attendaient Charles et Momo. Bordant l’unique parc du quartier, cet endroit leur offrait une cachette de premier choix. Ce qui était très pratique pour ce qu’ils avaient à faire...

– Vous en avez mis du temps, fit remarquer Charles.

– C’est à cause de..., commença Louis.

– Chut ! souffla Momo, elle arrive !

Aussitôt, Naïm, Louis et Charles se dissimulèrent derrière le mur. Momo se recroquevilla tant qu’il put, mais contrairement à Louis, il était si grand que ses cheveux dépassaient encore d’une bonne dizaine de centimètres.

– Hé, Jimi Hendrix, tes mèches ! souffla Naïm.

Le nez entre les genoux, Momo grimaçait de douleur.

– Je voudrais bien t’y voir !

Figés contre le mur, les quatre compères osaient à peine respirer, mais cet inconfort n’était rien face à la peur d’être découverts. Avec d’infinies précautions, Naïm se redressa et se mit à scruter le trottoir d’en face.

– Ça y est, elle a dépassé le carrefour ! chuchota-t-il, sans lâcher sa cible de l’œil, elle va bientôt arriver devant le collège.

Les trois autres se hissèrent lentement et braquèrent leur regard dans la direction indiquée tout en veillant à ne pas se faire remarquer.

La cible en question n’était guère plus haute qu’un enfant de douze ans et dégageait une étonnante odeur de caoutchouc, mais le plus remarquable était l’ampleur impressionnante de sa silhouette. De dos, à la lisière de son châle vert pomme, d’énormes fesses se balançaient de gauche à droite provoquant à chaque pas une onde de choc dans son corps entier. L’impact était si puissant qu’il se propageait jusqu’à la pointe de ses boucles rousses en les faisant sautiller comme des ressorts. De face, une opulente poitrine et un triple menton brimbalaient en cadence.

Curieusement soutenu par de tout petits pieds, cet ensemble insolite fendait l’air à une vitesse ahurissante.

Toutefois, ce qui intriguait par-dessus tout les garçons c’était que même par temps de pluie, la dame portait en permanence de larges et mystérieuses lunettes noires. Ceci, sans oublier une attitude des plus étranges : chaque jour depuis la rentrée des classes, elle surgissait du carrefour tel un joueur de rugby et plaquant vigoureusement son sac à main contre son imposante poitrine, s’engageait sur le trottoir qui longe le mur des écoles. Devant elle, des nuées d’enfants et de pigeons mélangés s’envolaient en piaillant. Imperturbable, la dame resserrait sa prise sur son sac et continuait son chemin sans même changer d’allure. Après avoir dépassé le collège, elle s’arrêtait brusquement face à une haute porte de bois clouté et se mettait à marmonner tout en jetant de brèves œillades par-dessus son épaule. Puis elle poussait le lourd battant et pénétrait dans une cour sombre. C’était tout ce qu’il était possible d’apercevoir avant que la porte ne se referme.

Ce comportement avait si bien intrigué les garçons qu’ils avaient décidé de mener leur enquête. Chaque soir à la sortie du collège, ils filaient se cacher derrière le muret qui bordait le parc et guettaient la venue de celle qu’ils avaient baptisée la « Drôle de Dame ». Dès son apparition, ils échafaudaient tout un tas de suppositions, la déclarant tantôt complètement détraquée, tantôt psychopathe, espionne, voleuse d’enfants, meurtrière en cavale ou même sorcière. Tout y passait !

Ce qui n’était au départ qu’un jeu s’était transformé en rituel et pour rien au monde les garçons n’auraient manqué leur rendez-vous. Leur impatience était devenue telle, qu’elle frisait la dépendance...


Depuis quelques jours cependant, la dame se conduisait de façon encore plus suspecte. Arrivée à hauteur de la porte, elle sortait de son sac un foulard noir qu’elle agitait tout en marmonnant à voix basse. Puis, se tournant face au muret derrière lequel les quatre compères étaient camouflés, elle esquissait un rictus singulier et entrait dans la cour à reculons. Mais cette fois, elle resta à se dandiner sans cesser de fixer l’endroit où se trouvaient les quatre compagnons.

– Je crois bien qu'elle a pété les plombs, chuchota Momo.

Son sourire frondeur s’était évanoui et sans vraiment savoir pourquoi, il se sentait mal à l’aise. Il se rongea frénétiquement les ongles et replia sa grande carcasse derrière le mur. Cette femme était décidément trop louche.

De son côté, Louis eut la désagréable impression que les règles du jeu s’étaient inversées et que c’était finalement la dame qui s’amusait le plus dans cette affaire.

Quant à Charles, le plus discret et le plus réservé des quatre, il commençait à trouver ce divertissement nettement moins drôle qu’au début. Il aurait aimé rentrer chez lui, mais c’était sans compter la fascination que ce personnage exerçait sur ses camarades et sur Naïm en particulier.

– Et si elle nous avait repérés ? dit-il, pour inciter les autres à le suivre.

– Tu parles ! répliqua Naïm, tu vois pas qu’elle est complètement à l’ouest ? T’en as souvent croisé des gens qui font causette avec une porte et un foulard ?

Quelques minutes plus tard, toujours aussi captivé, il s’exclama :

– Non, mais, regardez-la !

Debout face au muret, la Drôle de Dame faisait tournoyer son foulard au-dessus de sa tête comme un lasso et recula dans la cour en exécutant de petits pas de danse.

– On dirait qu’elle se croit seule au monde, fit remarquer Momo.

– C’est clair ! approuva Louis. Je parie que si un jour je me trouve sur son chemin, elle me pulvérisera sans même s’en rendre compte !

Se tournant vers lui et prenant un air faussement navré, Naïm déclara :

– Ouais... En même temps... pour toi... c’est un peu normal.

Momo hurla de rire, Charles ne broncha pas, Louis devint blême. Vexé qu’on se moque à nouveau de sa taille, il profita du fait que Naïm était accroupi pour le tirer par les épaules jusqu’à ce qu’il se retrouve assis dans la poussière.

– Petit, mais musclé ! dit-il, d’un air victorieux.

Naïm contempla son pantalon. Après un hoquet de stupeur, il poussa un cri si strident qu’un chat qui passait par là se précipita au sommet du platane le plus proche.

– T’es dingue ou quoi ! Un jean tout neuf ! Si ma mère voit ça, elle me trucide !

– T’en as aussi plein le dos, se réjouit Louis.

Naïm, qui, tous les matins, vérifiait chaque détail de son apparence à l’aide de miroirs savamment croisés ne supportait pas de se voir dans cet état. De rage, il lança un caillou sur Louis qui l’évita en ricanant.

– Stop ! Ça suffit maintenant, les interrompit Charles. Faut qu’on rentre.

Il boutonna sa veste en frissonnant. Contrairement à la plupart des garçons de son âge, ses habits semblaient avoir été mis sur lui par hasard. Ils étaient toujours si longs et si larges qu’on avait l’impression qu’aucun corps ne se trouvait à l’intérieur. Il rejeta d’un coup de tête les longues mèches cuivrées qui lui tombaient devant les yeux et ramassa son sac.

Les autres l’imitèrent et le petit groupe se dirigea vers le carrefour. L’air frais de ce début d’automne les poussa à hâter le pas. Seul Louis ne changea pas d’allure. Contrarié, il traînait quelques mètres derrière. Il avait beau savoir que Naïm n’avait pas vraiment eu l’intention de le blesser, il ne supportait plus qu’on se moque de sa taille.

C’est alors qu’une pensée lui traversa l’esprit : il allait prouver à ses camarades que la grandeur d’un homme n’a rien à voir avec son gabarit. Tout en marchant, il réfléchit à la manière dont il pourrait s’y prendre, jusqu’à ce qu’une idée s’impose à lui. Si après ça, on osait encore le narguer, il voulait bien manger sa capuche. Il respira profondément, s’arrêta en plein milieu du trottoir et appela ses compagnons. Ceux-ci se retournèrent en le dévisageant d’un air interrogatif. Après un silence étudié, il annonça que le lendemain il suivrait la Drôle de Dame jusque dans la cour pour découvrir qui elle était.

– Jusque dans la cour ? s’inquiéta Charles.

– Parfaitement ! répliqua Louis.

– Chiche ! s’exclamèrent en chœur Momo et Naïm.

Louis s’approcha tout près de Naïm et le fixant d’un air farouche, ajouta :

– Petit, mais courageux !

Sans plus attendre, il les planta là et traversa la route pour rentrer chez lui.

Médusés, les trois autres le regardèrent s’éloigner jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin du carrefour.



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